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24 juin 2022
Temps de lecture : 2 minutes

La fin des héros verts?

Image: Shutterstock

La multiplication des initiatives collectives et citoyennes est peut-être la manifestation que nous détournons peu à peu notre regard des héros verts.

Dans leur récent ouvrage Au commencement était… Une nouvelle histoire de l’humanité, les auteurs David Graeber et David Wengrow écrivent que « ce sont souvent les personnes qui sont quelque peu hors normes qui deviennent des leaders ».

J’ai immédiatement pensé à toutes ces figures de proue environnementales qui se sont illustrées au fil des dernières décennies. Ces héros de l’environnement ont su éveiller notre intérêt, nous ébranler, nous convaincre, nous motiver, nous amener à les suivre dans leurs idéaux. Nous avons même fondé beaucoup d’espoir sur eux par moments.

Il y a eu, pour ne nommer que ceux-là, les David Attenborough, Jane Goodall et David Suzuki, ainsi que sa fille Severn Cullis-Suzuki, qui a fait vibrer les dignitaires des Nations unies à l’âge de 12 ans, en 1992… soit bien avant la naissance de Greta Thunberg. Il y a eu aussi les Al Gore, Bill McKibben, Naomi Klein, Nicolas Hulot, Aurélien Barreau et, chez nous, Steven Guilbeault… bien que ce dernier ne fasse peut-être pas l’unanimité.

Leadership durable

Soyons clairs : la plupart de ces personnes ont un parcours exceptionnel et ont accompli des choses extraordinaires, surtout en environnement. J’aimerais ici attirer l’attention non pas tant sur eux que sur nous.

Au-delà de l’étiquette de « héros verts » que nous sommes en droit de leur attribuer − étiquette que plusieurs des intéressés balaieraient sans doute du revers de la main −, tâchons plutôt de comprendre pourquoi nous tendons à mettre notre destin environnemental collectif dans les mains d’une poignée d’individus.

Les travaux de Jem Bendell, professeur à l’Université de Cumbria, au Royaume-Uni, nous offrent quelques pistes de réponse. Son regard sur le « leadership durable » est particulièrement éclairant. Dans un article paru en 2017, lui et ses coauteurs affirment ainsi que la notion de leadership (et notamment celle de leadership durable), telle qu’elle est employée dans le discours dominant, nous enferme dans des rapports de force restrictifs, contrecarrant du coup la transition vers une société et une économie véritablement durables.

Par un engouement démesuré pour les héros, caractéristique propre à la notion admise de leadership, nous minimisons le pouvoir de la grande majorité des personnes : nous supposons que le commun des mortels ne peut influencer le cours des choses, nous rappellent Jem Bendell et ses collègues.

La décision du gouvernement fédéral d’approuver le projet d’hydrocarbures terre-neuvien Bay du Nord, quelques jours après la sortie d’un rapport alarmant du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, en avril dernier, est un véritable cas d’école. Car à en juger par les vives réactions et la déception quasi généralisée envers le ministre Guilbeault, qui a autorisé ce projet (même si la décision ne lui appartenait pas entièrement), il semble que nous soyons encore quelque peu prisonniers du mythe et de la romance associés aux héros… aussi « verts » soient-ils.

Le pouvoir du collectif

Jem Bendell et ses collaborateurs mentionnent pourtant que tout un chacun peut faire preuve de leadership et qu’il nous faut d’ailleurs revoir cette notion afin de changer notre perception de ces héros verts, puisque ce sont des personnes à tous les échelons de la société qui peuvent contribuer au changement social… et pas seulement ces quelques individus « hors normes ».

Bien entendu, il ne s’agit pas de nier l’apport de certains acteurs dans nos efforts environnementaux. Mais au lieu de nous concentrer sur des chefs de file aux grandes qualités qui peuvent nous décevoir, sans doute serait-il sage de former des groupes susceptibles de fonctionner et de collaborer plus efficacement, permettant ainsi au leadership d’émerger.

Justement, la multiplication des initiatives collectives et citoyennes qui s’inscrivent dans l’action climatique est peut-être la manifestation que nous détournons peu à peu notre regard des héros verts. Est-ce là que réside la clé de cette transition dont nous parlons tant ? Par la création de ce tissu humain qui cherche à échapper aux mailles d’un leadership vert au vernis écaillé, trop top down et pas suffisamment fédérateur, malgré toutes les bonnes intentions ?

Avons-nous besoin de plus de meneurs « quelque peu hors normes » ou d’individus qui vont créer de nouvelles normes et de nouvelles possibilités ?

 

Les opinions exprimées dans cette chronique n’engagent que leur auteur.

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