Illustration: Frefon
Il est là depuis la nuit des temps. Et il semble bien que, malgré les efforts des humains, la longue histoire qui lie Pediculus humanus capitis et Homo sapiens ne soit pas près de se terminer.
Ils ont la taille d’une graine de sésame et élisent domicile dans la chaleur et l’humidité de nos cuirs chevelus, provoquant le plus souvent des démangeaisons insupportables. Mais les ruses utilisées par les humains pour s’en débarrasser n’ont rien changé. Les poux sont toujours là, plus forts que jamais.
Plus coriaces aussi. C’est ce que révèle une étude, dirigée par John Marshall Clark, professeur de chimie et toxicologie environnementale à l’université du Massachusetts, qui rassemble les statistiques les plus récentes sur le sujet en Amérique du Nord. La situation est sans équivoque: 97,1 % des poux prélevés sur 121 têtes canadiennes et 99,6 % de ceux recueillis sur 115 têtes états-uniennes portaient un marqueur de résistance à deux insecticides en vente libre couramment utilisés contre la pédiculose du cuir chevelu (infestation par les poux) depuis les années 1980.
Le développement de la résistance. Voilà qui expliquerait pourquoi ces traitements (la perméthrine et la pyréthrine) sont devenus moins efficaces. Au Québec, les premiers résultats d’une étude encore non publiée et dirigée par Julio Soto, microbiologiste et médecin conseil de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), confirment ceux de John Clark sur un échantillon local (15 têtes, à Montréal).
Le phénomène de résistance des poux était déjà connu. Mais il prend des proportions alarmantes depuis 1999. À l’époque, selon les travaux de John Clark, aux États-Unis, 84,4 % des poux étaient porteurs d’un marqueur de résistance; sur 15 ans, on parle donc d’une augmentation de 15,4 % ! Et le chercheur d’incriminer l’utilisation massive et presque exclusive de produits à base de perméthrine ou de pyréthrine : « C’est probablement ce qui a donné une chance à la résistance de s’installer dans les populations de ravageurs comme les poux. »
Chez les poux répertoriés, on trouve une mutation appelée T917I sur un gène (le kdr pour knock-down resistance) qui intervient dans la fabrication de canaux sodiques dans le système nerveux des insectes. En contrôlant le passage de l’ion sodium dans la cellule, ces canaux constituent un élément fondamental de la transmission du message nerveux. Or, ils sont justement la cible des produits anti-poux à base de perméthrine et de pyréthrine. «Ces deux insecticides maintiennent ouverts les canaux sodiques, provoquant ainsi une instabilité nerveuse», détaille John Clark. Résultat, l’insecte est paralysé et meurt littéralement assommé – c’est l’effet knock-down. En présence de la mutation, le site d’union de l’insecticide – son point d’ancrage – est altéré, désensibilisé, et les traitements perdent de leur efficacité.
Toutefois, selon Julio Soto : « L’insensibilité des poux aux produits utilisés pour les éliminer n’est pas la seule cause de l’échec d’un traitement. » Le spécialiste mentionne aussi l’usage inadéquat des produits, ainsi que la négligence ou l’ignorance des utilisateurs. Il n’est pas rare, en effet, que le mode d’emploi ne soit pas correctement suivi : temps d’application trop long, nombre insuffisant de traitements, mauvaise dilution du produit, etc.
Même s’ils ne sont pas vecteurs de maladie, les poux restent un problème de santé publique, car leur présence entraîne l’absentéisme des écoliers, mobilise des infirmières et génère un coût social élevé. Évidemment, le nombre croissant de poux mutants ne fait qu’empirer le problème.
Ce constat a servi de déclic pour la publication, en 2012, d’un document intitulé Guide d’intervention – Lignes directrices pour le contrôle de la pédiculose du cuir chevelu dans les écoles et les services de garde éducatifs à l’enfance. « Notre objectif est de maintenir à moins de 10 % la prévalence de la pédiculose dans les milieux scolaires et de garde », explique Julio Soto qui en a dirigé la rédaction.
Écoles et garderies sont ciblées en priorité, puisque ce sont les enfants de 3 à 11 ans qui sont les plus susceptibles d’être infestés. « En général, souligne Rinda Hartner, infirmière scolaire ayant contribué à l’élaboration du guide, ils attrapent des poux pendant les vacances, alors que la vigilance des adultes est en baisse. À la rentrée, la promiscuité est l’élément clé qui permet aux poux de passer de tête en tête, de sorte que l’infestation peut se généraliser. » Précisons que les poux ne sautent pas et ne volent pas. Ils rampent tout simplement d’une chevelure à l’autre.
Pour atteindre leur objectif anti-poux, les auteurs du guide ont mis l’accent sur l’information auprès des parents, mais aussi sur la prévention et la formation des professionnels de la santé. « Nous avons déjà formé environ 400 infirmiers et infirmières et voulons maintenant sensibiliser les pharmaciens aux nouvelles recommandations », résume Julio Soto. Parmi les directives, et pour limiter le développement de la résistance, le guide propose d’adopter une stratégie dite de mosaïque.
L’idée consiste à proposer plusieurs traitements; on en conseille cinq plutôt qu’un seul. Autre nouveauté dans les recommandations du guide, on invite les parents à utiliser plus fréquemment le peigne fin pendant le traitement. « Avant, on se débarrassait des poux mécaniquement – en se peignant ou en les écrasant, explique Julio Soto. Puis on a voulu que tout aille plus vite et les produits chimiques se sont succédé. Aujourd’hui, on revient à une utilisation plus raisonnée des anti-poux, en mêlant traitement chimique et mécanique ». En aval, bonne nouvelle : « Nous pouvons désormais délivrer des ordonnances collectives pour les personnes infestées par les poux », dit Louise-Andrée Marceau, pharmacienne. Notons que ces ordonnances permettent aux personnes atteintes de pédiculose du cuir chevelu d’accéder rapidement aux traitements remboursés par leur régime individuel d’assurance médicaments.
Les auteurs du guide souhaitent également lutter contre la discrimination sociale en insistant sur l’information. « On oublie trop souvent que les poux s’attaquent aux riches comme aux pauvres, aux cheveux sales comme aux cheveux propres », insiste Julio Soto.