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L’énigmatique site archéologique de Göbekli Tepe continue de dévoiler des indices sur une période charnière de l’histoire, à l’aube de la naissance de l’agriculture. Des traces de grands rassemblements, de festins et de rituels émergent au gré des fouilles.
Le minibus roule vers une colline qui surplombe les plaines environnantes, au sommet de laquelle sont enfouies d’étranges structures. Un voile d’humidité brouille l’horizon ; par temps clair, on peut apercevoir les monts Taurus, où les fleuves du Tigre et de l’Euphrate prennent leur source. Aux alentours, les vallons couverts de pistachiers, d’oliviers et d’herbe jaunie par le soleil ont vu pousser les premières céréales cultivées de l’histoire de l’humanité.
Nous sommes dans le sud de la Turquie, au cœur du Croissant fertile, une région où les chasseurs-cueilleurs du néolithique ont commencé à produire leur nourriture grâce à l’agriculture et à l’élevage. Si les questions restent nombreuses sur ce mystérieux chapitre de l’histoire, des éléments de réponse émergent lentement du site archéologique de Göbekli Tepe, qui trône au sommet d’un monticule de 15 m de haut. Construit artificiellement il y a 12 000 ans, soit plus de 6 000 ans avant Stonehenge et 7 500 ans avant la pyramide de Khéops, il dissimulerait une vingtaine d’enceintes circulaires hérissées d’immenses piliers. Quatre d’entre elles, de 10 à 30 m de diamètre, ont été mises au jour.
« Ils ont transporté des pierres de 15 tonnes et ils ont taillé un pilier de 40 tonnes [demeuré dans la carrière de pierre] », s’étonne Hasan Yıldız, un ouvrier qui assiste les archéologues depuis le début des fouilles sur le site il y a 25 ans. À l’intérieur des enceintes enfouies dans le sol, il pointe des piliers en forme de T pouvant atteindre plus de 5 m de haut. Les outils de métal n’existant pas encore à cette époque, les piliers ont été découpés avec de simples lames de silex avant d’être transportés sur plus de 500 m et érigés en cercle.
« Qui étaient ces gens ? Pourquoi ont-ils fait cela ? » se demande Hasan Yıldız. Selon les experts du site, Göbekli Tepe était un lieu où des groupes nomades de la région se rassemblaient pendant quelques mois ; des activités domestiques et des rituels avaient vraisemblablement lieu dans ces enceintes. Puis, ces structures ont été volontairement ensevelies après plus de 1 500 ans d’occupation. D’autres sites du genre, possédant de grands piliers en T, ont été trouvés dans la région.
Alors que les groupes de chasseurs-cueilleurs comptaient probablement de 20 à 50 membres, la main-d’œuvre nécessaire à la construction de Göbekli Tepe devait reposer sur plusieurs centaines de personnes. Il fallait bien nourrir toutes ces bouches. Ici, selon des études récentes, de grands festins ont probablement été organisés et l’on a peut-être expérimenté la culture de céréales, qui a ouvert la voie à une transition du mode de vie menant à la naissance des civilisations.
Du pain et de la bière
Des pierres taillées grossièrement sont empilées dans un secteur du site. En les regardant de plus près, on remarque qu’il s’agit de mortiers et de pilons. Au total, on en a excavé 7 000, une quantité estimée trop élevée pour un usage quotidien. On a aussi trouvé une grande abondance d’os de gazelles et d’aurochs chassés, mais aucune aire de stockage de nourriture. Autant d’éléments qui indiquent la préparation de festins, d’après une étude publiée récemment dans la revue PLOS ONE par des experts de l’Institut archéologique allemand et d’autres groupes de recherche berlinois.
De toute évidence, cette préparation demandait un minimum d’organisation. « Plusieurs de ces personnes n’avaient pas le temps d’aller chasser, suppose Jens Notroff, archéologue à l’Institut archéologique allemand, à Berlin, et responsable des fouilles. Alors, pour réaliser ces grands rassemblements, peut-être avait-on besoin d’explorer de nouvelles façons de s’alimenter. On ignore le déroulement exact des évènements, mais on peut présumer qu’il y a une relation entre le début de la production de nourriture et les activités rituelles se tenant sur des sites comme Göbekli Tepe », acquiesce son collègue Lee Clare, coordonnateur de la recherche sur le site. Selon lui, même si ces personnes pratiquaient encore la chasse, elles récoltaient aussi des semences sauvages. Elles commençaient probablement à expérimenter la culture des céréales par essai-erreur.
En analysant des échantillons de phytolithes, des concrétions de silice trouvées dans des restes de plantes, les chercheurs ont déterminé que des épis de céréales ont été cueillis. Du petit épeautre et de l’orge sauvage ont été retrouvés dans les mortiers et pilons, qui servaient à moudre les céréales pour en accélérer le temps de cuisson. À l’aide d’une modélisation 3D de la structure des mortiers, les chercheurs ont établi que ces céréales étaient moulues en farine grossière et que le pain de l’époque avait une texture de porridge. Il est aussi possible que ces céréales aient été fermentées pour fabriquer des boissons alcoolisées, mentionnent les chercheurs. Cependant, aucune céréale possédant des mutations génétiques associées à la culture n’a été trouvée sur le site jusqu’à présent. Il faut dire que les traces génétiques de culture ne sont probablement apparues qu’après plusieurs générations de céréales cultivées. Les chercheurs savent toutefois que le site a été abandonné environ 8 000 ans avant notre ère, ce qui correspond à la fondation des premiers villages comme Çatal Höyük et aux premières traces de céréales cultivées découvertes sur les flancs de la montagne Karacadağ, à quelques dizaines de kilomètres de Göbekli Tepe.
