Les spécialistes du suaire de Turin, ou « sindonologues », sont en grande majorité des scientifiques persuadés que cet artefact est le linceul de Jésus.
Pour bien comprendre le fonctionnement de cette communauté, nous avons interrogé Pierre Lagrange, sociologue des sciences français, chercheur associé au Laboratoire d’anthropologie et d’histoire de l’institution de la culture (LAHIC). Il étudie un groupe qui présente de fortes similarités avec les sindonologues : les ufologues, à la recherche des ovnis dans le ciel. Conversation à rebonds entre suaire et extraterrestres…
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Québec Science : Pensez-vous que la science peut questionner l’authenticité du suaire ou l’existence des ovnis ?
Pierre Lagrange : Questionner l’authenticité du suaire avec la science contemporaine n’a aucun sens alors que c’est établi qu’il a été créé comme un objet de dévotion au XIVe siècle. Le problème des sindonologues est qu’ils sortent l’objet de son contexte historique et essayent de le travailler uniquement avec des données expérimentales qui ne constituent pas des preuves. Du côté des ovnis, c’est un peu différent car l’objet lui-même est né dans un contexte scientifique. Le problème de base c’est qu’on ne sait pas comment transformer les récits d’observation des phénomènes en données exploitables. Cela paraît compliqué de mener des travaux rigoureux dans ce cadre.
QS : Comment interprétez-vous le dérapage de certains scientifiques qui veulent étudier le suaire de Turin à tout prix ?
PL : En fait, cela ne m’étonne guère. Pour les ovnis, si l’on reste en surface, on a l’impression que les scientifiques ne veulent pas en entendre parler. Pourtant, je me souviens d’un séminaire d’astronomes à l’Institut d’astrophysique de Paris où ils avaient souhaité que j’intervienne car mon sujet d’étude les amusait. On devait être cinq ou six. Juste avant que mon exposé ne démarre, la salle a commencé à se remplir et à la fin, il y avait 200 personnes. Le sujet les intriguait tellement que l’entretien a duré plusieurs heures. L’univers des scientifiques est très rigide et ne leur permet pas de grandes libertés. Dès que l’on introduit un sujet comme les ovnis ou le suaire, ces mêmes experts ne sont plus cadrés. Ils ne sont plus sous le regard de leurs collègues, ou des revues spécialisées. Cela devient très facile de partir dans le décor. D’ailleurs parfois, quand des ufologues rencontrent des scientifiques, on se rend compte que ce sont ces derniers qui ont tendance à dériver. Les ufologues se sont construits sans institutions, donc ils font souvent preuve de beaucoup d’autodiscipline. La plupart des scientifiques sont sur des rails depuis leurs études universitaires. Dès qu’ils sortent de leur laboratoire, leur communication peut être catastrophique. C’est ce qui s’est passé pendant la pandémie où certains ont raconté des choses invraisemblables.
QS : Quand on étudie l’histoire du suaire, on observe que l’Église a plusieurs fois voulu éteindre la polémique de l’authenticité et ramener son statut à celui d’une image symbolique. Sa prise de position reste aujourd’hui très floue et la pseudoscience bénéficie de cette attitude ambigüe. Il semble que l’US Air Force est tombée dans un piège équivalent pour les ovnis ?
PL : En 1947, quand les premiers témoignages sur les ovnis font leur apparition dans les médias, l’armée de l’air américaine est obligée de s’y intéresser. Elle ne peut pas faire autrement : on est alors en pleine Guerre froide. Les gradés envoient des enquêteurs pour rencontrer les observateurs des phénomènes. Ils sont tout de suite très surpris car ces personnes ont l’air sensées. Leurs profils classiques crédibilisent leurs récits et les militaires finissent par être persuadés que quelque chose d’anormal vole dans le ciel des États-Unis. Les premiers à croire aux soucoupes volantes, ce sont les militaires finalement ! Cette rumeur va dès lors se répandre dans le grand public. Par la suite, en essayant de stopper sa propagation, l’armée va attiser les doutes sur sa bonne foi. En 1998, par exemple, l’institution a rédigé un rapport pour démentir l’affaire de Roswell et c’est ce document qui a jeté cette histoire sous les projecteurs au lieu de la clôturer. X-files a achevé de semer le trouble et toute la communication a échappé à l’US Air Force.
QS : D’après vous, ces ratés ont-ils des conséquences ?
PL : Bien sûr ! Je constate avec stupeur que certains dirigeants politiques influents sont maintenant persuadés qu’ils n’ont pas accès à toutes les informations. Le cas le plus célèbre est celui de John Podesta, ancien conseiller de Barack Obama et d’Hillary Clinton, qui est convaincu que l’armée ne dit pas tout sur les ovnis. Il a nettement contribué à populariser cette théorie. Le fossé entre une élite technique et un grand public crédule n’existe plus. On finit même par croire que les rôles s’inversent !
Pour en savoir plus sur le sujet, retrouvez les vidéos de Pierre Lagrange.