Pointe de silex (moins de 30 mm de long) trouvée dans la strate datée de -54 000 ans. Une molaire a été retrouvée dans la même couche géologique; elle est caractéristique des humains modernes. Image: Ludovic Slimak
D’étonnantes trouvailles éclairent d’un jour nouveau les liens entre humains modernes et Néandertaliens.
Ils étaient plusieurs dizaines − hommes, femmes et enfants −, à revenir, année après année, dans cet abri rocheux surplombant le fleuve. Ils y ont taillé des milliers de pointes de silex, que les archéologues exhument patiemment, au milieu d’ossements d’animaux. Jusqu’ici, rien de très inhabituel, si ce n’est que la grotte Mandrin, située dans la vallée du Rhône, est incroyablement riche en outils en tous genres, reflet de 80 000 ans d’occupation néandertalienne.
Mais après 30 ans de fouilles, l’équipe de Ludovic Slimak, de l’Université de Toulouse, vient d’arriver à une conclusion déroutante. Cette grotte aurait aussi été occupée par Homo sapiens en plein milieu des séjours néandertaliens. Une quasi-cohabitation, jamais entrevue jusqu’ici ! Ce n’est pas tout : les Homo sapiens en question seraient passés sur le site il y a environ 54 000 ans. Or, les plus anciennes traces connues de l’« humain moderne » en Europe occidentale datent de 42 000 ans. La découverte, publiée dans Science Advances, repousse donc de 12 millénaires la conquête de ces régions par nos ancêtres !
« Pendant 40 ans, il y a eu une incursion d’Homo sapiens sur un territoire néandertalien. Puis, c’est le retour des Néandertaliens, ce qui est unique au monde. Sur les autres sites, chaque fois que Sapiens arrive, c’est la fin des autres populations. La réalité a donc été plus complexe », avance Ludovic Slimak, aussi chercheur au Centre national de la recherche scientifique en France.
C’est la présence d’un niveau archéologique atypique, pris en sandwich entre des artéfacts néandertaliens, qui lui a mis la puce à l’oreille dès 2004. Dans cette couche remontant à plus de 50 000 ans (selon plusieurs méthodes de datation), les chercheurs ont trouvé 1 500 pointes de silex très régulières, mesurant de un à trois centimètres. Elles tranchent radicalement avec les outils taillés par les artisans néandertaliens, massifs et tous différents. « Des pièces normalisées, produites en série : on ne trouve ça nulle part ailleurs en Europe à cette époque. Mais la standardisation des outils est typique des humains modernes », indique l’archéologue. C’est l’analyse morphologique d’une dent d’enfant, en 2018, qui a fini de convaincre l’équipe : la molaire ne peut pas être néandertalienne, ni être une dent plus récente de la préhistoire.

La grotte Mandrin. Image: Ludovic Slimak
L’équipe peaufine l’hypothèse en « zoomant » sur la période de transition des couches grâce à une ingénieuse technique. Les feux successifs allumés dans l’abri ont laissé des traces sur les parois. Or, la roche est très friable : dans chaque niveau géologique, les chercheurs en recueillent des fragments qui témoignent de l’activité des peuplements. « Au microscope, on voit des liserés noir et blanc qui sont les successions des dépôts de suie. Ils correspondent à 500 phases d’installation dans la cavité. Ce sont des sortes de codes-barres qui nous donnent une résolution de plus ou moins six mois, contre plus ou moins 1 000 ans avec le carbone 14… C’est donc une grande avancée. » De quoi constater que, lorsque le groupe d’Homo sapiens arrive à la grotte Mandrin, il s’est écoulé moins d’un an depuis le départ des précédents occupants, néandertaliens.
« Ces travaux déstabilisent les scénarios dominants, commente Julien Riel-Salvatore, anthropologue à l’Université de Montréal et spécialiste des transitions Néandertal-Sapiens. Trouver des traces d’Homo sapiens au milieu des couches néandertaliennes, c’est vraiment singulier. Et l’âge de la découverte est sidérant. »
Un flot de questions
Voilà qui soulève de nombreuses questions. D’abord, celle des routes empruntées par les humains modernes. On pensait jusqu’ici qu’ils avaient progressé d’est en ouest, depuis le Moyen-Orient, il y a 45 000 ans ; il faut désormais envisager des migrations antérieures, peut-être le long des côtes méditerranéennes.
Enfin, cette « colocation » laisse penser qu’il y a eu des échanges entre les deux espèces humaines. Certes, ce n’est pas une surprise totale, puisqu’il y a eu plusieurs métissages (dont on garde la trace dans nos génomes), mais la nature des contacts reste spéculative. « Certains des silex utilisés par le groupe sapiens viennent d’un vallon, à 90 km de la grotte. Les Néandertaliens employaient les mêmes : ils connaissaient les ressources, car ils occupaient le territoire depuis des générations. Mais les Sapiens, qui ne sont venus que 40 ans sur place, n’ont pas pu tout explorer; les populations aborigènes leur ont sans doute transmis leurs connaissances. On a toujours supposé que Néandertal a été acculturé par les humains modernes ; or, les transmissions pouvaient aussi se faire dans l’autre sens », soutient Ludovic Slimak.
Pour certains chercheurs, ce scénario est loin d’être démontré. Les petites pointes pourraient-elles avoir été taillées par des Néandertaliens ? La morphologie de la dent est-elle si convaincante ? « La découverte est un peu esseulée, avertit Julien Riel-Salvatore. Il faudrait d’autres données, d’autres sites, pour savoir s’il s’agit d’un phénomène culturel à grande échelle. »
En attendant, pour avoir la preuve ultime qu’Homo sapiens a bel et bien occupé les lieux, l’équipe de Ludovic Slimak a fait appel à des spécialistes allemands de l’ADN ancien, et 800 prélèvements de sol sont en cours d’analyse. On retient notre souffle en attendant les résultats !