Une vue d’ensemble des piles de sédiments datant d’environ 100 millions d’années qui contiennent des fossiles d’insectes et de plantes. Image: Mario Cournoyer
Une formation rocheuse ouvre une fenêtre sur un passé qu’on croyait inaccessible au Québec.
Pour quiconque s’intéresse à la paléontologie, il s’agit presque d’une vérité de La Palice : on ne trouve pas de fossiles de dinosaures au Québec parce que notre sol ne renferme pas de formations rocheuses du mésozoïque, c’est-à-dire la période de 250 à 66 millions d’années avant notre ère pendant laquelle ces reptiles ont vécu. On a surtout des roches plus anciennes, les glaciers ayant pulvérisé les formations « plus jeunes ».
Des fossiles découverts dans les débris rocheux d’une mine de fer abandonnée, à 20 km de Schefferville, bousculent toutefois le paradigme. Il ne s’agit pas de dinosaures fossilisés : le dernier élément mis au jour et décrit par Alexandre Demers-Potvin, un étudiant de maîtrise de l’Université McGill, est une espèce de mante religieuse préhistorique. L’âge de la bestiole ? Cent millions d’années, selon l’article qu’il a copublié en janvier dans Systematic Entomology.
« La datation [de cette formation rocheuse] est basée sur les très nombreuses feuilles de végétaux fossilisées qu’on y trouve, explique Alexandre Demers-Potvin. En établissant une comparaison avec d’autres sites fossilifères dans le monde dont l’âge est bien connu, on a pu conclure que la formation datait d’une sous-période du crétacé comprise entre 95 et 100 millions d’années. »

Alexandre Demers-Potvin a publié un article décrivant une espèce de mante religieuse préhistorique. Pour ce faire, il s’est appuyé sur une poignée de fossiles, dont celui-ci mis au jour par Mario Cournoyer en 2013. Image: Mario Cournoyer
Il s’en est fallu de peu que l’endroit ne livre jamais ses secrets. Au début des années 1950, à l’aube de l’exploitation minière dans la région, un ingénieur géologue du nom de Roger A. Blais, qui travaille pour l’Iron Ore Company, remarque une mince couche de roche rouge dans un secteur qu’on s’apprête à excaver. Son œil est attiré par de nombreux fossiles de feuilles. Il ramasse quelques spécimens et consigne le tout dans un rapport. Mais l’excavation continue et la formation géologique disparaît sous l’assaut des pelleteuses.
Des décennies plus tard, en 2018, Alexandre Demers-Potvin se présente sur les lieux avec quelques collègues, dont Mario Cournoyer, directeur général du Musée de paléontologie et de l’évolution de Montréal. Ils ont eu vent des fossiles observés à l’époque. En arpentant les résidus rocheux, les fouilleurs tombent sur des fragments de la formation. « Ce sont de petits bouts de roche de quelques centimètres à peine », décrit Mario Cournoyer. Les paléontologues repèrent dans ces cailloux des épines de conifères, des feuilles, des ailes d’insectes… « Ces éléments se sont déposés à l’époque au fond d’un petit lac. Les conditions étaient parfaites pour leur préservation. Les sédiments se sont compressés et consolidés pendant les millions d’années qui ont suivi », poursuit Mario Cournoyer. À l’origine, le lac était peut-être situé au fond d’un rift, une dépression de la croûte terrestre. Une fois le lac asséché, le rift s’est rempli de sédiments. Enfouie en profondeur, la petite formation a ainsi été épargnée par le passage subséquent des glaciers.
Depuis cette expédition mémorable, Alexandre Demers-Potvin publie ses descriptions d’insectes disparus dans des articles scientifiques. « Des phasmes, des blattes, des nymphes d’éphémères, des coléoptères… Il y a encore beaucoup de choses à faire connaître », annonce le jeune chercheur.
Si des dinosaures ont bu dans l’ancien petit lac, ils n’y ont laissé aucune trace. « Malheureusement, les conditions qui permettent la conservation des cuticules d’insectes et des feuilles d’arbres, notamment l’acidité, ne permettent pas de préserver des os et du bois », conclut Mario Cournoyer.