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06 juillet 2021
Temps de lecture : 4 minutes

Entrevue avec Boris Cyrulnik : le cerveau, sculpté par la vie

Image: Shutterstock

Le réputé neuropsychiatre Boris Cyrulnik montre comment notre environnement nous façonne et il nous incite à réfléchir à notre relation avec la nature.

« La pandémie de COVID-19 devrait nous faire prendre conscience des grands ravages que l’homme cause lorsqu’il détruit la nature», lance sur un ton grave le célèbre neuropsychiatre et éthologue Boris Cyrulnik.

Dans un essai brillant, Des âmes et des saisons : psycho-écologie, le principal théoricien du concept de résilience conjugue avec maestria les différents savoirs − l’éthologie, les neurosciences, l’histoire, la paléoanthropologie…− qui ont façonné sa démarche scientifique. Il souligne la manière dont notre environnement tout entier nous modèle, dès la conception, et nous exhorte éloquemment à agir à notre tour sur celui-ci en réinventant notre relation avec la nature. Un vibrant plaidoyer pour la survie de l’espèce humaine.

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Photo: DRFP/Éditions Odile Jacob

Québec Science : Est-ce la période nébuleuse que l’humanité traverse qui vous a motivé à partager avec vos lecteurs vos connaissances sur la psychoécologie ?

Boris Cyrulnik : L’origine des travaux scientifiques est souvent autobiographique. Les scientifiques ne l’avouent pas toujours, mais le choix de l’objet de science est souvent déterminé par des évènements qui ont profondément marqué leur vie. C’est pour cela que j’évoque parfois dans mes livres mon enfance durant la Seconde Guerre mondiale. Celle-ci m’a rendu sensible à un problème, celui du langage totalitaire, en l’occurrence la rhétorique du nazisme. Ma famille a péri dans les camps d’extermination nazis. J’ai été arrêté à six ans et demi par des sbires d’Hitler. Dans les années d’après-guerre, j’entendais dire que si Hitler avait agi aussi cruellement, c’est parce qu’il avait la syphilis, la maladie de Parkinson… Pour le gamin que j’étais, cette affirmation paraissait déjà stupide. Je me disais alors qu’on ne pouvait pas expliquer la folie nazie par une seule cause. Nous sommes constamment pénétrés par le milieu qui nous entoure. Biologiquement, notre corps est pénétré par l’altitude, le froid, la chaleur, la famine ou une pléthore d’aliments… Notre esprit est imbibé des récits relatés par notre famille, notre culture… Ma formation épistémologique a commencé dès l’âge de 10 ans ! J’ai gardé cet esprit en moi, notamment pendant mes études de médecine et de psychologie. Cela fait à peu près 40 ans que je travaille sur le concept de psychoécologie.

QS Qu’est-ce que la psychoécologie ?

BC C’est un façonnement lent, constant, qui débute avant la naissance, dans l’utérus, et qui s’achève à notre mort. Nous, Occidentaux, sommes la seule civilisation à faire naître un bébé le jour de sa venue au monde. Les Asiatiques fêtent le premier anniversaire d’un bébé le jour de sa naissance parce qu’il a déjà eu 9 ou 10 mois d’interactions dans sa niche sensorielle, le ventre de sa mère. Il y a trois « niches écologiques ». La première, qui forme notre cerveau, c’est l’utérus et les émotions maternelles. La deuxième, qui forme notre affectivité, ce sont les bras de la mère, mais aussi ceux du père ou du deuxième parent qui interviennent bien plus tôt que ce qu’on croyait. La troisième, ce sont les êtres humains de notre entourage, l’artifice du verbe avec les émotions et les récits qu’on nous raconte dès notre plus jeune âge.

QS Vous comparez le cerveau humain à une sculpture. Pourquoi ?

BC Je propose la métaphore d’un cerveau sculpté par ses milieux : l’utérus, les bras de la mère et la parole. Le milieu marque son empreinte sur une terre glaise, un socle qui est différent si l’on est dans l’utérus, si l’on est un enfant préverbal ou si l’on est un enfant qui a déjà accès à la parole. C’est une transaction entre ce qu’on est au cours de son développement et ce qui se meut autour de soi quand on vieillit.

QS Vous démontrez à quel point les mots, le langage et les récits influencent les fonctions cérébrales.

BC Durant mes études de médecine, on nous expliquait que le cerveau était dans sa boîte crânienne coupé du milieu alentour. Mon œil ! De manière anticipatoire, le cerveau décèle dans son milieu des éléments sensoriels avec lesquels il compose une représentation qu’on appelle la « réalité ». Celle-ci est une construction constante de notre cerveau. Ensuite, les mots organisent le monde à travers des récits qui façonnent nos représentations de la réalité depuis l’enfance. Quand les récits créent un monde de représentations non contextuelles, impossibles à percevoir, ils déclenchent d’intenses émotions. La neuro-imagerie l’a bien confirmé. Un mot chargé d’intensité, par exemple une insulte, peut modifier la structure cérébrale. On perçoit ce phénomène chez les enfants maltraités, qui finissent par avoir des dysfonctions cérébrales.

