Nathalie Charland. Image: Medicago
Dans la course effrénée au vaccin contre la COVID-19, Medicago a plutôt bien tiré son épingle du jeu. Car même si elle accuse un peu de retard, son « vaccin sur plantes » démontre avec brio la faisabilité de cette approche novatrice.
« Pour une société qui a commencé en 1999 dans un garage, nous avons de quoi être fiers du chemin parcouru ! » lance Nathalie Charland. Depuis deux ans, la directrice principale des affaires scientifiques et médicales de Medicago enchaîne les entrevues dans les médias, toujours avec le sourire. Son enthousiasme et sa fierté sont contagieux. Il faut dire qu’après quelques embûches, dans un contexte extrêmement stressant, le vaccin mis au point par l’entreprise de Québec a fait la preuve de son efficacité. Du même coup, il assoit la pertinence de la « pharmaculture », une approche originale qui consiste à utiliser des plantes pour produire des médicaments et des vaccins. Avec une usine de production à grande échelle en construction à Québec, Medicago n’aura bientôt rien à envier aux grandes compagnies pharmaceutiques.
Mise à jour: Le vaccin Covifenz de l’entreprise Medicago a obtenu l’approbation de Santé Canada le 24 février 2022.
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Québec Science : En décembre, Medicago annonçait les résultats de la phase III de l’essai clinique avec son vaccin candidat contre la COVID-19. Verdict : 71 % d’efficacité contre les infections symptomatiques. Êtes-vous satisfaite de ce résultat ?
Nathalie Charland : C’est vraiment une bonne nouvelle ! Nous avons beau arriver après d’autres, nous faisons tout de même partie des 10 compagnies qui ont terminé un essai de phase III.
L’efficacité de notre produit est concurrentielle. Attention, toutefois : il ne faut pas comparer nos résultats avec les premières données annoncées par Moderna et Pfizer fin 2020 [l’efficacité de leurs vaccins tournait alors autour de 95 %]. Au moment de ces essais initiaux, seul le virus original circulait. Lors de notre essai, les variants Gamma et Delta étaient en circulation − Omicron est apparu plus tard.
Contre le variant Delta, notre vaccin candidat a atteint 75 % d’efficacité, ce qui est comparable et même supérieur à la protection offerte par les vaccins déjà commercialisés.
QS Quelle est la particularité de votre vaccin ?
NC J’aime dire que c’est un beau mélange de technologie traditionnelle et novatrice. Le produit final n’est pas à base d’ARN messager, mais bien de protéines, ce qui ressemble beaucoup à des vaccins connus, comme ceux contre l’hépatite B ou le virus du papillome humain. Mais il s’agit du premier « vaccin sur plantes » à usage humain au monde, ce qui est très innovant.
Les plantes servent de miniusines de production. Ce ne sont pas les plantes en tant que telles qui constituent le vaccin, mais nous les forçons à produire des protéines étrangères en leur faisant croire que le matériel génétique inséré est leur propre matériel génétique. Nous leur jouons un tour !
Dans le cas du vaccin contre la COVID-19, nous leur faisons produire des protéines S de coronavirus [la protéine de surface qui permet au virus de s’ancrer à nos cellules]. Ces protéines s’assemblent pour former une sorte de capsule sphérique, comme un faux virus. C’est pourquoi on parle de pseudoparticules virales.
QS Comment se passe la production concrètement ?
NC Nous utilisons de petits « facteurs » pour livrer la recette du vaccin à l’intérieur des plantes. Il s’agit de bactéries du sol qui ont la capacité de transférer n’importe quel matériel génétique – ici le gène qui code pour la protéine S − à l’intérieur des cellules végétales. Les plantes sont trempées la tête en bas dans la solution qui contient ces bactéries. Le vide est fait pour enlever l’air des feuilles ; celles-ci absorbent ensuite la solution bactérienne comme une éponge. Cette étape-là prend deux minutes ; après, nous laissons les plantes faire leur travail. Pendant quelques jours, elles produisent la protéine, jusqu’à ce que leur système de défense se rende compte de la supercherie et détruise le matériel génétique intrus.
Les protéines se rassemblent dans la membrane de la cellule et vont bourgeonner comme de vrais virus. Mais elles sont bloquées par la paroi de cellulose rigide qui entoure toutes les cellules de plante. Il ne reste plus qu’à récupérer les feuilles, les broyer et digérer la cellulose avec des enzymes pour récupérer les pseudoparticules virales [qui viendront déclencher la réaction immunitaire chez les vaccinés]. Il y a bien sûr une étape de purification pour avoir un produit de grade pharmaceutique.
QS Vous vous êtes lancés très rapidement dans la course au vaccin, en janvier 2020. Quels ont été les principaux obstacles ?
NC Le déroulement de la phase III a été perturbé par l’arrivée des autres vaccins commerciaux [Pfizer, Moderna, Astra-Zeneca] au printemps 2021. Lorsque nous avons commencé à recruter les sujets pour notre essai, la vaccination de masse commençait, notamment au Canada, aux États-Unis et au Royaume-Uni, où nous avions prévu conduire le test. Difficile, dans ce contexte, de trouver des volontaires pour tester un vaccin dont on ne connaissait pas l’efficacité ! Nous nous sommes donc tournés vers l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud, notamment le Brésil et l’Argentine, pour compléter le recrutement.
