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«Patati et patata, petite patate, tant pis pour toi.» Cette ritournelle popularisée par l’émission Passe-Partout dans les années 1980 pourrait bien nous faire frissonner d’horreur aujourd’hui.
De plus en plus d’études montrent que le fait de parler, et de prononcer certaines consonnes comme les «p», pourrait être un vecteur de transmission du SARS-CoV-2. L’effet serait même être plus important qu’on ne l’a cru jusqu’à maintenant.
On sait déjà que les gouttelettes et postillons produits en parlant peuvent porter des virions capables de propager la COVID-19. Le poids de ces gouttelettes les entraîne vers le sol où elles sont beaucoup moins dangereuses pour la contamination. C’est pourquoi on considère que la conservation d’une distance de deux mètres entre les individus est un geste barrière efficace.
Or, de récentes études ont montré que ces minuscules postillons pourraient franchir des distances plus grandes. Pire, ceux-ci pourraient demeurer de longues minutes en suspension dans les airs, ce qui en augmenterait le potentiel de contagiosité.
Manouk Abkarian, chercheur au Centre de biochimie structurale de l’Université de Montpellier, et Howard Stone, de l’Université de Princeton, ont découvert récemment que des microgouttelettes étaient produites par le film de salive qui se forme naturellement entre deux surfaces humides en contact, comme les lèvres, la langue, le palais ou les dents.
Lorsque les deux surfaces se séparent pour émettre un son, la viscoélasticité de la salive permet à ce film de s’étirer en filaments de plus en plus fins. L’expulsion de l’air les affine encore jusqu’à les casser en gouttelettes.
Ce processus d’affinement est important, selon Manouk Abkarian. «Il permet de produire de très petites gouttelettes qui vont partir assez loin», indique-t-il.
Probablement assez pour franchir deux mètres de distance. En discourant assez longtemps, l’expiration de l’air à répétition nourrit de mini-tourbillons d’air. En laboratoire, ceux-ci ont fini par voyager sur au moins deux mètres. Surtout lorsque l’on utilise souvent des consonnes à forte expiration comme «p», «b», «t» ou «d» – ce qui rendrait la ritournelle de Passe-Partout si nocive.
«Le fait de nourrir le flux d’air expiré – lorsque vous parlez, respirez, parlez encore – fait en sorte que vous émettez de plus en plus de matériaux que vous poussez toujours de plus en plus loin», explique Manouk Abkarian.
Il précise cependant que son collègue et lui n’ont pas observé de gouttelettes à plus de deux mètres de distance, mais c’est une hypothèse qu’il entend vérifier parce qu’elle lui semble très probable. Une intuition confortée par une récente étude américaine qui estime qu’une personne infectée parlant assez fort pendant une minute peut propager environ 1000 gouttelettes contagieuses pouvant rester dans les airs plus de huit minutes.
Une fois projetées dans l’air, elles se déshydratent rapidement. Dans une atmosphère à 23 degrés Celsius avec une humidité relative de 27%, elles pouvaient perdre de 20% à 34% de leur taille initiale en quelques secondes. Ce phénomène fait en sorte qu’elles peuvent demeurer plus longtemps en suspension. Cela devrait leur permettre d’être déplacées par une circulation d’air comme celle que l’on génère en parlant, surtout si on se trouve dans une pièce peu ventilée.
Ce qui fait dire à des chercheurs que certaines langues seraient potentiellement plus «infectieuses» que d’autres. George Georgiou, candidat au postdoctorat en linguistique de l’Université RUDN en Russie, a coécrit un article sur cette hypothèse. Selon lui, par exemple, les langues germaniques seraient particulièrement «dangereuses» puisqu’elles utilisent davantage d’expirations fortes.
Pour le moment, aucun modèle statistique n’a montré de différence significative d’infection entre les locuteurs de différentes langues. Cependant, les travaux menés par les docteurs Abkarian et Stone offrent une nouvelle base pour tester cette idée.
«Une étude publiée dans The Lancet avait avancé une hypothèse [sur le potentiel d’infectiosité des langues] semblable pour le SARS, explique George Georgiou. Je pense qu’il faut poursuivre cette avenue avec la COVID-19.»
Ces résultats indiquent-ils que nous devrons faire vœu de silence pendant les prochains mois pour freiner la transmission de la COVID-19? Pas nécessairement, car Abkarian et Stone ont songé à une solution simple et pratique. Leur étude montre qu’un baume à lèvres peut diminuer la production de gouttelettes de manière significative. Ce film gras modifie les interactions entre la salive, la langue et les lèvres, ce qui réduit la production de filaments pouvant se briser en gouttelettes. «Ça semble prometteur», commente George Georgiou. Manouk Abkarian souhaite d’ailleurs poursuivre ses recherches pour créer le baume le plus efficace possible.