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Nos stratégies de gestion des allergies saisonnières sont basées sur des connaissances très lacunaires du potentiel allergène des différents pollens. C’est le temps d’un grand ménage !
Des démangeaisons et picotements aux yeux très vifs, accompagnés de sensations d’aiguilles qui percent le globe oculaire, en même temps que les yeux deviennent extrêmement enflammés et versent copieusement un épais fluide muqueux. […] Vient ensuite l’irritation du nez, provoquant des crises d’éternuements d’une extrême violence [auxquelles] s’ajoutent une sensation d’oppression de la poitrine et une difficulté à respirer… »
C’est en ces termes qu’en 1819 le médecin anglais John Bostock énumère pour la première fois des symptômes qui surviennent chaque année, en juin et juillet, chez un patient qu’il connaît très bien : lui-même. Le court article décrit officiellement ce qu’on appelle aujourd’hui les allergies saisonnières ou rhume des foins. Le médecin torturé explique aussi ne pas trop savoir à quoi sont dus ses malaises estivaux et liste différents traitements qu’il a essayés sans trop de succès, comme les saignées, les bains froids ou l’opium… Il présente alors l’affection comme rare et inhabituelle.
Aujourd’hui, les allergies saisonnières touchent presque 20 % de la population, du moins en Europe et en Amérique du Nord. Et le problème va en s’aggravant. « La prévalence des allergies saisonnières semble être en constante augmentation depuis les dernières décennies, et ce, à l’échelle mondiale, indique Audrey Smargiassi, professeure à l’École de santé publique de l’Université de Montréal. L’hypothèse la plus plausible : les changements climatiques. Les arbres ont une période de croissance allongée, ils produisent plus de pollen et ce pollen a une allergénicité plus élevée. »
Une épidémie d’allergies, donc, qui, au-delà des désagréments physiques que vivent les gens atteints, coûte cher à la société. Les évaluations financières les plus récentes datent de 2005 et vont de 156,5 à 240 millions de dollars annuellement en frais de consultation, en achat de médicaments, en pertes dues à l’absentéisme au travail… Dix-sept ans plus tard, ces coûts ont assurément augmenté.
C’est que même si l’on a compris que les pollens transportés dans l’air estival étaient les grands responsables des yeux qui piquent et des nez qui coulent, de nombreuses questions n’ont pas plus de réponses qu’au temps de John Bostock. « On veut verdir les villes, et avec raison, mais on n’a pas de données fiables sur les espèces d’arbres à privilégier pour ne pas exacerber les allergies des résidants, fait observer Alain Paquette, professeur au Département des sciences biologiques de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et titulaire de la Chaire de recherche sur la forêt urbaine. On s’entend à peu près tous sur le fait que le pollen de bouleau est l’un des principaux coupables, mais pour les autres espèces, c’est le néant ou presque. Cela devient un problème de santé publique. » Il y a donc urgence à enquêter, ce à quoi son équipe s’est attelée.
« La réalité sur le terrain, c’est que l’allergénicité à un moment donné dans une ville comme Montréal peut varier selon les arrondissements ou même selon les rues. »
Alain Paquette, professeur à l’UQAM et titulaire de la Chaire de recherche sur la forêt urbaine
La chasse aux données
Les questions sont nombreuses : le pollen de l’érable argenté est-il plus allergène que celui de l’érable de Norvège par exemple ? Y a-t-il des seuils déclencheurs différents pour chaque espèce ? Des pollens inoffensifs en solo peuvent-ils agir en synergie et devenir alors irritants ? « Il existe bien des bases de données sur l’allergénicité des espèces d’arbres, dans différents pays, mais elles ont été créées sur des critères imprécis et de façon peu rigoureuse, signale Rita Sousa-Silva, qui a réalisé des études postdoctorales sur la question au laboratoire d’Alain Paquette. La conséquence : ces bases de données se contredisent parfois. Ainsi, l’érable de Norvège est considéré comme allergène par la base de données la plus utilisée aux États-Unis, alors que les outils d’ici le jugent inoffensif. On a démontré que les risques d’allergie estimés pour une ville comme Montréal varient de 1 à 74 % selon la base de données utilisée ! » Ces résultats sont parus dans Scientific Reports en 2021.
