Image: Jeyaratnam Caniceus, PIxabay
Après avoir imposé le masque pour toutes les activités extérieures impliquant des membres de foyers différents, le gouvernement du Québec assouplit la mesure et demande de le porter dans les «situations où il peut être difficile de respecter en tout temps la distance de deux mètres». D’où venait cette idée à la base?
Éric Montpetit se passionne pour l’analyse des liens entre la science et les politiques publiques. La dernière étude de cas de ce professeur au département de science politique de l’Université de Montréal compare comment le Québec et la Suède ont justifié leurs décisions quant à la fermeture des écoles ou au maintien de leur ouverture pendant la première vague de COVID-19.
Avec son équipe, il a scruté les rapports, les communiqués officiels et les conférences de presse du Québec et de la Suède à la recherche des influences des autorités. «En gros, les principales sources d’information au Québec n’étaient pas tant des connaissances scientifiques que l’expérience d’autres pays, explique le chercheur. Par exemple, la France va de l’avant avec la fermeture des écoles, Québec décide de suivre. En Suède, on avait davantage tendance à citer des études, notamment celles qui provenaient de l’Organisation mondiale de la santé.» Comme il n’y avait que peu de données sur le virus SRAS-CoV-2, ces citations portaient parfois sur d’autres virus, comme celui de la grippe.
Le cas du masque à l’extérieur est bien différent. Si son port est devenu la norme dès le début de la pandémie dans certains pays d’Asie, les politiques ciblées sur le sujet demeurent encore marginales hors de cette région (on compte notamment la Grèce, la Turquie, certaines communes en France, l’Italie et, plus récemment, l’Espagne). Loin de s’accorder aux décisions des autres, le Québec a donc adopté une position plus prudente que la norme, du moins au début d’avril, en évoquant les nouveaux variants préoccupants, plus contagieux. «C’est un choix de valeur qui se défend, poursuit M. Montpetit. Ils n’ont aucune idée de l’effet de la mesure; c’est de l’improvisation. Mais dans un contexte où le décideur doit prendre une décision maintenant sans attendre que les connaissances scientifiques soient produites, c’est normal qu’il y ait une part d’improvisation.»
Les données connues
Il y a si peu d’études sur la transmission du coronavirus à l’extérieur qu’aucun consensus scientifique n’a pu émerger en faveur… ou contre le port du masque!
Les grandes manifestations qui ont eu cours aux États-Unis en 2020 ne semblent pas avoir mené à une catastrophique flambée de cas et cela même si les participants n’étaient pas forcément tous à deux mètres et masqués. Dans un rapport, une équipe de la Northeastern University et de la Harvard Medical School affirme que les États américains où se sont produits des protestations en 2020 ont ensuite eu moins de cas de COVID-19. Une autre étude en prépublication offre toutefois un portrait différent des grands rassemblements. Elle s’est penchée sur 19 comtés américains (totalisant une population de 8,4 millions de personnes) où ont eu lieu des rassemblements extérieurs de masse en août et septembre 2020. Les cas de COVID-19 ont cru dans les deux semaines suivant les événements dans 13 de ces comtés, et même dans ceux où les taux d’infection étaient au départ très bas.
Mais il y a bien une prépublication (un article non révisé par les pairs) qui affirme que «les risques qu’un cas principal ait transmis la COVID-19 dans un environnement fermé étaient 18,7 fois plus grands qu’en plein air», non? Cette donnée est abondamment citée ces temps-ci. Encore faut-il préciser qu’elle est tirée de l’analyse de seulement 110 cas au Japon survenus deux mois et demi avant la déclaration de l’état d’urgence dans le pays.
Une revue systématique publiée en février dernier dans The Journal of Infectious Diseases fournit peut-être la plus solide base de connaissances. Cette dernière compile cinq études sur la transmission extérieure du virus SRAS-CoV-2 (datant d’avant l’arrivée des variants préoccupants, dont l’étude japonaise), qui rapportent toutes qu’une faible proportion des cas de transmission surviennent à l’extérieur.
Est-ce vraiment étonnant, compte tenu du fait que l’humain moyen se tient vraiment plus à l’intérieur dans une journée? Nous passons en moyenne 88,9% de nos journées à l’intérieur, 5,3% dans nos voitures et 5,8% dehors, selon une étude de 2014 qui a sondé plus de 5000 Canadiens et parue dans International Journal of Environmental Research and Public Health. Ainsi, même si les risques de transmission étaient égaux dedans comme dehors, on pourrait s’attendre à trouver moins de cas résultant de rencontres extérieures, simplement parce qu’on est bien plus souvent entre quatre murs.
«On est incapables de déterminer si les risques sont vraiment moindres à l’extérieur ou si c’est juste parce qu’on a moins d’occasions de tomber malade à l’extérieur, explique le Dr Stéphane Perron, spécialiste en santé publique et médecine préventive à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ). Les gens qui affirment avoir la bonne réponse scientifique à cette question parlent à travers leur chapeau!» Il faudrait des études de laboratoire sophistiquées pour mieux comprendre le phénomène.
Chose certaine, la transmission extérieure existe. «Si vous allez dans chacune des directions de santé publique, il va y avoir des exemples de gens qui étaient sur la terrasse [quand ils ont été infectés]…», poursuit le Dr Perron.
Il est quand même d’accord avec les experts avançant l’idée que les interactions à l’extérieur pourraient être moins à risque parce que les gens y gardent une distance plus facilement. Car l’hypothèse veut que la transmission extérieure se fasse lors d’une interaction à moins de 2 mètres durant plus de 15 minutes avec une personne infectée, selon un rapport de l’INSPQ. «Des moments où on va être deux ou trois heures à côté de quelqu’un à l’extérieur, c’est rare. Le risque de transmission est probablement moindre, mais ce n’est pas parce que c’est moins risqué à l’extérieur, mais plutôt à cause de la nature des interactions.»
Une habitude en Italie
Comment ça se passe en Italie, où le masque est obligatoire à l’extérieur depuis octobre? Le médecin Marco Vinceti, professeur en épidémiologie et en santé publique de l’Université de Modène et Reggio d’Émilie et de l’Université de Boston, assure qu’il est entré dans les mœurs.
«Comme spécialistes de la santé publique, nous ne nous attendions pas à une adhérence aussi stricte aux mesures sanitaires. Le masque ne faisait vraiment pas partie de nos habitudes avant la pandémie. On n’en utilisait jamais, contrairement à certaines populations d’Asie. Au début, ce n’était pas évident. Mais maintenant il fait partie de nos vies; 99% du monde le porte dehors, d’autant plus que c’est obligatoire à moins que tu sois seul et loin de quiconque. Les protestations ici concernent plutôt la fermeture des bars, des gyms, etc. Nous en avons marre des restrictions, mais pas du masque!»
Son hypothèse est qu’il y a eu tellement de cas dans le pays (3,8 millions sur une population de 60 millions, dont 116 000 décès), tellement de souffrance et un tel sentiment de danger que le masque à l’extérieur a été accepté. « On a tous eu des amis et des membres de nos familles touchés et le sentiment de danger était si fort que nous avons fait ce que nous n’aurions jamais pensé être capable de faire», dit le Dr Vinceti.
Bref, les risques réels de transmission en plein air sont encore bien imprécis. La position du Québec sur le port du masque lors de rencontres extérieures avec des membres d’autres foyers, qui a finalement été quelque peu renversée mercredi, rappelle que «le niveau de risque qu’un gouvernement est prêt à prendre reste une décision politique», comme nous disait déjà le professeur Éric Montpetit au début de la pandémie.