Miniature de Pierart dou Tielt illustrant l’enterrement de victimes de la peste noire au Moyen-Âge. Source: Belgian Art Links and Tools
Les pandémies ont souvent été des accélérateurs de transformation sociale à travers l’histoire. Peut-on tirer des leçons du passé pour mieux traverser la crise actuelle?
Il n’aura fallu que quelques mois pour qu’un virus nouveau genre ne bouleverse l’ordre établi, renverse les économies, érige des barrières invisibles entre familles et amis et ne condamne une partie de l’humanité à un confinement jamais vu dans l’histoire moderne.
La COVID-19 a montré la nécessité de transformer plusieurs aspects de la société. Mais l’humanité est-elle capable de mettre en place ces changements? A-t-on seulement réussi, par le passé, à modifier nos façons de faire à la suite d’une crise de santé publique?
«Les épidémies sont surtout un agent révélateur des failles d’une société, explique Laurent Turcot, professeur d’histoire à l’Université du Québec à Trois-Rivières. Ces événements peuvent accentuer ou accélérer les changements, mais c’est rare qu’une épidémie à elle seule soit une cause de changement.»
Un point de vue que partage Thomas Schlich, historien de la médecine et professeur à l’Université McGill. «À travers l’histoire, une épidémie peut révéler des inégalités, les rendre plus visibles. Elle donne une chance à la société de regarder ces problèmes en face et force des actions communes. Mais chaque pandémie est liée à son contexte sociohistorique, tout comme les changements qui ont transformé les sociétés à la suite de ces épreuves.»
L’histoire nous le dira
En remontant dans le passé, on remarque que certaines pandémies ont profondément transformé les sociétés qui les ont vécues. Au sommet de ce triste palmarès se trouve la peste noire, qui a frappé l’Europe au 14e siècle. Le continent était alors dominé par un système féodal très hiérarchique, une pyramide sociale au sommet de laquelle on trouvait les seigneurs locaux, et dont la base était composée des vassaux qui leur devaient allégeance.
Or, en l’espace de quelques années, la peste noire, causée par une infection à la bactérie Yersinia pestis, aurait tué plus de 50 millions de personnes à travers le monde, parmi lesquelles se sont retrouvés plus du tiers de la population européenne. «Cette mortalité a bouleversé les conditions économiques et entraîné une forte demande en main-d’œuvre, qui était de plus en plus rare», explique Thomas Schlich.
Ces tâches ont commencé à être mieux payées, les standards de vie se sont améliorés, et la féodalité a été remise en question. Cela a favorisé l’apparition de nouvelles classes sociales, de nouveaux besoins alimentaires, et certains historiens y associent même la création des premiers pubs!
En revanche, la peste noire n’est pas responsable à elle seule de ces bouleversements. «La féodalité était un système déjà fragile au 14e siècle, précise Laurent Turcot. Les idées étaient en train de changer et la peste noire a précipité ce déclin.»
Les multiples vagues de cette maladie ont aussi fait évoluer la médecine. «La peste était difficile à expliquer pour les médecins de l’époque, qui croyaient fermement à la théorie des humeurs», explique Thomas Schlich. Selon ce dogme, toutes les maladies viennent de débalancements dans quatre humeurs, soit le sang, le phlegme, la bile jaune et la bile noire.
«Cette façon de penser aurait alors progressivement été remplacée par une autre, tout aussi erronée, qui était celle des miasmes, poursuit l’historien. Cette idée avance que les maladies venaient d’un air impur et corrompu qu’on pouvait purifier avec de bonnes odeurs. Ce n’était pas un réel progrès, mais cette pandémie a quand même permis une évolution des idées en place.»
Finalement, la peste a contribué, en partie, à l’apparition des premières ébauches de santé publique. «Les villes ont dû apprendre à gérer l’accumulation de cadavres, l’approvisionnement en eau et en nourriture, rappelle Thomas Schlich. Pour éviter les vagues successives, le concept de quarantaine est né et mis en place progressivement avec les années.»
