La chambre hyperbare de l’Hôtel-Dieu de Lévis peut accueillir 18 patients. C’est la plus grande installation civile de ce type au Canada. Image : Neal W. Pollock
À Lévis, des chercheurs se penchent sur les vertus nombreuses – et aux prétentions parfois exagérées – de l’utilisation médicale de l’oxygène à une pression supérieure à la pression atmosphérique.
Avec ses hublots étanches, ses lourdes portes coulissantes et ses innombrables cadrans, la chambre hyperbare de l’Hôtel-Dieu de Lévis a des allures de sous-marin. Même ses parois pressurisées, visibles et audibles (pschitt !) lorsqu’on s’en approche, rappellent l’univers des submersibles. À l’intérieur d’un des trois sas indépendants, une poignée de personnes en chemise d’hôpital sont assises dans des fauteuils avec ce qui a tout l’air d’un scaphandre vissé sur la tête. Un tube approvisionne leur masque facial en air ou plutôt en oxygène pur. Les patients respirent une concentration élevée de ce gaz incolore, inodore et insipide en regardant calmement la télévision. Il faut bien tuer le temps ; un traitement de deux heures, c’est long !
À l’extérieur de la chambre rectangulaire longue de 13 m − c’est la plus grande installation hyperbare civile au Canada, avec sa capacité de 18 usagers −, le professeur du Département de kinésiologie de l’Université Laval Neal William Pollock dépeint cette scène digne d’À la poursuite d’Octobre rouge, Sean Connery en moins. « De 60 à 70 % des utilisateurs de la chambre sont traités pour des lésions provoquées par la radiothérapie, comme les radionécroses. Ils la fréquentent cinq jours par semaine, de deux à trois mois en moyenne », explique le titulaire de la Chaire de recherche en médecine hyperbare et de plongée sous-marine, qui vient d’être mise sur pied.
Si depuis son inauguration, en 2013, le mastodonte de 90 t permet 3 000 traitements par année, il fera désormais aussi office de laboratoire. Le but : former davantage de praticiens à l’art délicat de la médecine hyperbare et en évaluer les applications nouvelles, émergentes ou prometteuses.
Donnez-moi de l’oxygène
La chambre peut atteindre une pression équivalant à celle qu’on ressent à 50 m de profondeur sous l’eau ou six fois la pression atmosphérique. Aujourd’hui, pour ces patients, la pression à l’intérieur de l’habitacle est « seulement » de 2,4 fois celle de l’air ambiant. Cette plongée artificielle permet à l’oxygène pur qu’ils inhalent de se diffuser environ 20 fois mieux dans leur sang, donc dans l’ensemble de leur organisme. C’est une conséquence de la loi de Henry, établie par le physicien britannique du même nom au début du 19e siècle : la quantité de gaz dissous dans un liquide est proportionnelle à la pression subie par le liquide. L’oxygénothérapie hyperbare stimule ainsi la formation de vaisseaux sanguins et la croissance de nouveaux tissus, ce qui est tout particulièrement indiqué pour soigner des plaies complexes et venir à bout d’infections persistantes.
D’ailleurs, sur les 14 états pathologiques pour lesquels l’Undersea and Hyperbaric Medical Society (UHMS) a reconnu l’efficacité de ce traitement, plusieurs ont trait à la cicatrisation. Les blessures telles que l’ulcère plantaire diabétique et les greffes cutanées mal cicatrisées figurent sur la liste de cette organisation qui fait autorité − Santé Canada aligne d’ailleurs ses recommandations sur les siennes. Parmi les autres affections, on trouve l’empoisonnement au monoxyde de carbone à la suite de l’inhalation de gaz d’échappement par exemple. « Nous avons à peine quelques cas par année, surtout lors de la saison de la chasse et en hiver, lorsque des appareils fonctionnant à l’essence sont utilisés à l’intérieur d’un bâtiment », souligne le Dr Dominique Buteau, médecin-chef du service de médecine hyperbare du Centre intégré de santé et de services sociaux de Chaudière-Appalaches.
Les maux de décompression font évidemment partie des affections traitées. Ces incidents surviennent lorsque le corps est confronté à une baisse rapide de la pression environnante, comme lorsqu’un plongeur revient à la surface sans passer par des paliers de décompression. Il souffre alors de divers malaises, telles des douleurs articulaires causées par la formation de minuscules bulles d’azote dans les tissus. Dans le jargon, on parle des bends pour décrire ce phénomène semblable à celui qui se produit quand on ouvre une canette de boisson gazeuse. Dans ces moments-là, les victimes sont placées dans un environnement hyperbare pour y suivre un protocole strict visant à dissoudre les bulles d’azote, qui s’écrasent sous la pression. Mieux vaut alors s’armer de patience ; ces traitements peuvent durer plus de six heures !