Le site, désigné pendant plusieurs années comme le premier temple religieux de l'histoire, n'en serait pas vraiment un.
Un monde en transformation
Avec un sourire, Hasan Yıldız désigne le sommet de l’un des piliers, qui a été abîmé par son grand-père qui labourait son champ. Il n’y a pas si longtemps, la population locale se rendait sur cette colline pour faire des sacrifices d’animaux et guérir les malades, se souvient l’ouvrier qui a grandi ici. À quelques mètres des ruines, les branches d’un arbre ondulent sous la brise ; il s’agit d’un arbre à souhaits. Les gens y attachaient des rubans en faisant des vœux.
Quelque 12 000 ans auparavant, d’autres types de rituels étaient pratiqués sous les racines de l’arbre à souhaits. Des masques de pierre ont été mis au jour sur le site. Les occupants de Göbekli Tepe auraient retiré des crânes de sépultures, puis les auraient nettoyés et décorés avec du plâtre et des incisions. Certains d’entre eux portent des perforations, ce qui indique qu’ils étaient peut-être accrochés par une corde. Selon une étude parue dans Science Advances en 2017, cette pratique courante du néolithique illustre un possible culte des ancêtres.
Les piliers en T sont richement ornés de bas- et de hauts-reliefs. On distingue des animaux, surtout des prédateurs : renards, serpents, scorpions, félins, sangliers, vautours. Sur l’un des piliers, plus d’une cinquantaine de figures animales et abstraites semblent raconter une histoire. Certains piliers représentent des êtres humains plus grands que nature ; des bras sont dessinés et des mains se rejoignent au-dessus d’une ceinture et d’un pagne en peau de renard, la partie supérieure de la structure figurant vraisemblablement une tête sans visage.
Difficile de comprendre la signification de ces dessins. Le site, désigné pendant plusieurs années comme le premier temple religieux de l’histoire, n’en serait pas vraiment un, au dire de Lee Clare et Jens Notroff (voir l’encadré à la page suivante). Ils expliquent qu’il n’y a aucune preuve de vénération de dieux et que l’usage du lieu n’était pas seulement associé aux rituels. « Göbekli Tepe était un pôle social où des groupes se rassemblaient pour échanger des informations, des biens ou des partenaires, estime Jens Notroff. Ces groupes ont créé une structure sociale temporaire, peut-être même une hiérarchie. Il faut assurément un type d’organisation sociale pour former quelque chose d’aussi monumental. »
« Pour la première fois de l’histoire, des chasseurs-cueilleurs ont des camps sédentaires fixes », observe de son côté Lee Clare, qui compare ces rassemblements à ceux des Premières Nations américaines. « Or, lorsqu’on devient sédentaire, on a tendance à avoir plus d’enfants, ce qui favorise la croissance de la population », poursuit l’archéologue, qui calcule que cette croissance a probablement entraîné une augmentation de la compétition pour les ressources ainsi que des conflits. Auquel cas, les rituels réalisés à Göbekli Tepe peuvent avoir joué un rôle pour renforcer l’identité d’un groupe et la cohésion sociale dans ce monde alors en transformation.
Sur le site, des touristes admirent ces fascinants vestiges, alors que des ouvriers continuent de tamiser la terre méticuleusement. Ce travail de moine pourrait durer longtemps : comme l’ont révélé des analyses radar, moins de 10 % du site a été excavé jusqu’à présent. Au fil des fouilles, d’autres éléments de réponse apparaîtront. Hasan Yıldız ne peut toutefois s’empêcher de regarder le site avec étonnement, même après 25 ans. « Pourquoi ont-ils fait ça ? » répète-t-il, incrédule. Une part de mystère du site pourrait bien subsister à jamais.
Halte aux théories farfelues!
Depuis sa découverte, le site de Göbekli Tepe est l’objet de plusieurs spéculations pseudo-scientifiques, par exemple qu’il aurait été construit par les habitants de l’Atlantide. Certaines idées loufoques arrivent parfois à se faufiler jusque dans les pages de revues savantes, comme cette étude publiée en 2017 dans Mediterranean Archaeology and Archaeometry qui affirmait que les habitants de Göbekli Tepe étaient de fins astronomes et qu’ils auraient gravé sur l’un des piliers le récit de l’impact catastrophique d’une comète. Les auteurs, des ingénieurs de l’Université d’Édimbourg, ont été vertement critiqués par des archéologues qui les ont accusés de faire fi de l’ensemble des connaissances acquises au cours des dernières décennies et de donner du poids à des hypothèses issues des cercles prétendument archéologiques.
En plus des théories farfelues, les chercheurs doivent composer avec la « réputation » de Göbekli Tepe. Les médias disent souvent du site qu’il est le « premier temple de l’humanité ayant conduit à l’avènement de l’agriculture », si bien qu’il est maintenant plus ardu de nuancer ou de modifier cette théorie à la lumière des nouvelles découvertes, selon Lee Clare. « Je ne veux pas de nouveau paradigme rigide », déclare le chercheur, qui ajoute que les études multidisciplinaires et les fouilles sur les sites archéologiques à proximité contribuent à faire évoluer nos connaissances sur Göbekli Tepe. « Après tout, c’est ça, la science. »