Illustration: Shutterstock
Plus on est riche, plus on pollue? Il est temps de s’attaquer à cette relation.
Il s’agit d’un incontournable : chaque année, les médias nous rappellent que les plus grands dirigeants d’entreprises gagnent l’équivalent d’une année du salaire canadien moyen en l’espace de quelques jours. Ce dont il est moins question par contre, c’est la démesure de l’empreinte environnementale qui accompagne ces écarts en filigrane.
Pourtant, le poids environnemental des plus fortunés comparativement à la moyenne de la population, tous pays confondus, est documenté depuis un bon moment déjà. Un rapport publié en 2020 par le Programme des Nations unies pour l’environnement faisait état d’une forte corrélation entre le revenu des ménages et leur production d’émissions de gaz à effet de serre (GES), avec une répartition mondiale très inégale des émissions liées à la consommation.
Or, voilà qu’une étude américaine publiée dans le numéro de mars de la revue Ecological Economics vient planter le dernier clou dans le proverbial cercueil de l’impact environnemental des plus riches.
En utilisant des modèles d’analyse permettant d’obtenir des profils d’émissions de GES associés à plus de 10 000 produits de consommation de base, et en combinant ces modèles avec des données sur les revenus, les auteurs ont pu établir un lien détaillé entre les émissions mondiales de GES et les biens et services consommés par les ménages américains entre 1996 et 2019. Ils se sont particulièrement penchés sur le fameux 1 % (soit les personnes qui gagnent plus de 500 000 $ par année) et le 0,1 % (plus de 50 millions de dollars par année).
Les résultats sont édifiants : en 2019, année correspondant aux plus récentes données obtenues par les chercheurs, les émissions de GES des plus fortunés faisant partie du 1 % et du 0,1 % étaient 157 fois et 597 fois plus élevées, respectivement, que les émissions moyennes des ménages américains à faible revenu ! L’étude pointe aussi vers une inégalité considérable des émissions entre groupes d’origines ethniques différentes.
Pour le professeur qui a mené l’étude, Jared Starr, de l’Université du Massachusetts à Amherst, ces résultats illustrent deux points cruciaux. « D’une part, certains ménages américains à très haut revenu produisent plus d’émissions en une journée qu’un ménage moyen d’un pays en développement n’en produit en une vie, m’a-t-il indiqué. D’autre part, même les ménages à faible revenu aux États-Unis ont des émissions élevées par rapport au reste du monde. »
Ces résultats soulèvent des questions morales et d’équité quant à la responsabilité historique des émissions, mais révèlent aussi des problèmes d’ordre structurel aux États-Unis (et sans doute ailleurs dans le monde) dans la répartition des émissions. Enjeu auquel, d’ailleurs, nous ne pouvons nous soustraire, au Canada, selon les données issues du World Inequality Database, alors que le premier décile des émetteurs génère dix fois plus de GES que le dernier décile.
Ces problèmes ne se régleront pas par un simple changement des habitudes de consommation. Exit l’approche des petits pas ! C’est sans doute une action coordonnée visant à modifier la quantité des émissions de notre économie qui sera nécessaire, me disait le professeur Starr.
Quels outils s’offrent à nous pour changer la donne ? Dans la foulée du Forum économique mondial de Davos de janvier dernier, plusieurs personnes ont signé une lettre ouverte demandant à ce que les riches soient davantage taxés, afin de réduire les inégalités. Jared Starr et ses collègues font également allusion à une taxe carbone accrue pour les plus fortunés, mais doutent que cela incite les membres du cercle fermé du 1 % ou du 0,1 % à changer suffisamment leurs comportements.
Dans une publication parue en 2021 dans Nature Energy, des scientifiques se sont intéressés aux répercussions environnementales démesurées des individus à haut statut socio-économique en tant que consommateurs, investisseurs, modèles de succès, leaders d’organisations, mais aussi en tant que citoyens. Si les plus fortunés peuvent avoir un impact environnemental délétère dans toutes ces sphères d’influence, l’équipe internationale indique qu’ils pourraient aussi y contribuer de manière positive : par exemple, en usant de leur influence sur les politiques publiques, ou en incitant les conseils d’administration d’entreprises auxquels ils siègent à miser sur des investissements responsables, ou encore en s’engageant dans la philanthropie climatique.
J’en conviens, le cynisme n’est jamais bien loin lorsque les élites se drapent de « vert ». Naomi Klein y consacrait d’ailleurs tout un chapitre dans son livre Tout peut changer, en démystifiant les initiatives « vertes » des Richard Branson ou Bill Gates de ce monde.
Tout n’est pas perdu ! Pour preuve, Yvon Chouinard, fondateur de la marque de plein air Patagonia, et sa famille ont décidé, en septembre 2022, de transférer toutes leurs parts de la compagnie (évaluées à plus de 3 milliards de dollars américains) dans un fonds de dotation dont les profits seront versés à une organisation environnementale. Au Canada, la fondation philanthropique Ivey a emboîté le pas en novembre 2022, en décidant de liquider ses fonds de dotation de 100 millions de dollars pendant les cinq prochaines années afin de soutenir des organisations œuvrant à la transition écologique. Voilà qui est porteur d’espoir et, je l’espère, saura inspirer les plus riches à être moins néfastes.