Image: Afif Kusuma
Depuis plus de 3 mois, le couvre-visage est obligatoire dans les lieux publics fermés du Québec. Alors que le masque est devenu le symbole de la lutte contre la COVID-19 et l’objet de la contestation des mesures sanitaires, que dit la science sur son efficacité à limiter la transmission du virus SARS-CoV-2 ?
Dans des circonstances idéales, des essais cliniques randomisés, consistant à comparer le taux d’infection d’un groupe masqué et d’un groupe sans masque, permettraient de trancher la question. Mais dans un contexte de pandémie, elles poseraient de sérieuses questions éthiques. Néanmoins, Leighanne Olivia Parkes, assistante professeure à l’Université McGill, rappelle que de tels essais ont été réalisés par le passé pour évaluer l’effet sur la transmission d’autres virus respiratoires. « Et nous constatons que les masques sont efficaces », précise la spécialiste en microbiologie et en infectiologie à l’Hôpital général Juif.
C’est du moins le cas pour le masque chirurgical, comme le souligne une revue de littérature avec méta-analyse publiée le 21 septembre dernier par l’Institut national de santé publique (INSPQ). Dans un contexte domiciliaire, il offre une réduction relative du risque d’infection de 18% à 31% lorsque la moitié des personnes tant saines que malades le portent convenablement. Autrement dit, si sans protection il y a un risque que 25 individus sur 100 soient infectées, un tel usage prévient la contamination de 4 à 8 d’entre eux, explique Charles-Antoine Guay, premier auteur du document. « Au bout de la chaîne d’infection, il y a beaucoup moins de gens qui vont être contaminés », assure le doctorant en épidémiologie à l’Université Laval et médecin résident en santé publique à l’Université de Sherbrooke. « Et on pourrait probablement aller chercher une efficacité plus importante avec une plus grande proportion de gens qui le portent. »
Une méta-analyse sur les méthodes barrières publiées en juin dernier dans The Lancet par des chercheurs de l’Université McMaster, en Ontario, allait dans le même sens. Sa conclusion : les masques chirurgicaux et les appareils de protection respiratoire N95 réduisent significativement les risques d’infection. Ces travaux s’attardaient à 44 études comparatives, regroupant au total près de 26 000 sujets, en lien avec la propagation du SRAS, du MERS, mais aussi de la COVID-19.
« Il y a une multiplication des études qui regardent l’utilité des masques spécifiquement contre la COVID-19, se réjouit Leighanne Olivia Parkes. Nous avons une quantité croissante de données pour analyser leur efficacité dans des modèles épidémiologiques. »
Étude de cas
Une étude de cas a marqué les esprits. En mai dernier, deux employés d’un salon de coiffure de la ville de Springfield, au Missouri, ont reçu un diagnostic de COVID-19. Les 139 clients qui avaient fréquenté le salon dans les huit jours précédents ont été retracés et suivis durant deux semaines. Aucun d’entre eux n’a développé de symptômes. Selon le rapport diffusé par les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies américains , la transmission avait été évitée puisque les coiffeurs comme les clients portaient tous un couvre-visage ou un masque.
L’histoire pourrait relever de l’anecdote isolée. Mais elle s’ajoute à plusieurs constats similaires. Dès mai, une étude parue dans BMJ Global Health montrait que le masque, lorsqu’il était porté avant l’apparition de symptômes, était efficace à 79% pour empêcher la transmission du SARS-CoV-2 à des membres d’une famille habitant sous un même toit.
D’un État à l’autre
Comme des juridictions voisines ont parfois imposé le port du couvre-visage dans les lieux publics à des moments distincts, des chercheurs ont pu comparer les effets de ces mesures. Des professeurs en gestion de l’Université de l’Iowa ont ainsi analysé l’évolution de la pandémie dans les différents États américains. Dans leur article paru dans Health Affairs en juin dernier, ils notent que ceux qui l’ont exigé en avril et mai ont connu un déclin plus prononcé des nouveaux cas quotidiens de COVID-19. Ils estiment que ces règlements ont probablement évité plus de 200 000 cas supplémentaires aux États-Unis durant le printemps.
En Allemagne, une étude, qui n’a pas été soumise à un comité de lecture, a suivi une démarche similaire. Alors que dans la plupart des régions du pays le couvre-visage a été requis après le 20 avril, la ville d’Iéna avait pris cette initiative dès le 6 avril. Cela lui aurait permis dans les 20 jours suivants de faire chuter les nouveaux cas de COVID-19 du quart, voire de moitié chez les 60 ans et plus.