Par ailleurs, « l’intérêt des chercheurs pour la médecine hyperbare naît souvent de leur propre pratique de la plongée sous-marine, note Neal William Pollock, lui-même amateur de cette activité. C’est comme ça qu’ils font connaissance avec la chambre hyperbare, parfois bien involontairement. »

Un patient dans la chambre hyperbare à deux places, le premier appareil que l’hôpital a acquis en 1999. Image : Neal W. Pollock
De rares accidents de plongée
Le Québec n’est pas un haut lieu de la plongée sous-marine − on y tutoie le fond de l’eau de manière récréative à peine une poignée de mois par année. Cela se reflète dans le faible nombre d’accidents de décompression qu’on y recense. Avec des collègues, Neal William Pollock et Dominique Buteau ont compilé tous les appels et courriels reçus entre 2004 et 2018 par le Centre de médecine de plongée du Québec, situé à l’Hôtel-Dieu de Lévis. Sur les 3 232 contacts répertoriés en près de 15 ans, moins de 10 % concernaient des cas de décompression urgents où la santé, voire la vie était menacée, apprend-on dans une étude parue en 2021 dans Diving and Hyperbaric Medicine.
À Lévis, les accidents de décompression ne sont pas traités dans la chambre multiplace, mais bien dans une version miniature à deux places qui ressemble à s’y méprendre à un caisson. Historiquement, on nommait l’accident de décompression « maladie des caissons » en référence aux grands travaux de génie exécutés dans les profondeurs au 19e siècle. Les travailleurs qui ressortaient de ces caissons pressurisés, pour empêcher l’eau d’envahir les chantiers, étaient aux prises avec les mêmes symptômes.
L’appareil, opérationnel depuis 1999, est fort semblable à ceux qu’on trouve dans une dizaine de centres hospitaliers du pays, d’un océan à l’autre. C’est dans celui-ci que Sylvain Lelièvre a été placé au début des années 2000 à la suite d’une embolie gazeuse cérébrale grave survenue en plein vol entre les Îles-de-la-Madeleine et Montréal. Le traitement n’a malheureusement pas eu les effets escomptés ; l’auteur, compositeur et interprète de Marie-Hélène n’est jamais ressorti du coma dans lequel il était plongé. Il est décédé peu après.
Applications possibles
Le jour de notre visite, une plus petite chambre à deux places, dont la coque en acrylique peut accueillir une longue civière, est réquisitionnée pour une expérience pilotée par Neal William Pollock. Avant d’y pénétrer, une volontaire répond aux questions de Jocelyn Boisvert, responsable de la sécurité hyperbare et coordonnateur du Centre de médecine de plongée du Québec. « Prenez-vous des médicaments ? Avez-vous les oreilles bouchées ? Des troubles cardiaques connus ? » lance en rafale le technicien. La participante, en bonne santé, ne porte aucun maquillage ni vêtement en tissu synthétique. De longs bas blancs, faits exclusivement de coton, lui sont fournis. Ces mesures de sécurité sont prises pour minimiser les risques d’incendie à l’intérieur du caisson (l’oxygène pouvant alimenter la combustion).
Tout au long de sa descente à une pression de presque trois atmosphères absolues, soit 18,3 m de profondeur, le sujet se pince le nez, ferme la bouche et expire de l’air, qui se dirige vers les trompes d’Eustache. C’est la manœuvre de Valsalva, qui permet d’équilibrer la pression dans l’oreille moyenne et donc d’éviter un barotraumatisme. « En théorie, la pression à l’intérieur de la chambre peut endommager les tympans. Mais en pratique, les patients ressentent à peine un léger inconfort ; plusieurs compensent l’augmentation de la pression en avalant leur salive, tout simplement », indique Neal William Pollock. De fait, il y a peu de contre-indications à l’oxygénothérapie hyperbare. Même les insuffisants cardiaques, dont le cœur peine pourtant à pomper suffisamment de sang pour bien oxygéner et nourrir l’organisme, n’ont pas à s’inquiéter.
Le moment fort de l’étude survient dès la sortie de la chambre. La participante est alors conduite en fauteuil roulant − et à grande vitesse ! − jusqu’à la nouvelle unité d’imagerie par résonance magnétique du tout aussi flambant neuf pavillon du Centre régional intégré de cancérologie. Moins de cinq minutes plus tard, la voici allongée dans ledit appareil, où son cou, sa tête et son cerveau sont virtuellement découpés en fines tranches. Le but : apprécier la diminution progressive de la suroxygénation dans ces tissus par rapport à ce qu’ils étaient avant le passage en chambre hyperbare. « Certaines tumeurs cancéreuses répondent mieux à la radiothérapie lorsqu’elles sont bien oxygénées. L’oxygénothérapie hyperbare pourrait améliorer l’efficacité de ces traitements », avance le Dr Buteau.
