Plat de préparation en terre cuite. L’un des nombreux trouvés au fond de la fosse à latrines. Photo: Yves Chrétien
Des artéfacts datant du 18e siècle témoignent de la tenue d’un repas grandiose à Sorel-Tracy. Qu’a-t-on célébré?
Bouteilles de vin, verres, carafes, assiettes en porcelaine, plats de préparation en terre cuite, coquilles d’huîtres, os d’esturgeon, de bœuf, de porc et de volaille… Ces objets – il y en a plus de 1 300 – seraient les vestiges d’un événement qui se serait déroulé vers la fin des années 1780 à la Maison des gouverneurs de Sorel-Tracy.
Fait inusité : ces artéfacts et écofacts (matières végétales ou animales) se retrouvent en quantité importante dans le fond de latrines à fosse, près de la Maison des gouverneurs située en bordure de la rivière Richelieu. Comment ont-ils abouti à cet endroit? Selon Yves Chrétien, qui a réalisé les fouilles à l’été 2021 et mis en lumière la découverte, il n’était pas rare, à l’époque, de se débarrasser de la vaisselle dans les fosses. « Mais en jeter autant, c’est impressionnant! Non seulement de la vaisselle, mais toute la verrerie de table, les plats de service, les bouteilles d’alcool… On dirait qu’il y a eu un méga party! » raconte-t-il. L’archéologue québécois estime qu’il y avait une quarantaine de bouteilles de vin qui, d’après leur forme, sont typiques de la décennie de 1780.
On compte aussi de nombreux fragments de bouteilles de porto, de xérès, de rhum ainsi qu’une fiole intacte de grappa. « C’est un alcool italien fort qui était consommée dans la marine anglaise. Les officiers buvaient de la grappa et en servaient des rations aux marins sur les bateaux. Cela nous indique qu’il y avait probablement des officiers de la marine », détaille M. Chrétien.
Des indices laissent croire que cette grande réception aurait eu lieu entre 1785 et 1790. Yves Chrétien émet cette hypothèse : ce festin grandiose comprenant plusieurs services pourrait avoir été organisé spécialement pour la visite du prince William Henry le 18 septembre 1787. Par la suite, la ville a été renommée William-Henry en l’honneur du prince jusqu’en 1860. « Sa visite a été marquante; il aurait été reçu à la Maison des gouverneurs par lord Dorchester [officier de l’armée et gouverneur]. Mais cela reste à valider avec des recherches historiques. »
- Bouteille de porto. Photo: Yves Chrétien
- Configuration de la fosse. Photo: Yves Chrétien
- Fiole de grappa intacte. Photo: Yves Chrétien
Le mystère des latrines
Catherine Ferland, historienne et spécialiste de la Nouvelle-France, est surprise de la quantité de vaisselle retrouvée dans les latrines. « Tout était importé d’Europe et cela avait beaucoup de valeur. Je ne comprends pas qu’ils se soient permis de tout jeter. »
Cette façon de procéder semble aussi particulière aux yeux d’Yvon Desloges, historien retraité de Parcs Canada qui a notamment écrit un livre sur l’alimentation en Nouvelle-France. « S’il était commun de se départir de la vaisselle ébréchée ou brisée dans les latrines, c’est un comportement rarissime de tout jeter après un seul repas, même pour la visite d’un prince », indique l’historien. Selon la proposition de l’archéologue Yves Chrétien, ce fût peut-être une démonstration pour impressionner les invités. Le mystère persiste cependant sur ce comportement inédit.
Chose certaine, ces artéfacts sont le résultat d’un événement unique. « D’ordinaire, les latrines ressemblent à un mille-feuille où l’on trouve une couche avec de petites concentrations d’objets, suivie d’une couche de sol, et ainsi de suite. Mais là, il s’agit d’une masse épaisse d’environ 70 cm contenant les artéfacts. Cela se distingue de l’utilisation habituelle des latrines », observe l’archéologue.
La Maison des gouverneurs
Construite en 1781, la Maison des gouverneurs a accueilli au cours de son histoire des commandants, des gouverneurs et d’autres dignitaires britanniques.
« Sorel-Tracy était un lieu d’établissement des loyalistes qui arrivaient au Canada depuis les États-Unis. C’était aussi l’endroit où les soldats démobilisés de la guerre de la Révolution américaine se sont installés en partie. Il y avait donc tout un noyau de gens susceptibles d’avoir participé à ce festin », souligne Yvon Desloges.
En 2017, lorsqu’est venu le temps de procéder à des travaux d’aménagement paysager sur ce site, la Ville a fait appel aux services de l’archéologue Yves Chrétien. Son mandat était d’évaluer s’il pouvait cacher des vestiges du passé.
« La Maison des gouverneurs est un bâtiment inscrit au Répertoire du patrimoine culturel du Québec. Le ministère de la Culture, qui est partenaire dans ce projet, a demandé de faire un inventaire avant le début des travaux. Le potentiel était très élevé du point de vue archéologique », détaille M. Chrétien.

L’archéologue Yves Chrétien
L’archéologue s’est rendu sur place pour effectuer des puits de sondage (des échantillonnages de fouilles) sur l’ensemble de la propriété. C’est là qu’il a découvert les premiers artéfacts. Il recommande à la Ville d’arrêter toute intervention à cet endroit : il était certain qu’un trésor archéologique se cachait dans le sol. Ce n’est qu’à la fin juin 2021 qu’il retourne sur le terrain pour procéder à d’autres excavations et ainsi délimiter ce qui se révèle être des latrines à fosse.
« On est tombé sur des masses de sols brun pâle avec des quantités astronomiques de graines de framboises et de noyaux de cerises. On a aussi découvert des pots de chambre, dont un qui était pratiquement complet avec son contenu », décrit-il. S’il n’y avait nul doute quant à la fonction du site, c’est tout au fond que se trouvait le trésor espéré.
« Lorsqu’on réalise des découvertes comme celle-là, on l’apprécie et on accepte mieux les périodes où l’on trouve moins de choses », confie Yves Chrétien. Des pièces retrouvées sur le site pourraient faire l’objet d’une future exposition. Entretemps, cette découverte archéologique sera le point de départ de plusieurs autres recherches (historique, archéologique, biologique…) pour comprendre les origines de ce mystérieux festin.


