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12 mai 2022
Temps de lecture : 3 minutes

Un duo d’artistes inspiré par les données scientifiques

Richard Ibghy et Marilou Lemmens ont créé l’œuvre d’art public 1+1+1=1 devant le CHUM. Chaque colonne représente une statistique tirée de l’histoire des trois hôpitaux fusionnés pour créer le superhôpital. Image: H&S

Données historiques, statistiques économiques et diagrammes scientifiques sont au cœur des œuvres du duo formé par Marilou Lemmens et Richard Ibghy. Rencontre.

Si vous êtes déjà passé devant le Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM), au centre-ville, peut-être avez-vous aperçu la quinzaine de colonnes multicolores qui se dressent boulevard René-Lévesque. De loin, l’œuvre conçue par Marilou Lemmens et Richard Ibghy pourrait passer pour de l’art abstrait avec ses motifs géométriques répétés.

Mais chaque colonne correspond plutôt à une statistique tirée de l’histoire des trois hôpitaux fusionnés pour créer le CHUM : le nombre de vaches dans le jardin de l’Hôtel-Dieu dans les années 1930, les kilos de linge lavés, le décompte des visiteurs venus passer la nuit au chevet d’un proche… « Des dimensions qu’on n’évoque pas souvent, mais qui sont pourtant au cœur de la mission de soin, souligne Marilou Lemmens. Et qui reflètent l’évolution de la société depuis 1642. »

Autrement dit, si les monuments traditionnels célèbrent les valeurs officielles de l’État et les grands hommes, les chiffres, eux, peuvent raconter une autre histoire. Et ce sont ces données historiques, scientifiques ou économiques qui servent justement de matière première aux deux artistes.

Hommage aux animaux

Le duo reçoit Québec Science pour le thé dans un appartement d’Hochelaga-Maisonneuve, mais vit à Durham-Sud, dans la campagne près de Drummondville. « Là-bas, la plupart de nos voisins sont des oiseaux ! » constate Marilou Lemmens. Ce voisinage est d’ailleurs à l’origine de Bibliothèque d’outils communautaire pour les oiseaux, un coquet cabanon en hommage à l’intelligence de la faune aviaire.

Bibliothèque d’outils communautaire pour les oiseaux présente brindilles, miroirs et autres cailloux utilisés comme outils par certaines espèces, mais aussi d’autres accessoires proposés par les artistes. Un clin d’œil à tout ce qu’on ne connaît pas des oiseaux… « Ils pourraient encore nous épater ! » prédit Marilou Lemmens. Image: H&S

L’installation Anthology of Performance Pieces for Animals, quant à elle, est une reconstruction en couleurs des labyrinthes pour rats et autres dispositifs scientifiques créés pour mesurer la cognition animale. « C’est chatoyant, alors ça permet d’attirer l’attention sur des sujets parfois lourds ou dérangeants comme l’expérimentation sur les animaux », dit Marilou Lemmens. «Nous aimons utiliser le côté ludique pour critiquer », ajoute Richard Ibghy.

Au-delà des chiffres

Avec sa série de sculptures Les prophètes, le duo, inspiré par la crise financière de 2008, s’intéresse à trois siècles de science économique. Elle regroupe 400 petites sculptures, chacune correspondant à un diagramme ou un graphique tiré de la littérature spécialisée.

« Les économistes calculent, mais produisent aussi énormément d’images, souvent très esthétiques, mentionne Marilou Lemmens. Et nous, en art, nous pouvons rendre ça visible. »

« Quand on voit un graphique dans un livre d’économie, tout a l’air vrai et coulé dans le béton. Mais nous avons choisi de représenter les mêmes données avec des matériaux simples », dit Richard Ibghy. Baguettes de bois, ficelle, colle apparente… : dans ces matériaux précaires et imparfaits, les mêmes données semblent soudainement bien moins solides. Une manière de critiquer la toute-puissance du discours économique.

Les prophètes, un ensemble de sculptures faites de 412 éléments: bâton de bambou, verre, papier d’aluminium, etc.

Les données scientifiques ont aussi servi de base à L’affaire Louis Robert, du nom d’un agronome du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec congédié de manière injustifiée en 2019. Louis Robert avait dénoncé dans les médias l’emprise de l’industrie des pesticides sur la recherche publique.

À l’aide de bâtonnets, les artistes ont reproduit la figure principale d’une étude (censurée par l’industrie) qui démontrait l’inutilité des pesticides pour augmenter les rendements des cultures de maïs et de soya. « Comme il y avait eu tentative de cacher ces résultats, c’était important pour nous de montrer les données au public. Le visiteur n’a pas besoin de connaître les chiffres précis : un coup d’œil suffit pour voir que les rendements agricoles sont les mêmes, avec ou sans pesticides », raconte Marilou Lemmens.

Et si les manchettes n’ont duré qu’un temps, l’œuvre, elle, perdurera. « C’est important de rappeler cet épisode et de valoriser l’engagement citoyen de M. Robert. Il a pris des risques pour protéger le bien commun », rappelle l’artiste qui, avec son partenaire, se renseigne toujours auprès des scientifiques concernés avant de créer une œuvre.

Le vrai et le faux

Préoccupés par le dénigrement croissant à l’égard de la recherche scientifique, les artistes présenteront cet été une nouvelle œuvre à la Fondation Guido Molinari, à Montréal. Faits alternatifs du 21e siècle est une série de céramiques inspirées par les théories du complot, les mensonges et la désinformation.

« Les conspirations, les fausses nouvelles, ça vient remettre en question la valeur des connaissances scientifiques », déplore Marilou Lemmens. « L’œuvre donne à réfléchir sur ce qu’on sait, ce qu’on peut savoir, comment se diffuse la connaissance et la difficulté aujourd’hui de distinguer le vrai du faux », conclut Richard Ibghy.

Test d’intelligence pour araignée Portia (tiré de l’installation Anthology of Performance Pieces for Animals). L’araignée au sommet de la tour de droite voit des proies sur l’autre tour. Pendant qu’elle s’approche, un scientifique retire ou ajoute quelques proies à son insu. Si l’arachnide hésite à son arrivée, on déduit qu’elle a remarqué le changement. Image: H&S

Expositions à voir cet été au Québec : www.ibghylemmens.com

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