S’ils s’avèrent positifs, les résultats, pas encore publiés, devront être reproduits chez des sujets atteints de cancer. Dans tous les cas, ils viendront bonifier l’édifice des connaissances relatives à la médecine hyperbare. Quelques études ont par exemple été menées chez des personnes souffrant de COVID-19 depuis le début de la pandémie. Des séjours répétés en chambre hyperbare seraient utiles pour diminuer les symptômes de l’infection, voire pour soulager des patients en détresse respiratoire. Mais « ces résultats préliminaires doivent être répétés avant qu’on puisse conclure à l’efficacité du traitement », nuance Neal William Pollock. Aucun projet dans ce sens n’a actuellement cours à l’Hôtel-Dieu de Lévis.
Les recherches sur l’oxygénothérapie hyperbare bénéficient aussi… aux astronautes ! Lors de leurs sorties à l’extérieur de la Station spatiale internationale, dans laquelle règne une pression normale, les hommes et les femmes de l’espace doivent revêtir une combinaison dans laquelle la pression est équivalente à celle au sommet du mont Everest. Sans contre-mesures appropriées, ce contraste peut induire un mal de décompression. Pour l’éviter, les astronautes se soumettent à des protocoles pouvant durer jusqu’à une douzaine d’heures avant l’activité extravéhiculaire. « J’ai contribué à les mettre au point », précise Neal William Pollock, qui a passé une partie de sa carrière à l’Université Duke, en Caroline du Nord, où l’on trouve des installations hyperbares. La moitié de son financement provenait alors de la NASA.
Charlatanisme ?
Augmenter la caution scientifique pour l’utilisation clinique de l’oxygénothérapie hyperbare constitue l’autre cheval de bataille de la chaire de l’Université Laval. Sur ce terrain, il y a fort à faire : on recense plusieurs affections pour lesquelles aucune preuve scientifique n’existe quant à l’utilité de ce traitement, et ce, malgré des prétentions contraires. Certaines cliniques privées proposent ainsi des séances pour traiter la sclérose en plaques, la maladie de Lyme, l’autisme et même la fibromyalgie, des troubles qui ne font pas partie de ceux répertoriés par l’UHMS. « Méfiez-vous de quiconque annonce ou offre le traitement hyperbare pour soigner [c]es maladies, recommande d’ailleurs Santé Canada. Rien ne démontre l’utilité de ce traitement en l’occurrence. »
Au Québec, la saga de la paralysie cérébrale a fait couler beaucoup d’encre. Le feuilleton débute au début des années 2000, quand un groupe de chercheurs montréalais publie une étude dans le prestigieux journal The Lancet. Pendant deux mois, l’espace de 40 traitements, 111 enfants atteints de paralysie cérébrale sont soumis soit à un traitement de 1,75 atmosphère avec 100 % d’oxygène, soit à un air normal (21 % d’oxygène) à 1,3 atmosphère. Résultat : les deux cohortes voient leurs symptômes diminuer, ce qui ne permet pas de trancher le débat. L’étude est néanmoins brandie comme une preuve de l’effet thérapeutique de l’oxygénothérapie hyperbare chez ces enfants. Les autorités médicales, dont l’UHMS, rejettent ses conclusions, sur la base de ses failles méthodologiques qui auraient entraîné un effet de participation, c’est-à-dire une amélioration de l’état de santé due au simple fait de prendre part à une étude.
En 2014, rebelote : certains des chercheurs engagés dans cette première étude reviennent à la charge avec de nouvelles données qui en corroborent les résultats. Ironiquement, elles sont publiées dans les pages de la revue savante Undersea and Hyperbaric Medicine, propriété de l’UHMS, qui ne reconnaît pourtant toujours pas l’intérêt thérapeutique du traitement pour ces enfants… Il n’en fallait pas plus pour relancer la discussion et forcer l’Institut national d’excellence en santé et en services sociaux (INESSS) du Québec à s’y pencher. Son avis, publié en février 2020, clôt la controverse : « À la lumière des données scientifiques, contextuelles et exponentielles colligées, et en l’absence de démonstration d’une valeur thérapeutique, l’INESSS [pense] que l’ajout [de ce traitement] à la gamme de services publics pour traiter les enfants avec une paralysie cérébrale ne constitue pas une option juste et raisonnable. »
Cette position est encore celle qui prévaut. Les deux hôpitaux du Québec où l’on trouve des chambres hyperbares − l’Hôpital du Sacré-Cœur-de-Montréal dispose aussi de telles installations − ne peuvent donc traiter que les patients qui répondent aux indications reconnues. Ce qui n’empêche manifestement pas des cliniques privées d’offrir le traitement à gros prix. Ou à des particuliers de se procurer des caissons portatifs à parois souples non homologués et contre lesquels Santé Canada met en garde. « Cette médiatisation malheureuse de la médecine hyperbare pour soigner à peu près tout et n’importe quoi nuit à la crédibilité de la discipline », regrette Neal William Pollock. La détresse de ces victimes, elle, est pourtant bien réelle.» Les tours de sous-marins, aussi intrigants soient-ils, ne sont pas magiques.
CORRECTION
09/09/2022
Dans une précédente version, nous disions que l’oxygène est un combustible. Ce n’est pas le cas. C’est un comburant qui réagit avec un combustible.