L’Endurance coincé dans la glace en août 1915. Image : Frank Hurley
Un peu plus d’un siècle après le naufrage de l’Endurance, son épave, l’une des plus célèbres du monde, a été retrouvée début 2022 en Antarctique, à plus de 3000 mètres de profondeur. Un exploit technologique qui ravive le souvenir de l’âge d’or de l’exploration polaire.
L’espoir s’amenuisait. Après plus de quatre semaines de recherches en mer, la carcasse de l’Endurance demeurait introuvable. La pression pesait sur les épaules de Nicolas Vincent, le responsable de la prospection sous-marine de l’expédition menée par le Falklands Maritime Heritage Trust. Le résultat final dépendait d’un travail d’équipe, bien sûr, mais il sentait les regards anxieux tournés vers lui. « Il y avait de l’inquiétude, c’est certain, se remémore-t-il. Nous étions à trois jours de la fin de l’expédition, sur le point de rentrer bredouilles. Ça représentait quand même trois ans de travail… »
Nicolas Vincent avait été consultant à terre lors de la première expédition pour dénicher la célèbre épave, en 2019, mais c’est à lui qu’on avait fait confiance, cette fois, pour fouiller les abysses. Avec les membres de son équipe, il avait passé des mois à se préparer. Ils avaient testé leurs drones sous-marins dans les profondeurs de la Méditerranée, près de Toulon, fabriqué d’immenses blocs de glace pour vérifier les performances de leur foreuse, conçu des procédures pour mettre à l’eau leurs robots à partir d’un hélicoptère. Ils ne pouvaient être plus prêts. Ils le devaient. Chaque expédition coûtant plusieurs millions de dollars, Neptune seul savait s’ils pourraient un jour revenir.

Grâce à des drones sous-marins de dernière génération, l’équipage a pu filmer l’épave de près. Plus de 100 ans après son naufrage, elle est encore intacte. À son départ en 1914, le navire embarquait 27 membres d’équipage, un passager clandestin, 69 chiens et un chat. Image: Falklands Maritime Heritage Trust
Malgré des avancées technologiques fulgurantes depuis l’époque d’Ernest Shackleton, l’explorateur britannique dont la mission avait conduit au naufrage de l’Endurance, fouiller les bas-fonds de la mer de Weddell demeure un défi herculéen. Entre les températures glaciales, les courtepointes de glaces flottantes en dérive appelées « packs » et les vents violents, un nombre incalculable de variables peuvent faire la différence entre le succès et l’échec.
En cette journée du 5 mars 2022, pour détendre leurs nerfs, Menson Bound, le directeur de l’exploration d’Endurance22, et John Shears, le responsable de l’expédition, avaient décidé de s’aventurer un peu sur la banquise. « Mais dès que nous avons remis le pied sur le navire, on nous a intimé par le biais de l’interphone d’aller sur le pont, a raconté M. Bound en entrevue avec l’organisation Reach the World. Nous avons couru. Lorsque nous sommes arrivés, Chad [Bonin, le superviseur des drones sous-marins] avait un drôle de sourire aux lèvres. Nicolas [Vincent] nous a accueillis en nous tendant son téléphone : “Messieurs, je vous présente l’Endurance”, a-t-il dit. J’ai vu la photo et j’ai été absolument soufflé. »
Les images retransmises dans le monde entier ont effectivement de quoi impressionner. Grâce à des drones sous-marins de dernière génération, l’équipage a pu filmer de près la relique centenaire. En passant à sa poupe, les caméras ont mis en évidence le lettrage métallique de son nom surmontant une étoile polaire. Assise bien droite, elle constitue ce qu’on désigne comme une épave cohérente, c’est-à-dire qu’elle tient en un seul morceau. Les eaux froides de l’Antarctique l’ont particulièrement bien protégée : l’absence de parasites susceptibles de s’attaquer au bois a permis de limiter les dégâts. « Sa préservation est absolument incroyable, a ajouté Menson Bound. On peut encore voir de la peinture ! »

Le navire s’est coincé en janvier 1915 dans la glace. L’équipage et ses chiens tuent le temps.
