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Ce calcul est très difficile à faire, car il n’existe aucune relation claire entre le prix de l’eau, son coût et sa valeur. Pourtant, c’est un exercice qui n’a jamais été aussi important.
Lavez-vous les mains ! Voilà plus d’un an qu’on nous répète la consigne ad nauseam : mais cette mesure d’hygiène est un bien faible prix à payer pour éloigner le virus, si bien que je n’ai jamais porté une grande attention à l’eau consommée pour me prévaloir de ce privilège. Privilège dont trois milliards de personnes dans le monde ne peuvent jouir, puisqu’elles ne disposent d’aucune installation sanitaire. Pourtant, l’accès à une source d’eau potable a été reconnu comme un droit fondamental en 2010 par l’Organisation des Nations unies (ONU).
Voilà matière à réflexion quant à l’importance de l’eau, cette ressource vitale trop souvent banalisée dans les pays riches. Les décisions politiques et les investissements économiques en tiennent rarement compte. Or, l’économie entière en dépend. Trois emplois sur quatre sur la planète sont liés d’une façon ou d’une autre à l’eau. D’où cette question récurrente : peut-on attribuer une valeur à l’eau ?
Je vous le donne en mille : « Contrairement à la plupart des autres ressources naturelles, il est extrêmement difficile de déterminer la véritable valeur de l’eau. » C’est du moins ce qu’a conclu le rapport mondial de l’ONU sur la mise en valeur des ressources en eau, rédigé sous la direction du Québécois Richard Connor et publié en mars 2021.
Ce flou n’est pas une surprise. Déjà en 2017, un groupe de chercheurs publiait un article dans la revue Science soulignant la difficulté de mesurer la valeur de l’eau compte tenu de ses attributs physiques, politiques et économiques. D’abord, comment bien en estimer les volumes, le flux et la qualité ? Comment évaluer les avantages socioculturels, environnementaux et économiques qui y sont associés ? Comment gérer correctement la ressource en l’intégrant aux processus décisionnels grâce à des structures de gouvernance transparentes ?
Personne ne s’étonnera qu’il y ait autant de réponses que de méthodes pour établir la valeur de l’eau. C’est d’ailleurs ce qui rend ce dossier si complexe, m’expliquait Richard Connor, signalant au passage qu’il n’existe aucune relation claire entre le prix de l’eau, son coût et sa valeur.
Dans son rapport, il a donc tâché de faire un survol des approches de valorisation de l’eau, qui varient selon les usages, les coutumes, les idéologies, les politiques, etc. L’agriculteur qui a besoin d’irriguer ses champs, le consommateur qui éclaire et chauffe sa maison grâce à l’hydroélectricité, les régions qui vivent de la pêche, le croyant qui doit faire ses ablutions : voilà seulement quelques exemples du rôle de l’eau dans nos vies.
À l’échelle des pays, les enjeux se complexifient. En Afrique subsaharienne, la valeur de l’eau est basée sur le consentement à payer pour cette ressource. En Europe, malgré une grande coopération transfrontalière, il demeure difficile de s’entendre sur l’importance de l’eau, puisqu’elle est liée à des besoins et à des réalités économiques qui diffèrent selon les pays.
Le rapport montre donc que tout exercice de valorisation de l’eau doit répondre à la question suivante : fixer la valeur de l’eau, certes, mais pour qui ?
La question est d’autant plus pertinente pour le Canada, qui possède environ 20 % des réserves mondiales d’eau douce. Pourtant, le pays est loin de baigner dans des ressources inépuisables et sûres, affirme Christina Cook, experte en gouvernance des ressources en eau et chercheuse à Innovation, Sciences et Développement économique Canada. Plusieurs régions sont semi-arides et aux prises avec des défis récurrents de pénurie ou de piètre qualité de l’eau (fait criant pour plusieurs communautés des Premières Nations).
Au Québec, le rapport quinquennal 2020 sur l’état des ressources en eau et des écosystèmes aquatiques dévoile un tableau en demi-teintes de la qualité de l’eau du fleuve Saint-Laurent. Le milieu agricole est particulièrement montré du doigt. Ainsi, certains cours d’eau à proximité des champs présentent des concentrations de pesticides qui excèdent les seuils de protection pour la vie aquatique.
Voilà qui me ramène à la question de la gouvernance de l’eau, pierre d’assise de sa saine gestion et de sa valorisation. À l’échelle canadienne, il s’agit d’un défi de taille, puisque les ressources hydriques sont transfrontalières. Cela exige forcément une bonne coordination entre les différents acteurs et les paliers gouvernementaux… ce qui n’est pas tout à fait le cas en ce moment. C’est notamment pour remédier à cette situation qu’a été proposée la création d’une agence canadienne de l’eau. Au cours des consultations menées au printemps dernier, plusieurs questions ont été soulevées. Bien entendu, on se demande quelle approche de gouvernance devrait être favorisée, mais aussi comment soutenir une collaboration efficace entre provinces, municipalités, communautés autochtones, scientifiques et autres parties prenantes. Les réponses sont attendues avec impatience.
En effet, le temps presse : face aux défis grandissants que représentent les changements climatiques ou les crises mondiales − telle une pandémie −, il est certain qu’on ne peut plus se permettre de tenir l’eau pour acquise… même pour un simple lavage de mains !
Les opinions exprimées dans cette chronique n’engagent que leur auteur.