Au total, nous avons recruté 24 000 personnes dans six pays ; 20 000 ont participé à l’entièreté du protocole − deux doses de nos protéines combinées avec un adjuvant de GSK [une grande compagnie pharmaceutique], le tout administré avec un intervalle de 21 jours.
Malgré tout, le processus a été plutôt rapide, considérant que Medicago compte à peine 500 employés, dont une petite équipe responsable de l’essai clinique. Mais je peux vous dire que les fins de semaine et les soirées n’existent plus chez nous depuis quelques mois !
QS Aviez-vous vu venir le succès des vaccins à ARN messager ? N’est-ce pas décourageant pour vous, qui misez sur une autre technique ?
NC C’est quelque chose que nous surveillions avant la pandémie, mais l’avancement de la science a été complètement fou ! Et soyons clairs, je suis très heureuse qu’il y ait eu plusieurs vaccins efficaces contre la COVID-19 en un an, même si le nôtre n’est pas arrivé premier !
Vous allez trouver que je prêche pour ma paroisse, mais je crois qu’il y a de la place pour plusieurs vaccins dans notre boîte à outils, notamment pour améliorer la durée de protection. Il nous reste encore beaucoup à apprendre sur l’immunité.
De plus, des études récentes ont montré que le fait de changer de vaccin entre la première et la seconde dose permet d’avoir une meilleure réponse immunitaire et une durée de protection accrue.
Une option pourrait être de recevoir d’abord un vaccin à ARN messager, puis un vaccin à base de protéines comme le nôtre en guise de dose de rappel. D’ailleurs, s’il me faut une nouvelle dose de rappel dans l’avenir, j’aimerais bien qu’elle soit de Medicago !
QS La production de vaccins par des plantes est très rapide, soit moins d’un mois ; mais avec l’arrivée des vaccins à ARN, eux aussi très rapides à fabriquer, cet argument perd de sa force. Comment la « pharmaculture » peut-elle se démarquer ?
NC C’est une technologie transférable et exportable. Si un pays est capable d’avoir de grandes serres, alors il peut se lancer dans la production de vaccins sur plantes. La partie en amont de la production est elle aussi plus abordable que d’autres techniques de fabrication de vaccins, qui nécessitent des biofermenteurs de plusieurs milliers de litres par exemple.
QS Quelles sont les prochaines étapes pour Medicago ?
NC Après l’approbation de Santé Canada [pas encore accordée au moment de mettre sous presse], nous lancerons des essais de doses de rappel. Car malheureusement, je ne crois pas que le coronavirus va disparaître demain matin. Va-t-il devenir endémique comme la grippe ? Faudra-t-il reformuler le vaccin chaque année, ou tous les deux ans, en fonction des variants circulants ? Quoi qu’il en soit, nous avons une équipe qui suit quotidiennement l’évolution des variants et une autre qui produit de nouvelles pseudoparticules virales avec les séquences génétiques de ces variants. Nous avons des banques d’Alpha, de Gamma et d’Omicron pour être prêts à nous adapter.
Nous sommes également en discussion pour commencer au printemps un essai clinique chez les moins de
18 ans. Il y a un intérêt pour des vaccins protéiques dans cette tranche d’âge, puisqu’on a davantage de recul quant à leur innocuité.
En parallèle, nous souhaitons proposer le vaccin aux participants qui étaient dans le groupe placébo de notre essai ; les discussions sont en cours à ce sujet avec les autorités règlementaires des pays où ils ont été recrutés. D’ailleurs, nous serons toujours reconnaissants envers ces personnes qui ont aidé à faire avancer la science. Mais notre premier marché reste le Canada. Nous avons signé un contrat avec le gouvernement fédéral pour livrer jusqu’à 76 millions de doses.
QS Justement, reste-t-il de la place pour un nouveau vaccin ?
NC D’une part, il y a une petite partie de la population qui ne voulait pas recevoir les vaccins à ARN messager par décision personnelle ou qui ne pouvait pas les recevoir, par exemple pour des questions d’allergie. Notre vaccin pourrait leur être proposé. Nous avons également communiqué avec les agences règlementaires américaines et britanniques.
D’autre part, le gouvernement du Canada est en discussion avec le groupe COVAX [collaboration visant à assurer un accès équitable aux vaccins dans le monde] pour distribuer des doses dans les pays qui n’ont malheureusement pas reçu d’autres vaccins jusqu’à maintenant. Cela pourrait être un débouché pour nous.
QS Quelles sont les ambitions de Medicago à court terme ?
NC Nous travaillons fort pour construire notre siège social, où pourront être produites un milliard de doses de vaccins pandémiques par année, dans l’est de la ville de Québec. Pour l’instant, notre usine principale est en Caroline du Nord, mais nous voulions que notre centre de production mondiale soit ici. Il sera fonctionnel dès 2024.
Nous avons toujours cru à notre plateforme et nous pouvons dire que nous jouons maintenant dans la cour des grands. La pandémie nous a rappelé qu’il est nécessaire d’avoir plusieurs cordes à son arc, d’avoir plusieurs options pour la population et les gouvernements à travers le monde. Ce qui est sûr, c’est que nous ressentons une immense fierté de faire partie de la solution à cette crise. Et de faire partie de l’histoire.