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28 mars 2016
Temps de lecture : 4 minutes

L’intelligence prête-à-porter

Mathieu Tourangeau est un crack de l’entraînement. De cinq à six fois par semaine, l’adepte de course à obstacles enfile ses chaus­sures de sport et sort fouler le bitume. Sa montre GPS au poignet, il analyse en temps réel son allure, sa fréquence cardiaque et sa consommation d’oxygène. Sa forme physique, le quadragénaire la connaît sur le bout des doigts.

Ou presque car, malgré l’abondance de données auxquelles il a accès, Mathieu peine à expliquer certaines de ses performances. «Par exemple, je comprends difficilement pourquoi je peux maintenir une fréquence cardiaque de presque 200 battements par minute pendant 45 minutes, tout en contrôlant bien ma respiration», dit-il.

Désireux de «mieux se connaître», il s’est donc récemment procuré un maillot biométrique qui peut mesurer la fréquence cardiaque, la fréquence et le volume respiratoire, les déplacements et le sommeil.

Ses premières impressions après quel­ques semaines d’utilisation? Bonnes, mais pas dithyrambiques. «Je trouve ça dommage de ne pas avoir accès à toutes mes données pendant que je cours. Il faudrait que j’aie une montre intelligente pour bien les visualiser en direct et ne pas avoir à traîner mon téléphone», regrette-t-il. Aussi, il ne sait pas trop quoi penser des informations supplémentaires auxquels il a accès: «La fréquence et le volume respiratoires, c’est bien beau, mais ça veut dire quoi?»

Prix prohibitifs, données difficiles à consulter et à interpréter, les commentaires peu flatteurs de Mathieu à l’endroit des «vêtements du futur» ont de quoi refroidir les ardeurs. Surtout, ils vont à l’encontre d’un discours démesurément optimiste selon lequel la «révolution» des vêtements intelligents est pour demain. «Dans 10 ans, tout le monde aura au moins une pièce de vêtement intelligent», prédisait Jacek Mlynarek, P.D.G. du Groupe CTT (Centre des techno­logies textiles) à Saint-Hyacinthe, dans le numéro d’août 2002 de L’actualité.

«La réalité, en 2016, c’est que les gens ne portent pas ce type de vêtements au quotidien», tranche Joanna Berzowska, professeure titulaire de la Chaire de design et d’arts numériques de l’Université Concordia et directrice-fondatrice du laboratoire de recherche XS Labs. D’ailleurs, des chiffres sur l’industrie des technologies portables (wearables), dévoilés en 2015 par l’International Data Corporation, le confirment: ce sont les bracelets, montres et lunettes intelligentes qui envahiront le marché canadien d’ici 2019, pas les vêtements.

«En matière de matériaux, de design et de procédés de fabrication, les con­nais­sances sont pourtant à point», affirme Joanna Berzowska qui travaille également comme directrice des textiles intelligents au sein de la compagnie montréalaise OMSignal. Ainsi, pour confectionner un gilet pouvant capter des données biométriques, il suffit d’intégrer à même le textile un fil conducteur recouvert de particules d’argent, de cuivre ou de polymères. Parfois, il faut doter le vêtement de petites «poches» renfermant des composantes électroniques. Le tout pendant ou après sa fabrication, selon le niveau d’intégration souhaité.

Là où ça bloque, c’est surtout dans la production à grande échelle de ces vêtements. Il existe, au dire de Joanna Berzowska, un énorme fossé entre les prototypes conçus en laboratoire et la chaîne de production. Un exemple? Le partenariat d’OMSignal avec Ralph Lauren pour fabriquer le PoloTech Shirt, un polo intelligent.

«Le manufacturier sri-lankais avec qui nous faisions affaire a dû repenser au complet sa manière de produire des maillots, ce qu’il fait pourtant depuis au moins 100 ans, raconte-t-elle. La raison: un simple millimètre de jeu dans le tissage des fibres introduit un bruit dans le signal, ce qui rend le vêtement “dysfonctionnel”.»

Autre obstacle majeur qui freine l’adoption en masse du prêt-à-porter du futur: les contraintes – nombreuses – qu’il impose à ceux et celles qui l’enfilent. D’abord, tout le monde n’est pas prêt à porter des vêtements mou­lants. Et puis, rares sont ceux qui apprécient la présence, à l’aisselle, d’un boîtier miniaturisé faisant office de batterie et de transmetteur. Et c’est sans parler des considérations esthétiques. Adieu le petit kit qui «fitte»; bonjour, chandails et pantalons monochromes ou carrément futuristes!

Enfin, il y a le problème de la machine à laver. Malgré les techniques de laminage, de revêtement et de finition utilisées pour préserver les fibres, le risque de les rendre «idiotes» en les aspergeant de détergent et en les passant au cycle délicat est bien réel. «Il y a un danger que le tissage se rompe, que les fils s’oxydent et que leurs propriétés électromécaniques changent», convient Joanna Berzowska. Devant l’absence de normes ISO propres à cette question, chaque compagnie a aujourd’hui ses propres protocoles d’évaluation maison, à l’efficacité au mieux avérée; au pire, douteuse.

