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31 mars 2015

Drogues: les eaux dopées

Illustration: Aaron McConomy/Colagene

Les Québécois ont une drogue de prédilection: la cocaïne. Dans une ville de la taille de Montréal, il s’en consommerait environ 25 000 doses par jour, soit 15 do­ses par 1 000 habitants. Ces données ne proviennent pas des services d’enquête de la police. Elles ont été calculées par des chimistes et sont, par conséquent, beaucoup plus fiables.

Étudiant au baccalauréat en chimie à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), Nicolas Gilbert s’est immiscé dans le monde interlope de la consommation de drogues illicites armé d’un spectromètre de masse, un appareil de chimie analytique qui permet de détecter la présence d’à peu près n’importe quelle molécule dans un échantillon d’eau. Au sein de l’équipe d’André Lajeunesse, professeur au département de chimie-biochimie et physique de l’UQTR, et de Sébastien Sauvé, professeur au département de chimie de l’Université de Montréal, l’étudiant a entrepris d’analyser les eaux usées de deux villes québécoises (les chercheurs refusent de révéler lesquelles, pour ne pas nuire à l’image de ces municipalités).

Les «eaux usées», ce sont ces eaux provenant de nos toilettes, nos lavabos ou nos baignoires. Elles s’engouffrent dans les immenses canalisations du réseau d’égouts et cheminent vers une station d’épuration, où elles sont «nettoyées» dans la mesure du possible, avant d’être relâchées dans l’environnement – souvent, au Québec, quelque part le long du fleuve Saint-Laurent.

L’équipe d’André Lajeunesse a collecté des échantillons d’eaux usées juste avant qu’elles n’atteignent la station d’épuration. Pendant six mois, à raison d’une fois par semaine, les chercheurs ont mesuré la concentration d’une trentaine de molécules – produits pharmaceutiques, polluants ou autres. Dans la liste de ces substances figuraient trois drogues illicites: la cocaïne, l’ecstasy et le Fentanyl, ce dernier étant un médicament d’ordonnance de 80 à 100 fois plus puissant que la morphine, parfois détourné pour un usage récréatif.

La détection des résidus de drogues présents dans les urines des résidants des deux villes québécoises a révélé quelques faits inusités. Un exemple: alors que la consommation de la cocaïne est plutôt constante de jour en jour, celle de l’ecstasy augmente les week-ends.

Éric Langlois, conseiller scientifique à la Direction de la santé environnementale et de la toxicologie à l’Institut national de la santé publique du Québec (INSPQ), croit que cette nouvelle façon de mesurer la consommation de drogues est prometteuse. «C’est une source originale d’information, un complément aux outils dont nous disposons déjà», dit-il.

La technique n’est pas totalement fiable, admettent les chercheurs. Plusieurs éléments peuvent venir brouiller les cartes, dont la dégradation des drogues par les bactéries présentes dans les égouts, ou la dilution des eaux usées dans les eaux de pluie. Néanmoins, elle présente plusieurs avantages.

Traditionnellement, pour évaluer la consommation de drogues au sein d’une population, les chercheurs ont recours aux enquêtes populationnelles. Mais les consommateurs de drogues illicites sont peu enclins à révéler leurs vices!

En outre, ils ne savent pas toujours précisément ce qu’ils achètent. Des études ont démontré que, souvent, l’ecstasy vendue dans la rue ne contient pas de 3,4-méthylènedioxy-méthamphétamine (ou MDMA), la molécule que sont censés renfermer les comprimés d’ecstasy. Des pilules frelatées contiennent plutôt de la métham­phé­tamine, de la caféine, du LSD, ou même des savons! Les appareils de spectrométrie, eux, ne mentent pas.

Éric Langlois n’est pas le seul à trouver la méthode prometteuse. Elle est de plus en plus utilisée pour cartographier la consommation de drogues illicites ailleurs dans le monde. «Tout a débuté en Italie», raconte Viviane Yargeau, professeure au département de génie chimique de l’Université McGill, qui mène des travaux dans le même domaine.