Mission polaire
En août 1914, Ernest Shackleton quitte l’Angleterre à bord de l’Endurance en direction de l’Antarctique. C’est la troisième fois que l’explorateur s’y rend. Lors de ses deux premiers essais, il s’était approché du mythique pôle Sud sans l’atteindre. Et avant qu’il ait eu le temps de faire une nouvelle tentative, Roald Amundsen, son compétiteur norvégien, lui damait le pion en réussissant l’exploit tant convoité.
Shackleton s’attaquait donc à une autre première : traverser l’Antarctique d’un bout à l’autre en passant par le pôle Sud. Malheureusement pour lui et son équipage, les choses ne se déroulent pas comme prévu. La glace, particulièrement épaisse, rend la navigation difficile. En janvier 1915, l’Endurance est pris en étau par les packs. Il n’en sortira jamais. Dix mois plus tard, en novembre de la même année, le vaisseau coule au fond de la mer de Weddell.
Ce qui assurera la postérité à Shackleton, ce n’est donc pas la réussite d’une première mondiale, mais bien la prouesse d’avoir survécu à ce qui allait devenir le plus improbable voyage de retour (dont le trajet est détaillé aux pages 22 et 23). Chassant les quelques animaux présents sur la banquise qui craquait sous leurs tentes, mangeant leurs propres chiens de traîneau, naviguant par les eaux froides sur leurs canots de sauvetage pendant des centaines de milles nautiques, cassant la glace qui se formait sur les coques, tous les hommes de Shackleton réchappèrent de ce cauchemar qui se termina en août 1916, deux ans après leur départ de l’Angleterre. À ce jour, Shackleton demeure l’un des explorateurs les plus connus du monde. Conséquemment, l’Endurance est une épave de renom.
En 2019, c’était également John Shears et Menson Bound qui avaient appareillé le S.A. Agulhas II pour retrouver l’Endurance, sans succès. « Nous étions à la recherche de l’Endurance depuis presque 10 ans, explique Menson Bound. Nous avons d’abord eu cette tentative malheureuse. Cette fois-ci tout a fonctionné pour nous ! »
Même si « tout a fonctionné » dans cette expédition, cela ne veut pas dire que les choses ont été simples. Les conditions de recherche en Antarctique sont particulièrement inhospitalières en raison des températures très froides, des vents violents, des blizzards et surtout des glaces mouvantes. Seulement quatre bâtiments auraient navigué sur ces eaux au fil de l’histoire, selon l’estimation de John Shears.
Pour traquer une épave, on détermine d’abord une zone de prospection. Dans le cas de l’Endurance, elle était justement bien connue. Si Shackleton a longtemps été glorifié pour ses qualités de meneur, on découvre de plus en plus le rôle crucial qu’a joué le capitaine du navire, Franck Worsley, dans le sauvetage. Ce sont ses capacités exceptionnelles de navigateur qui ont permis à l’expédition de ne pas se perdre et d’atteindre l’île de l’Éléphant, un point dans l’immensité de l’océan, puis la Géorgie du Sud, une autre île. Dès que l’Endurance a été pris dans les glaces, Worsley a continuellement noté la position de l’équipage dans un journal qui existe toujours.
Une fois le territoire à explorer établi, il faut le quadriller. Comme la mer de Weddell fait plus de 3 000 mètres de profondeur et que ses eaux sont extraordinairement froides, il était nécessaire d’envoyer des drones sous-marins afin de procéder à un balayage par sonar latéral. Cette technologie permet aux scientifiques de sonder le fond marin « de côté » plutôt que d’en avoir une vue en surplomb.
C’est ici qu’entrent en scène les Sabertooths, des drones sous-marins hybrides, c’est-à-dire pouvant se guider de manière autonome ou être télécommandés. Conçus par Saab et ayant la taille d’une petite voiture, ils ont navigué à 90 % de la profondeur de la colonne d’eau et étaient en mesure de balayer un chenal de 1 400 m2 pour chaque mètre d’avancée. Lorsque les opérateurs voient une structure pouvant être une épave, ils s’empressent d’aller l’explorer pour confirmer leur découverte.