Cette longue liste de défauts, Younès Messaddeq, professeur à l’Université Laval et titulaire de la Chaire d’excel­lence en recherche du Canada sur l’innovation en photonique, ne la connaît que trop bien. «Aujourd’hui, ce qu’on trouve sur le marché, ce sont essentiellement des composantes électroniques ajoutées à des textiles. À mes yeux, ce sont des tentatives plus ou moins réussies d’application à des vêtements de technologies conçues pour des accessoires portables. Avec tous les défis et les problèmes que cela occasionne», analyse le spécialiste du verre et des fibres optiques.

Stepan Gorgutsa, étudiant au doctorat en physique à l’Université Laval et proche collaborateur de M. Messaddeq, est encore plus catégorique: on n’a pas innové en ce domaine depuis 20 ans! Selon lui, les vêtements intelligents d’aujourd’hui «ressemblent beaucoup» à ceux mis au point par le Georgia Institute of Technology à la fin des années 1990. «En fait, seul l’aspect esthétique et fonctionnel s’est un peu amélioré, mais à peine», résume-t-il, en référence au Wearable Motherboard, considéré comme le premier chandail intelligent du monde.

L’équipe multidisciplinaire dirigée par Younès Messaddeq travaille depuis plus de trois ans à la conception d’une fibre de nouvelle généra­tion qui réinventerait le vêtement intelligent. Son idée, exposée au grand jour dans un article publié fin 2014 dans le journal en libre accès Sensors, est de tisser de la fibre optique – une technologie qui a maintes fois fait ses preuves par le passé – avec des textiles standard obtenus à partir de la laine ou du coton, entre autres. Plus précisément, l’équipe a intégré un verre multifonctionnel à une fibre à base de cuivre, de polyimide et d’argent, qui agit à la fois comme capteur et comme antenne.

Le résultat est un prototype de tissu théoriquement capable de capter des informations sur le taux de glucose, le rythme cardiaque, l’activité cérébrale, les mouvements, les coordonnées spatiales ou toute autre fonction souhaitée. «La qualité de signal impeccable des fibres permet au tissu de communiquer avec n’importe quel réseau wifi ou cellulaire déjà établi, sans subir d’interférences électromagnétiques ou radio. Concrètement, cela signifie que le por­teur pourrait être connecté 24 heures par jour, mais sans qu’il s’en rende vraiment compte», s’extasie Younès Messaddeq qui rêve de voir un jour ses vêtements 3.0 sauver des vies et apaiser des souffrances.

Outre son coût de fabrication peu élevé – «Tout le matériel pour le prototype a été acheté à la boutique du coin», jure Stepan Gorgutsa – et sa quasi-indépendance relativement à l’alimenta­tion électrique due à la miniaturisation de ses composantes, c’est l’ap­pa­rente simplicité de ce tissu qui étonne. Pas de boîtier miniaturisé ni de fils conducteurs visibles. L’étoffe semble, à tous points de vue, normale et commercialisable. «Mais avant, il va falloir régler la question du lavage et du traitement de toute cette masse de données captées», convient Younès Messaddeq.

Le but des deux chercheurs est clair: concevoir un vêtement intelligent identique à celui qu’on porte tous les jours. «Les gens ne veulent pas d’un maillot plus lourd, moins flexible, plus chaud ou moins beau. Ils désirent continuer de s’habiller à leur goût, tout en profitant de fonctionnalités intelligentes», dit Younès Messaddeq qui, malgré son enthousiasme, se garde bien de se lancer dans le jeu des prédictions: «Je laisse ce plaisir-là à d’autres.»

 

À la guerre comme à la guerre

Adidas, Ralph Lauren, Carré Technologies (Hexoskin), OMSignal, Victoria’s Secret: la liste des compagnies poursuivies par Sarvint Technologies est longue. L’entreprise états-unienne, qui regroupe plusieurs des concepteurs du Wearable Motherboard – et qui en détient la propriété intellectuelle depuis 2014 –, prétend que ces dernières ont violé les deux brevets relatifs à son maillot intelligent en commercialisant leur propre version.

Cet épisode n’est qu’un des nombreux chapitres dans ce que Geneviève Hallé-Désilets, avocate spécialisée en droit des marques de commerce et en droit d’auteur au cabinet canadien Robic, désigne comme «la guerre des vêtements intelligents». «Ceux-là, contrairement à un teeshirt de coton ordinaire, sont dotés de plusieurs composantes pouvant être brevetées, explique-t-elle. On n’a qu’à penser aux circuits électroniques, aux capteurs et aux systèmes d’exploitation.» Les deux seuls critères à respecter pour obtenir un brevet: la nouveauté et l’utilité.

Une fois cela fait, le demandeur a le droit exclusif d’utiliser l’idée pendant 20 ans. «Si un tiers empiète sur ce monopole, il est en contrefaçon et s’expose donc à payer des dommages et intérêts», souligne l’avocate. Dans sa plainte déposée devant un tribunal du district d’Atlanta, aux États-Unis, en janvier 2015, Sarvint Technologies exige justement une condamnation pour contrefaçon, ainsi qu’une injonction permanente contre les compagnies qu’elle poursuit.
L’air de rien, cette bataille juridique en dit long sur le marché des vêtements. «C’est une vraie mine d’or à breveter», illustre Geneviève Hallé-Désilets.

 

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