Au début des années 2000, des chimistes environnementaux de l’Institut de recherche pharmacologique Mario Negri, à Milan, avaient mesuré des traces de cocaïne et de benzoylecgonine (une forme métabolisée de la cocaïne présente dans l’urine et les selles) dans le fleuve Pô, coulant au nord de l’Italie. Ils avaient aussi prélevé des échantillons à l’entrée des stations d’épuration situées en bordure du cours d’eau. Leurs mesures avaient révélé que, tous les jours, 4 kg de cocaïne étaient déversés dans le fleuve. Sachant que 5 millions de personnes, dont 1,4 million de jeunes adultes, rejetaient leurs eaux usées en direction du Pô, les chercheurs avaient déduit que la consommation moyenne de cocaïne se chiffrait à 100 mg (une pincée) par 1 000 jeunes adultes. C’était deux fois plus que les quantités dévoilées dans les sondages.

«La communauté scientifique a découvert, grâce à cette étude, que les concentrations de drogues illicites dans les eaux usées étaient comparables à celles d’autres médicaments, raconte Viviane Yargeau. Auparavant, nous pensions que leurs concentrations étaient trop faibles pour être mesurées.»

L’étude italienne, dont les résultats ont été publiés en 2005, a déterminé des dizaines de laboratoires européens à explorer cette voie de recherche dans un consortium baptisé Sewage Analysis CORe group Europe (SCORE). Ce consortium a reproduit l’expérience italienne à l’échelle du continent. En mai 2014, il publiait une cartographie de la consommation de drogues illicites dans 42 villes de 21 pays européens.

On apprenait que la capitale de la consommation de cocaïne par personne était la ville belge d’Anvers. Elle partageait le podium avec Amsterdam, qui se classait deuxième, suivie par Londres, puis Zurich. En outre, la cartographie a révélé que la consommation de méthamphétamine, qu’on croyait concentrée en République tchèque et en Slovaquie, était en voie de se répandre en Allemagne et dans le nord de l’Europe.

D’ici quelques mois, le réseau SCORE publiera une nouvelle cartographie qui comprendra cette fois, grâ­ce au travail de Viviane Yargeau, deux villes nord-américaines, Montréal et Granby. Pour réaliser ce portrait, les scientifiques du réseau ont tous échantillonné leurs eaux usées au même moment – pendant la deuxième semaine du mois de mars 2014, une fois par jour, pendant sept jours.

«La collaboration avec le consortium européen nous permet d’affiner nos méthodes, de devenir plus précis et de détecter un plus grand nombre de drogues, souligne la chercheuse. Par exemple, l’héroïne est très difficile à mesurer. Elle se dégrade rapidement dans les eaux usées. Mais les mé­thodes actuelles pour la mesurer tien­nent compte d’une forme de dégradation, et elles ne cessent de se raffiner.»

Pour leur part, les responsables de la santé publique, dont Éric Langlois, à l’INSPQ, aimeraient bien avoir des don­nées sur les drogues émergentes, comme les «sels de bain» (surnom des benzylpipérazines) et le spice (cannabinoïdes de synthèse). Un défi que ne peut relever pour le moment le laboratoire de Viviane Yargeau. Car pour arriver à programmer leurs spectromètres, les chercheurs doivent avoir en main la drogue recherchée. Les scientifiques peuvent obtenir assez aisément des échantillons de cocaïne ou d’ecstasy auprès de laboratoires spécialisés; mais, pour les drogues émergentes, il faut descendre dans la rue, un risque que Viviane Yargeau n’est pas prête à prendre.

Une solution serait d’obtenir des échantillons provenant de saisies. André Lajeunesse, de l’UQTR, travaille justement à développer une collaboration avec les forces de l’ordre en ce sens. «Nous voulons mettre nos méthodes au service des enquêtes, dit-il. En prélevant des échantillons directement dans les conduites d’égout, dans les quartiers chauds des villes, on pourrait aider à retracer l’emplacement de laboratoires clandestins.»

Mais avant, il faudra s’interroger sur la violation potentielle de la vie privée. Car bientôt, les techniques pourraient devenir si perfectionnées qu’elles permettront d’exposer les secrets d’une famille en échantillonnant les eaux usées directement à la sortie d’une maison. «Où est la limite de l’acceptabilité? s’interroge Viviane Yargeau. Serions-nous prêts à utiliser ces méthodes pour savoir ce qui se passe dans un établissement carcéral? Dans des résidences de personnes âgées? Dans les bureaux d’un employeur?» La chercheuse a elle-même tenté de convaincre des responsables d’institutions carcérales et de certaines villes de collaborer avec elle. Ils ont refusé, craignant de stigmatiser des personnes ou des quartiers. «Quand la technique aura fait ses preuves, dit Viviane Yargeau, peut-être que nous aurons un meilleur accueil.»

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