Différents outils en pierre et en andouiller ayant servi à la fabrication de la pirogue. Photo: Martin Lominy
Des archéologues tentent d’explorer des pans insoupçonnés du passé en reproduisant des artéfacts. Que révéleront ceux-ci?
Une pirogue d’allure ancienne repose tout au fond du lac des Seize Îles, dans la région des Laurentides. Jusqu’à maintenant, seule une dizaine de vieilles pirogues ont été repêchées des lacs du Québec. Ces rares objets possèdent une valeur historique, car ils sont les témoins d’une période où les Premières Nations utilisaient soit le canot d’écorce (embarcation légère) ou la pirogue pour naviguer et pêcher.
Cette pirogue du lac des Seize Îles est toutefois particulière : elle a été fabriquée l’été dernier dans le cadre d’un projet d’archéologie expérimentale, appelé Projet Pirogue, qui consistait à construire l’embarcation avec des outils de l’époque et selon les techniques décrites dans les récits historiques. « C’est la première fois qu’on reproduit une pirogue préhistorique au Québec », souligne Martin Lominy, éducateur et archéologue qui pilote ce projet.

Le tronc du pin blanc a été en partie creusé par la braise. Image: Marie Trottier
Entouré d’un petit groupe de collaborateurs et aidé par le Centre d’interprétation des eaux laurentiennes, Martin Lominy a taillé l’embarcation dans un seul tronc de pin blanc avec comme outils, entre autres, des hachettes, des grattoirs emmanchés, des ciseaux à bois en andouiller, des herminettes (une sorte de hachette) et des gouges en pierre. L’intérieur de la pirogue a quant à lui été en partie creusé par la braise.
L’équipe du Projet Pirogue l’a terminée avec succès au bout d’une vingtaine de jours. « Ce n’est pas seulement un tronc d’arbre qui flotte. Elle fonctionne très bien et elle est très performante », assure Martin Lominy. La pirogue est par contre très lourde avec ses 562 kg.
Ce projet illustre une tendance. Depuis une vingtaine d’années, des travaux d’archéologie expérimentale sont menés dans tous les coins du monde, ce qui revient à cuisiner du pain égyptien avec d’anciennes levures, à construire une réplique d’un château du Moyen Âge ou à tisser à la manière des Vikings. Bref, il s’agit de recréer une ancienne technique avec les outils d’alors pour comprendre comment ces peuples les utilisaient. Tout cela au nom de la science ! Frédéric Hottin, archéologue et responsable des collections au Musée d’archéologie de Roussillon, en Montérégie, confirme que l’expérimentation sert à combler un manque de données et de connaissances sur les artéfacts. « Par exemple, on ne comprend pas très bien les procédés autochtones de l’époque préhistorique, bien avant l’arrivée des Européens. On a généralement beaucoup de questions à propos de ces outils ou de la façon dont les gens vivaient », indique-t-il.
La reproduction d’un outil en pierre et le contexte dans lequel les populations autochtones s’en servaient peuvent ainsi fournir un nouvel éclairage sur le passé. « C’est un peu comme si l’on expérimentait la même chose que les gens de cette époque en essayant de comprendre leur raisonnement », imagine Frédéric Hottin.
S’il semble inconcevable de briser une pointe de flèche ancienne, les reproductions peuvent quant à elles être malmenées sans gêne. « Les artéfacts sont des objets souvent fragiles, fragmentés et desquels on ne peut pas tirer d’informations seulement en les observant, dit Martin Lominy, qui a fondé Technologies autochtones, une entreprise qui se spécialise dans la reconstitution d’objets de toutes sortes à des fins éducatives. Même si l’on possède des appareils sophistiqués [qui aident à étudier les populations anciennes], rien ne remplace l’expérimentation. »