Simple ? Pas tant que ça. Utiliser un drone sous-marin sous les glaces est extrêmement complexe. Ces appareils doivent demeurer en communication constante avec les équipements du navire. Il faut donc que ce dernier les suive. Mais les packs épais de la mer de Weddell compliquent cette tâche. On peut donc perdre le contact avec le véhicule. « En eau libre, ce n’est pas trop grave, indique Nicolas Vincent, que nous avons joint durant ses vacances bien méritées en France. Nous pouvons anticiper où nous allons le retrouver pour rétablir le contact et le récupérer. Mais avec les glaces, ce n’est pas toujours possible d’être au rendez-vous. »
D’ailleurs, au cours de l’expédition de 2019, l’un de ces précieux robots avait été égaré. Pour éviter un tel drame cette fois-ci, Nicolas Vincent a opté pour un drone relié au bateau par une fibre optique fortifiée de kevlar. Ils en ont déroulé jusqu’à huit kilomètres de long, un record ! (suite en page 24)
Les notes de Worsley étaient si précises que l’équipage a finalement repéré l’épave à quatre milles nautiques des estimations du capitaine.
Pourquoi, alors, a-t-il fallu deux expéditions pour la localiser ? La glace, encore une fois. Comme les packs sont en constant mouvement, le bateau ne peut naviguer de façon linéaire. Pour maximiser ses chances de quadriller toute la zone déterminée, la mission Endurance22 avait noué des partenariats avec des scientifiques allemands, qui ont créé un modèle de dérive des glaces pour prévoir leur déplacement et établir le meilleur chemin pour la prochaine plongée.
L’exploration de l’aire s’est donc faite par morceaux, Nicolas Vincent et son équipe ayant la responsabilité d’assembler toutes les pièces de ce puzzle et de s’assurer de ne négliger aucun « trou ». « Il y a une histoire assez amusante, dit Nicolas Vincent. La partie sud-est de la zone à explorer a été couverte pendant plusieurs jours par de la glace ancienne qui était très épaisse et dont la dimension était égale à la moitié de toute la zone. Donc, nous n’avons pas pu aller là où se trouvait l’épave. »
Puis, à la plongée fatidique, une structure est enfin apparue sur l’écran d’un sonar. On a fait passer les Sabertooths en mode télécommandé pour s’en approcher : il s’agissait bien de l’Endurance. « Ce fut un immense soulagement et une grande fierté, raconte Nicolas Vincent. C’est une équipe magnifique, qui a travaillé sans arrêt, parfois dans des conditions extrêmes, sans jamais rien lâcher. Exactement dans l’esprit de Shackleton. »
« C’est une équipe magnifique, qui a travaillé sans arrêt, parfois dans des conditions extrêmes, sans jamais rien lâcher. Exactement dans l’esprit de Shackleton. »
Nicolas Vincent

En rouge, le voyage de l’Endurance ; en jaune, la dérive du bateau pris dans les glaces ; en vert, la dérive de l’équipage sur les packs et le voyage en canot vers l’île de l’Éléphant ; en bleu, le trajet du canot James Caird jusqu’en Géorgie du Sud. Image: Shutterstock
Quelle importance scientifique ?
La dépouille du navire a été explorée en long et en large grâce aux caméras des engins. Ceux-ci ont ensuite effectué une numérisation 3D en très haute définition de l’épave. C’est qu’il n’est pas question d’y toucher. La sépulture de l’Endurance est considérée comme un site historique et protégée selon le Traité sur l’Antarctique. Endurance22 a donc recueilli un maximum de données et prépare un documentaire sur cette découverte.
Si la localisation de l’Endurance a enflammé les esprits à travers le monde, il s’en est trouvé pour poser la question (dont, avouons-le, Québec Science) de la valeur scientifique de ce succès. Après tout, on connaissait le navire, on avait peu de raisons de douter de son emplacement approximatif et les technologies de l’époque n’ont pas de réels secrets.