QS Vu l’influence considérable de l’environnement sur notre cerveau, quel regard portez-vous sur la pandémie contre laquelle l’humanité lutte depuis plus d’un an ?

BC La pandémie que nous traversons nous a fait prendre conscience que l’être humain n’est pas au-dessus de la nature et n’est pas supérieur aux animaux. La COVID-19 a révélé notre comportement hideux vis-à-vis de la biodiversité. Détruire celle-ci, comme l’humain le fait impunément, accroît les risques d’épidémie. Les épidémies sont récurrentes depuis le néolithique et elles ont toujours les mêmes causes : l’hyperconsommation, l’hypercirculation. Autrefois, les virus étaient transportés par des chameaux ou des bateaux. Aujourd’hui, ils circulent par les avions. L’humanité n’a tiré aucune leçon des hécatombes du passé.

QS Ainsi, la domination écrasante de l’humain sur la nature n’est plus un gage de survie pour lui, mais au contraire la voie de sa perdition.

BC Pendant des siècles, la domination a été une adaptation pour survivre, mais à présent elle ne produit que du malheur et de grandes catastrophes écologiques. Chaque fois que l’espèce humaine a failli disparaître, elle a survécu grâce à la violence des hommes. La domination virile a été une valeur adaptative qui nous a permis de survivre, mais au prix d’un malheur constant : les femmes ont été écrasées, les enfants ont été battus, les plus faibles ont été exterminés… Cette violence a engendré la société, les États, les frontières, l’imposition de la religion et de ses croyances, l’annihilation de ceux qui refusaient de se soumettre à l’ordre établi… De nos jours, paradoxalement, alors que l’Occident baigne dans un contexte social de paix, d’avancées technologiques et de droits de la personne, la violence n’est que destruction.

QS Comment sortir de ce rapport de domination et mieux préparer l’avenir ?

BC Le mot le plus approprié pour définir ce qui nous arrive est certainement catastrophe. Étymologiquement, il puise sa signification dans le grec ancien : bouleversement et tournant. Donc, tout n’est peut-être pas perdu ! Après une catastrophe, le traumatisme subi nous pousse à explorer de nouvelles voies. C’est ça, la résilience : construire quelque chose de nouveau tout en gardant une blessure. La destinée de l’humanité est entre nos mains.

Dans le monde post-COVID-19, trois avenues se dessinent devant nous. Si nous renouons avec l’hyperconsommation et les hyperdéplacements, nous retournerons à la case départ. Si l’on recommence à partir en voyage à l’autre bout du monde, à multiplier les élevages d’animaux aux fins de consommation et à accentuer la déforestation en Amazonie brésilienne, dans deux ou trois ans nous serons confrontés à un nouveau virus.

La deuxième possibilité m’inquiète aussi beaucoup. Dans une période de chaos écologique, par exemple un tremblement de terre ou un autre désastre naturel, ou de chaos social, comme une guerre ou une révolution, on voit souvent apparaître un « sauveur » qui fera croire à un peuple aigri et dépité qu’il a la solution pour mettre fin aux graves problèmes économiques et sociaux qui l’affligent. Cet escroc parviendra à se faire élire démocratiquement. On assiste impavide, aux quatre coins du monde, au déferlement d’une vague populiste. Un nouvel ordre politique émerge, il pourrait favoriser l’instauration de nouvelles dictatures.

La troisième voie, celle qui, je l’espère, se concrétisera, est la renaissance, c’est-à-dire le fait de repenser notre monde et notre mode de vie.

QS Repenser notre monde, c’est aussi se préparer à affronter les catastrophes futures ?

BC Absolument. Il faut préparer les facteurs de protection pour mieux affronter le prochain fléau. En 1755, après le tremblement de terre dévastateur qui a ravagé Lisbonne, les gouvernants de cette cité portugaise ont tablé sur un nouvel urbanisme − la construction de rues droites et larges − afin de mieux résister au séisme ou à la catastrophe naturelle à venir. En 2013, la Fondation Rockefeller a lancé l’ambitieux programme Les 100 cités de la résilience. Paris et Montréal sont partenaires de ce projet. Son objectif : que les grandes villes se préparent pour être en mesure de mieux encaisser les effets délétères du dérèglement climatique, des pollutions de l’air et de l’eau, de la raréfaction des ressources, du terrorisme…

Ces facteurs de protection, de plus en plus nécessaires, sont une autre preuve manifeste que l’humain ne pourra jamais dominer la nature, mais devra redoubler d’ingéniosité pour contrer les dérives de cette dernière qu’il a souvent provoquée par ses actes irresponsables.

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