Martin Lominy et Marie Trottier ont mis à l’eau la pirogue pour la première fois. L’embarcation fait preuve d’une grande stabilité. Image: Alexandre Barnes
« C’est un peu comme si l’on expérimentait la même chose que les gens de cette époque en essayant de comprendre leur raisonnement. »
Frédéric Hottin, archéologue
Réviser l’histoire
L’archéologie expérimentale peut même dans certains cas récrire le cours de l’histoire. Il y a plus de 12 000 ans sur le continent américain vivait le peuple Clovis, qui était réputé pour chasser les mammouths. En 1929, des archéologues avaient découvert leurs pointes de lance parmi les fossiles de mammouths, lesquelles laissaient croire que ces habiles chasseurs avaient eu recours à ces lances pour abattre les bêtes. Mais l’histoire pourrait changer d’après les récentes données publiées par des scientifiques américains dans le Journal of Archaeological Science : Reports. « Les expérimentations réalisées montrent qu’il est à peu près impossible de tuer un gros animal avec ces pointes Clovis », constate Martin Lominy.
Les archéologues américains ont pris connaissance de plusieurs expériences publiées par leurs collègues, en plus d’effectuer leurs propres tests sur ces pointes. Pour éprouver l’efficacité des pointes, les chercheurs se servent d’un gel balistique, qui imite la masse et la densité musculaire d’un mammifère, ou encore d’animaux morts. L’équipe américaine a calculé qu’il fallait transpercer le corps du mammouth sur une surface de 17 à 30 cm pour que le coup soit fatal. Quand elle a reproduit l’expérience en laboratoire, les pointes n’ont pas réussi à s’enfoncer assez profondément, atteignant une moyenne de moins de 20 cm. Elle a aussi noté que seulement 16 % des pointes Clovis présentaient des signes d’impact, ce qui donne à penser que ces lances n’étaient pas employées comme projectiles.
« L’équipe de recherche s’est rendu compte que cela ne fonctionnait pas bien, résume Martin Lominy. Ces pointes servaient peut-être plutôt de couteaux pour récupérer la viande sur les carcasses. Ces expérimentations remettent en question une histoire qui circule dans les livres depuis 50 ans. » Ce n’est pas rien !
L’hibernation de la pirogue
Quant à la pirogue du lac des Seize Îles, son parcours n’est pas encore terminé. L’équipe ignore si elle a utilisé les bonnes techniques et à quel point l’embarcation est semblable aux versions préhistoriques. Toutes les étapes de sa fabrication ont été minutieusement consignées pour que la comparaison avec d’anciennes pirogues soit possible. Les outils seront aussi comparés avec de réels artéfacts et analysés par « tracéologie », c’est-à-dire que les chercheurs examineront à l’échelle microscopique les traces d’usure laissées sur les objets. Ils pourront par exemple vérifier si les humains d’aujourd’hui et ceux d’autrefois frappaient de la même façon avec une herminette.

L’équipe du Projet Pirogue a volontairement coulé l’embarcation, comme le faisaient les Premières Nations à la venue de la saison froide. Image: Jean-Louis Courteau
Mais comment la pirogue de l’équipe a-t-elle abouti au fond de l’eau, comme les « vraies » ? Grâce à des roches, ainsi que le faisaient les Premières Nations. Elles les coulaient volontairement à la venue de la saison froide. « C’était une façon de les entreposer pendant l’hiver. On ne peut pas laisser une pirogue à l’extérieur au risque de voir le bois sécher et craquer », mentionne M. Lominy. La construction moderne s’est révélée difficile à submerger, car elle possède une excellente capacité de flottaison. « La pirogue peut supporter deux fois son poids sans couler », dit-il. Après plusieurs heures d’efforts − et une quantité impressionnante de roches ! −, le groupe a réussi à la submerger complètement. La pirogue devrait bien se conserver dans l’eau froide. Elle doit être retirée du lac ce printemps et sera scrutée et analysée avant de terminer sa toute jeune vie dans un musée. Comme une machine à voyager dans le temps !
Les habiletés cognitives des humains préhistoriques
Façonner des outils en pierre demande beaucoup plus d’habiletés qu’il y paraît. Pour étudier le tout de façon empirique, des chercheurs européens ont fait visionner à des étudiants en archéologie des vidéos sur la taille de pierre. En même temps, ils les bombardaient de questions : quelle est la bonne façon de frapper la pierre ? Comment une roche se brisera-t-elle sous l’impact ?
Pendant l’expérience, les chercheurs ont examiné l’activité cérébrale des participants (grâce à l’imagerie par résonance magnétique, fonctionnelle et classique). Les chercheurs ont ainsi remarqué que le cortex préfrontal était sollicité durant cet exercice, selon les résultats parus dans le journal PLOS ONE en 2015.
« La taille de pierre est une activité complexe sur le plan cognitif, souligne l’archéologue Martin Lominy. En analysant les outils en pierre depuis les débuts de l’humanité, on comprend que nos ancêtres étaient en mesure de résoudre des problèmes. »
C’est aussi le constat auquel est arrivée une équipe d’archéologues australiens qui a reproduit des milliers d’outils en pierre. Dans leur étude publiée dans PLOS ONE en 2016, ils indiquent que la technique de la taille de pierre est la preuve qu’ils étaient dotés de capacités cognitives importantes il y a 1,6 million d’années.