« C’est vrai que l’écho médiatique de cette découverte et son importance scientifique ne sont pas la même chose, mentionne Marijo Gauthier-Bérubé, cofondatrice de l’Institut de recherche en histoire maritime et archéologie subaquatique, un organisme québécois à but non lucratif. Tout de même, elle va nous permettre de savoir à quel point le récit rapporté correspond à ce qui est observé sur l’épave. Quand on a la chance d’avoir les récits historiques et les sources archéologiques, c’est intéressant de faire la comparaison entre les deux. Même chose en ce qui a trait à la construction du bateau. C’est vrai qu’on a ses plans, mais souvent, entre ce qui est prévu et ce qui se passe sur le chantier, il y a une différence. »
C’est également la raison pour laquelle ce type d’expédition rassemble plusieurs équipes de diverses disciplines, selon Marijo Gauthier-Bérubé. Si l’accent médiatique a été mis sur l’épave mythique, Endurance22 avait à son bord des scientifiques qui ont mené des recherches sur l’évolution des banquises de l’Antarctique, en météorologie et en océanographie. Quelques ingénieurs étaient présents pour en apprendre davantage sur les interactions entre les glaces et le navire. Les structures sous-marines étant particulièrement rares dans ce coin du monde, le fait que l’épave a été colonisée par de nombreux animaux permettra aussi de mieux comprendre la faune locale.
Et d’un point de vue historique, cette mise au jour a certainement son importance. « C’est vraiment une belle découverte, souligne Marc-André Bernier, conseiller spécial en archéologie subaquatique à Parcs Canada. C’est un des navires les plus mythiques du monde. Ces épaves nourrissent l’imaginaire et font ressortir les exploits de cette époque de la course aux pôles. »
La boucle est donc bouclée : le dernier chapitre du récit si fascinant de l’expédition d’Ernest Shackleton vient de s’écrire. Les membres de l’expédition ont d’ailleurs apporté le message au célèbre explorateur en allant se recueillir sur sa tombe en Géorgie du Sud. Gageons qu’il repose un peu plus en paix.
Le périple de Shackleton
Août 1914
Départ de l’Angleterre en direction de la Géorgie du Sud.
Décembre 1914
Départ de la Géorgie du Sud malgré l’avertissement de baleiniers norvégiens quant aux conditions particulièrement mauvaises de la glace cette année-là.
Janvier 1915
L’Endurance se prend dans les glaces de la mer de Weddell. Après plusieurs efforts pour le dégager, l’équipage décide de camper sur la banquise.
Octobre 1915
La pression des glaces est trop forte, et les dommages au navire forcent son abandon.
Novembre 1915
L’Endurance coule. Par deux fois, Shackleton essaiera de gagner l’île Paulet à pied, sans succès. L’équipage doit attendre que la dérive des glaces le mène vers des eaux ouvertes.
Avril 1916
Lorsque les glaces se brisent sous le campement, les membres de l’équipage mettent tout l’équipement possible sur les trois canots de sauvetage : le James Caird, le Dudley Docker et le Standcomb Wills. Ils naviguent alors vers l’île de l’Éléphant. Ils l’atteignent le 15 avril.
24 avril 1916
Départ de Shackleton, du capitaine Worsley et de quatre autres membres d’équipage sur le James Caird en direction de la Géorgie du Sud. Le reste des hommes attendra sur l’île de l’Éléphant d’être secouru.
8 mai 1916
Shackleton et son groupe accostent en Géorgie du Sud, mais sur le mauvais côté de l’île. Pour rejoindre les secours, ils doivent franchir une chaîne de montagnes dont certains sommets atteignent 3 000 m. Ils laissent sur place certains membres de l’équipe trop mal en point.
20 mai 1916
Arrivée de Shackleton et de son équipage à la station baleinière de la Géorgie du Sud.
21 mai 1916
Les hommes laissés sur la plage en Géorgie du Sud sont secourus.
30 août 1916
Sauvetage réussi de l’équipage resté sur l’île de l’Éléphant, après quatre tentatives d’accostage.

Le S.A. Agulhas II a sillonné la mer de Weddell à la recherche de l’épave.

Nicolas Vincent, le responsable de la prospection sous-marine de l’expédition Endurance22.

Un drone sous-marin Sabertooth à la surface.
Images: James Blake, Esther Horvath / Falklands Maritime Heritage Trust