Image: Gerd Altmann/Pixabay
Alors que nous combattons la pandémie de COVID-19 grâce à la vaccination, qu’en est-il de l’épidémie de fausses nouvelles qui fait rage? Peut-on être immunisé contre la désinformation?
Ce soir, j’ai atteint le dernier stade, j’ai réussi à déclencher des manifestations dans tout le pays. J’ai propagé de fausses informations sur la COVID-19 en me faisant passer pour une experte. Mon contenu frauduleux est devenu viral – une véritable explosion sur les réseaux sociaux. En exploitant l’indignation et la peur, j’ai conquis de nouveaux abonnés et gagné des milliers de « J’aime ». Ce soir, j’ai complété avec brio le jeu Go Viral!

Image: John Roozenbeek
Développé par des chercheurs de l’Université de Cambridge, ce jeu en ligne se veut en quelque sorte un vaccin contre la désinformation : il permettrait de générer des « anticorps mentaux » pour nous rendre plus résistants à l’attrait des fausses nouvelles. C’est ce qu’on appelle le pre-bunking, une méthode issue de la théorie psychologique de l’inoculation. « L’idée est de construire une résistance psychologique ou une résilience contre une exposition future à la désinformation », dit Jon Roozenbeek, chercheur postdoctoral en psychologie au Social Decision-Making Lab de l’Université de Cambridge, en entrevue avec Québec Science.
La méthode serait efficace, selon une étude publiée le 11 mai dernier dans la revue Big Data & Society. Après avoir joué à Go Viral!, les participants repéraient davantage les tentatives de manipulation. Ils se sentaient moins susceptibles de se faire duper et avaient davantage confiance en leur capacité à repérer de fausses nouvelles. M. Roozenbeek affirme que ces interventions de pre-bunking sont rapides, efficaces et facilement modulables pour un vaste public à travers le monde.
Ces résultats apportent de l’eau au moulin du pre-bunking. Déjà, en 2010, une méta-analyse a montré que les messages d’inoculation étaient généralement efficaces pour conférer une « immunité » aux tentatives de persuasion malintentionnées. Cela protégerait aussi contre les techniques de manipulation, comme l’utilisation d’un langage émotionnel, d’arguments conspirationnistes ou l’usurpation de l’identité d’experts en ligne.
Go Viral!, tout comme son cousin, le jeu Bad News , créé par le même groupe de recherche, mise sur l’inoculation dite active. « On demande aux gens de générer leurs propres contre-arguments contre la désinformation. On leur propose donc de raisonner activement pour comprendre pourquoi quelque chose est trompeur ou manipulateur, et de modifier leurs croyances en conséquence », précise Jon Roozenbeek. Il espère que ces jeux donneront aux gens la capacité de mieux évaluer la véracité ou la fiabilité des contenus en ligne.
En fait, le pre-bunking se veut un complément au debunking, une méthode visant à démythifier les rumeurs et les fausses nouvelles. Plusieurs médias s’en sont fait une spécialité. Des limites freinent toutefois la portée de cette méthode. En plus d’exiger beaucoup de travail par les journalistes, le debunking peut provoquer l’inverse des effets voulus : « Il existe ce qu’on appelle « l’effet d’influence continue » qui dit essentiellement que la croyance en la désinformation peut persister même après qu’une correction ait été fournie. En outre, si quelqu’un est exposé à la désinformation plusieurs fois, cela renforce sa croyance au mythe au lieu de le déboulonner ; c’est ce qu’on appelle l’effet de vérité illusoire », explique Jon Roozenbeek. Il souligne également que les utilisateurs qui ont lu une fausse nouvelle ne liront pas nécessairement la vérification des faits.
Agir en amont est devenu impératif, car le debunking n’arrive pas à suivre la propagation effrénée des fausses nouvelles, ni à prévenir les dégâts qui peuvent être importants ; une étude a montré qu’en seulement quelques mois, un mythe sur un faux traitement (le méthanol) contre la COVID-19 a entraîné plus de 6 000 hospitalisations et 800 décès dans le monde.

Université Laval/Colette Brin
Un outil fait au Québec
Pour Colette Brin, professeure titulaire au Département d’information et de communication de l’Université Laval et directrice du Centre d’études sur les médias : « les résultats [sur le pre-bunking] sont encourageants, mais encore très préliminaires, puisque c’est un domaine de recherche très jeune ».
Avec son équipe, elle teste actuellement un outil éducatif en ligne de type pre-bunking auprès de jeunes adultes de 18 à 34 ans en insertion sur le marché du travail. Ce groupe peut être plus vulnérable à la désinformation. Ici aussi, l’objectif est d’outiller les gens à repérer les contenus problématiques ou controversés ou à y être plus sensibles. Ainsi, ils aiguiseront leur esprit critique et seront mieux outillés pour chercher des sources fiables. En somme, la chercheuse souhaite qu’ils développent des réflexes de « vérificateurs de faits », c’est-à-dire de prendre un temps d’arrêt avant de croire à la première information offerte. « Surtout dans une situation de haut stress, on aura tendance à s’accrocher à une explication simple qui nous convient, mais qui n’est pas bonne. Le contexte informationnel est anxiogène parce qu’il y a tellement de sources, il y a tellement d’informations contradictoires, et c’est encore plus vrai dans une période de crise comme celle de la pandémie », précise Colette Brin.
Une dose de rappel
Le pre-bunking a toutefois ses limites. Dans une publication présentant les résultats de trois études longitudinales sur l’effet de l’inoculation du jeu Bad News, Jon Roozenbeek et ses collègues ont constaté un déclin de « l’immunité » après deux à trois mois. Néanmoins, il existerait un moyen de contrer cet affaiblissement : « Nous avons constaté que des rappels réguliers, juste un très bref « Hé! tu te souviens de ce que tu as appris dans le jeu? « , prolongent les effets pendant au moins 13 semaines, et peut-être plus ».
Ainsi, tout comme les vaccins, une dose de rappel pourrait renforcer l’immunité contre les fausses nouvelles. Toutefois, il est encore difficile de déterminer la fréquence et le nombre de doses nécessaires. L’équipe de Cambridge étudie la question : « En théorie, ce qui devrait se passer, c’est qu’au cours du processus de dose de rappel, vous avez un effet d’apprentissage et l’effet [d’inoculation] sera plus permanent », dit Jon Roozenbeek.
Bien que le pre-bunking soit prometteur, sa mise en œuvre ne sera pas sans défi, anticipe Colette Brin : « Il faut rendre ces outils accessibles à la population, puis encourager les gens à les utiliser, ce qui n’est pas acquis ». Voilà pourquoi elle estime, tout comme Jon Roozenbeek, que le pre-bunking à lui seul ne sera pas un remède miracle, même s’il joue un rôle crucial. Devant la menace des fausses nouvelles, toutes les initiatives forment des armes qui doivent faire partie de l’arsenal utilisé dans la lutte à la désinformation.