C’est pour combler ce vide que les chercheurs de l’UQAM se sont lancés dans un projet d’envergure : dresser une carte temporelle du niveau de risque d’allergie à une échelle locale pour Montréal. Durant l’été 2021, les chercheurs ont installé 24 stations d’échantillonnage à différents endroits de la métropole. Qualifiées de passives, elles consistaient en de simples récipients cylindriques de la dimension d’un gros pot de yogourt au fond duquel de la vaseline servait de piège à pollen.
Avant cet ajout, il n’y avait qu’un seul échantillonneur de pollen sur toute l’île, propriété d’une entreprise privée (voir l’encadré à la page 40). « Elle vend ses données à des clients comme les chaînes météo qui affichent des indices d’allergie en été ou à des compagnies pharmaceutiques qui aiment bien savoir à quel moment elles doivent acheminer plus d’antihistaminiques dans les pharmacies pour suffire à la demande », précise Alain Paquette.
Les informations obtenues grâce à cette unique station sont mieux que rien. « Mais ce n’est pas suffisant, tempère le professeur. La réalité sur le terrain, c’est que l’allergénicité à un moment donné dans une ville comme Montréal peut varier selon les arrondissements ou même selon les rues. Sans compter que l’identification des pollens au microscope est très difficile : même les plus ferrés ne peuvent pas désigner les arbres jusqu’à l’espèce, tout au plus peuvent-ils établir le genre. Par exemple, le genre Acer, qui regroupe les érables, compte plusieurs espèces et, entre l’arrivée du pollen de l’érable argenté et celle du pollen de l’érable de Norvège, il peut y avoir quatre semaines. On est toujours dans le flou. »
Visités chaque semaine pendant toute la saison, les 24 nouveaux échantillonneurs ont permis de constituer un registre du pollen aérien de Montréal. L’identification de tous ces pollens a rivé les chercheurs à leurs microscopes. « On travaille sur un protocole de laboratoire qui permettra d’identifier les pollens par analyse génétique, mentionne Alain Paquette. Ce sera bien plus rapide et précis. »
Maintenant qu’on a une idée de la variation des types de pollen à Montréal, il reste à coupler le tout avec des données sur l’intensité des allergies chez les résidants, détaille Rita Sousa-Silva. On a mis au point une application qu’on a fournie à des dizaines de Montréalais souffrant d’allergies. Pendant toute la saison 2022, ces volontaires vont indiquer la virulence de leurs symptômes et les lieux qu’ils visitent et l’on tentera de faire des liens avec les différentes dispersions de pollen. »
À la clé ? D’abord, une base de données précise du niveau d’allergénicité des espèces d’arbres qui, rappelons-le, n’existe pas. « On saura enfin au pollen de quels arbres les gens sont surtout sensibles, espère Rita Sousa-Silva. Ensuite, cette information pourra être communiquée aux responsables de l’aménagement végétal de la Ville. En connaissant de façon fiable les espèces les plus problématiques, les décideurs pourront éviter de les planter, pour le bien-être de tous. » Et surtout de nos yeux rougis !
Sexisme botanique
Planter de « mauvaises » espèces d’arbres en ville peut favoriser les allergies. Mais une autre pratique courante empire les choses : la plantation exclusive d’arbres mâles. C’est que chez certaines espèces, dites dioïques, les individus portent soit des structures reproductives mâles (les étamines, productrices de pollen), soit des structures femelles (le pistil, qui capte le pollen et se transforme en fruit). Par paresse urbaine, la norme veut qu’on ne plante que des arbres mâles dans les villes pour éviter d’avoir à ramasser les graines et les fruits qui traînent au sol. Comme la proportion de mâles est exagérée, la quantité de pollen l’est aussi, comparativement à une distribution mâle/femelle plus « naturelle ».
Une masculinisation des boisés urbains, normalisée partout en Occident, qui contribue un peu plus au calvaire des allergiques.