Illustration: Sophie Benmouyal
À quel prix environnemental paie-t-on les découvertes scientifiques?
De l’encre et du vinaigre. Voilà la combinaison, toute simple, qu’avait trouvée l’un de mes codirecteurs de thèse afin de dévoiler au microscope les structures des champignons mycorhiziens à l’intérieur des racines de plantes. La méthode, publiée et grandement citée, se voulait une façon à la fois de réduire les coûts d’achat de réactifs et d’atténuer les aspects nocifs sur la santé et l’environnement des produits courants du laboratoire.
Si la recherche scientifique mène à des découvertes et des bienfaits pour la société, paradoxalement, ces avancées se font à un prix environnemental qui n’est pas négligeable, tel que le soulignait l’historienne des sciences Naomi Oreskes en juillet dernier dans la revue Scientific American.
Réactifs, mais aussi embouts de pipettes, boîtes de pétri, flacons en plastique, gants en nylon… La liste de produits (souvent à usage unique) utilisés dans les laboratoires de recherche est longue. Quel biologiste n’a d’ailleurs jamais trouvé dans ses armoires de vieux réactifs contenus dans des flacons en verre brun datés et dont les étiquettes sont illisibles ?
Dans un court texte publié en 2015 dans la revue Nature, des scientifiques de l’Université d’Exeter, au Royaume-Uni, estimaient que les travaux de recherche effectués dans leur département de sciences biologiques avaient contribué à produire 267 tonnes de déchets plastiques en 2014. Avec plus de 20 000 laboratoires de recherche en sciences biologiques, médicales et agricoles dans le monde, l’équipe de l’établissement britannique extrapolait à 5,5 millions de tonnes la quantité de déchets plastiques issus de la recherche cette année-là uniquement !
Outre l’empreinte écologique associée aux activités de recherche, leur empreinte carbone n’est pas non plus sans conséquence.
En tête de liste des coupables à ce chapitre se trouvent la consommation d’énergie et les déplacements. Dans une chronique précédente, je faisais du reste allusion à la communauté grandissante de scientifiques qui s’interrogent de plus en plus sur la pertinence de se déplacer pour assister à des conférences à l’autre bout du monde.
Côté énergie, les données d’un seul centre de recherche, entreposées dans le nuage informatique, requièrent la même quantité d’énergie que 50 000 demeures ! Les observatoires astronomiques les plus avancés produisent quant à eux près de 20 millions de tonnes de CO2 au cours de leur vie utile. En médecine, les gaz anesthésiques ont été responsables de l’émission de près de 3 millions de tonnes de CO2 en 2014. Et que dire des secteurs de la biotechnologie et de la pharmaceutique, à la source pour leur part de près de 197 millions de tonnes de CO2 annuellement ? De tels niveaux d’émissions correspondent à presque la moitié du bilan carbone annuel du Royaume-Uni !
Que faire alors ?
À l’instar de ce que mon codirecteur de thèse faisait, de plus en plus d’initiatives voient le jour afin de réduire l’empreinte écologique de la recherche. C’est le cas de My Green Lab, une organisation non gouvernementale américaine lancée en 2013 dont l’objectif est de verdir les laboratoires. Elle propose par exemple d’augmenter la température des congélateurs pour échantillons de -80 à -70 °C, ce qui engendre des économies d’énergie et d’argent en plus de diminuer les gaz à effet de serre.
D’autres cherchent à faire un meilleur usage du matériel de laboratoire. C’est le cas de 230 laboratoires de l’Université du Michigan, aux États-Unis, qui ont mis sur pied un système d’échange, de réutilisation et de recyclage d’équipements et de produits divers. Le tout a permis non seulement d’éviter l’enfouissement de plus d’un tiers de ces articles, mais aussi d’épargner plus de 250 000 $ US par année.
En France, l’initiative Labos 1point5, du Centre national de la recherche scientifique, fait la promotion depuis 2019
d’une recherche plus responsable en permettant aux laboratoires de calculer leur empreinte carbone tout en favorisant le recours à différents leviers d’action pour la réduire. Plus près de chez nous, un projet d’étudiantes de l’Université de la Colombie-Britannique a permis de recycler près de 50 000 gants de nylon (146 kg) utilisés en laboratoire !
Mais il n’y a pas que les individus qui peuvent fournir leur part d’efforts. L’équipe de l’Université d’Exeter proposait que les organismes subventionnaires fassent des pratiques plus écologiques une exigence des demandes de subvention. C’est en quelque sorte ce que recommande depuis 2019 le Plan d’action sur la responsabilité environnementale en recherche des Fonds de recherche du Québec. Voilà donc une approche porteuse qui contribuera sans doute à éviter que la poussière s’accumule sur ces flacons bruns dans les laboratoires !