Même lors de vagues plus tardives, la peste a continué de contribuer aux changements sociaux. «La grande peste de Londres en 1665 fait des dizaines de milliers de victimes, ajoute Laurent Turcot. L’année suivante, le grand feu de Londres rase une partie de la ville, ce qui pousse les autorités locales à complètement modifier les structures de la cité, élargir les rues et repenser la façon de construire des habitations.»
Une société guidée par la science
D’autres pandémies ont influencé la société grâce aux développements scientifiques qui en découlent. Parmi elles, on retrouve le choléra, une infection bactérienne de l’intestin menant à une déshydratation mortelle, et dont une épidémie dans la ville de Londres en 1854 a inspiré un certain John Snow (le médecin, pas le héros de Game of Thrones) à jeter les bases d’une nouvelle science, celle de l’épidémiologie.
Après avoir enquêté sur plusieurs cas et compilé des statistiques sur la maladie, John Snow a démontré que le choléra se propageait par l’eau, et que les personnes atteintes puisaient toutes leur eau d’une même pompe contaminée par une fosse septique. En faisant condamner la pompe, John Snow a mis fin à l’épidémie.
Combinées à d’autres découvertes, comme la théorie des germes de Louis Pasteur et Robert Koch, ces avancées ont non seulement mis fin de la théorie des miasmes, mais elles sont aussi à l’origine de toutes les mesures sanitaires actuelles.
Les épidémies n’ont pas uniquement changé le monde de la science. «Prenez le VIH, donne en exemple Thomas Schlich. Au début, cette pandémie a provoqué une énorme discrimination envers les minorités qui, avec les décennies, a reculé grâce aux efforts de plusieurs mouvements activistes. Ces mouvements ont aussi contribué à la recherche elle-même, non seulement en favorisant son financement, mais en impliquant les patients eux-mêmes dans le développement du médicament. C’est grâce à ces campagnes que l’on prend maintenant les besoins des patients en considération dans le développement et la règlementation de nouveaux médicaments, du moins en Occident.»
Le passé n’a pas toujours de solution
Néanmoins, toutes les pandémies ne sont pas des vecteurs de changement «Aussi surprenant que cela paraisse, la grippe espagnole, une des plus grandes tueuses du 20e siècle, ne semble pas avoir entraîné de transformations profondes dans la société, explique Thomas Schlich. Cette pandémie est survenue immédiatement à la fin de la Première Guerre mondiale, qui l’a largement écrasé dans la mémoire collective. En histoire de la médecine, c’est même une pandémie pour laquelle on manque d’information et qui n’a pas été proprement étudiée.»
Même si plusieurs parallèles ont été faits entre la grippe espagnole et la COVID-19, les leçons de 1918 ne sont pas nécessairement applicables à ce qui se passe en 2020. «Il n’y a pas un étalon d’or, un événement historique qui peut guider nos gestes dans la pandémie actuelle, car on ne peut jamais sortir une pandémie de son contexte, explique Laurent Turcot. On nage dans l’inédit. L’histoire humaine n’a jamais connu un monde aussi sécuritaire. Quelqu’un né en 1900 a connu la Première Guerre mondiale, la crise économique, la grippe espagnole et la Deuxième Guerre mondiale avant d’avoir 45 ans. De nos jours, en Occident, personne n’a traversé de telles épreuves en si peu de temps. On peut remarquer des éléments semblables entre les deux pandémies, mais c’est très difficile de ne pas faire de raccourcis qui déformeraient la réalité.»
Pour l’historien, il reste toutefois un élément qui semble se répéter d’une pandémie à l’autre, et qui peut servir d’avertissement pour l’avenir. «Ce qui me fascine, c’est les réactions négatives devant les premiers signes d’une pandémie. On vit dans le déni, on se dit que ça ne restera pas et que ça va passer. On l’a vu pour la COVID-19 tout comme on l’a vu pour la peste noire. On voit même côté irrationnel, l’apparition de remèdes bidon… On pensait avoir des moyens de communication modernes pour éviter ce type de scénarios, mais on fait les mêmes erreurs. On est frères et sœurs de nos ancêtres.»
Notre couverture de la pandémie est réalisé grâce à une contribution du Facebook Journalism Project.