Dans la même veine, des économistes de l’Université Simon Fraser ont diffusé un article dans lequel ils comparent 34 régions sanitaires de l’Ontario où le port obligatoire du couvre-visage dans les lieux publics est entré en vigueur à des dates différentes. Les résultats, qui n’ont pas encore fait l’objet d’une révision par les pairs, soutiennent qu’une telle mesure serait associée à une réduction hebdomadaire des nouveaux cas rapportés de plus de 25%.
Chose certaine, les couvre-visages n’ont pas nui. « J’avais moi-même l’inquiétude initiale que ce soit une arme à double tranchant [donnant notamment un faux sentiment de sécurité], mais on n’a pas vu d’augmentation du risque de transmission chez une personne qui n’était pas infectée et qui manipulerait mal son masque », soulève Alex Carignan, professeur à Faculté de médecine et des sciences de la santé de l’Université de Sherbrooke.
Néanmoins, il demeure difficile de donner au masque tout le crédit. Les autres mesures barrière, comme la distanciation physique et le lavage fréquent des mains ont pu aussi jouer un rôle. Sans oublier la capacité du système de santé local à tester, enquêter et tracer les cas pour les isoler.
Des masques, mais lesquels ?
De plus, les études qui analysent des effets à l’échelle de populations, régions ou pays, présentent un autre défaut auquel Charles-Antoine Guay est confronté dans sa revue systématique de la littérature pour l’INSPQ. « Elles parlent de masque en général », souligne-t-il, en ajoutant qu’il n’est parfois pas en mesure d’avoir de précisions lorsqu’il communique directement avec les auteurs.
Or entre le couvre-visage en tissu et le masque chirurgical, la différence est de taille. Les matériaux utilisés confèrent à ce dernier une capacité à retenir les particules et à résister à la projection de postillons ou de liquide bien supérieure, mentionne Loïc Wingert, professionnel scientifique à l’Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail (IRSST). Et parmi les couvre-visages en tissu « en magasin, on trouve tout et n’importe quoi », signale ce dernier.
Au printemps dernier, il a réalisé des tests avec divers matériaux utilisés pour la conception de couvre-visages non médicaux. Mauvaise nouvelle : peu de matériaux accessibles dans la vie courante permettent de fabriquer un masque lavable ou réutilisable répondant à l’ensemble des critères de respirabilité, de filtration et de résistance à la pulvérisation attendues. « Du côté des masques jetables, il y a plus de solutions. »
D’autres études en laboratoire ont commencé à mettre à l’épreuve différents couvre-visages en tissu.
À l’aide d’une simulation réalisée avec une machine à fumée, de l’eau distillée et de la glycérine, une étude diffusée dans Physics of Fluids constate que malgré leur grande variabilité, les masques non médicaux semblent efficaces pour freiner l’émission des larges gouttelettes.
Une preuve de concept dans Science Advances a fait état d’une méthode pour évaluer les gouttelettes expulsées à travers 14 types de couvre-visages, allant du N95 au cache-cou, en passant par ceux en coton. Lorsque des personnes ont parlé ou soufflé de l’air à travers, beaucoup moins de gouttelettes étaient émises avec chacun des modèles que sans masque, à l’exception du bandana et du cache-cou.
Une étude parue dans Scientific Reports a comparé les particules traversant les différents couvre-visages, lorsque des personnes respiraient, parlaient et toussaient, démontrant l’efficacité du N95, du masque chirurgical, mais demeurant mitigée sur celle des masques en coton faits maison.
Parisa Ariya, professeure au Département des sciences atmosphériques et océaniques et de chimie de l’Université McGill, signale par courriel que les marges d’erreur étaient grandes dans ces deux dernières études. « Le N95 élimine la plupart des gouttelettes et des aérosols, tandis que d’autres y arrivent beaucoup moins. Mais moins, c’est mieux que rien », insiste-t-elle.
Et si la performance des différents couvre-visages en tissu reste à préciser, cela ne signifie pas qu’il faut les abandonner. « Le principe de précaution nous dit de mettre en place des mesures de prévention, même si les certitudes scientifiques ne sont pas établies », rappelle Maximilien Debia, professeur agrégé École de santé publique de l’Université de Montréal.
Les modélisations de l’Institute for Health Metrics and Evaluation de l’Université de Washington, à Seattle, ont de quoi nous inciter à le respecter. Dans un article paru le 23 octobre dernier dans Nature Medicine, ses projections estiment que le port du couvre-visage par 95% de la population sauverait aux États-Unis près de 130 000 vies d’ici le mois de février.