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24 avril 2023
Temps de lecture : 4 minutes

Acfas : une voix unie pour la science depuis 100 ans

Illustration: Paule Thibault

L’Acfas a permis de développer une communauté scientifique dynamique au Québec. Alors qu’elle fête ses 100 ans, reste-t-elle aussi pertinente ?

En 1923, 11 jeunes sociétés savantes se regroupent pour créer l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences (Acfas). Prenant comme modèles l’Association américaine pour l’avancement des sciences (AAAS) et l’Association britannique pour l’avan­cement des sciences (BAAS), elles souhaitent ainsi stimuler la recherche au Québec et y promouvoir la science par sa vul­garisation et son enseignement. L’ultime objectif : développer ici une communauté scientifique dynamique. C’est ce qui fait dire en 1942 à son premier président, le radiologue Léo Pariseau, que cette association « devra disparaître un jour » et qu’il lui souhaite « une mort naturelle et glorieuse ».

Rebaptisée Association francophone pour le savoir en 2000, puis tout simplement Acfas en 2019, voilà que celle-ci célèbre ses 100 ans, durant lesquels elle a entre autres fondé Québec Science. Pour l’occasion, Yves Gingras, professeur d’his­toire et de sociologie des sciences à l’Université du Québec à Montréal, publie une nouvelle édition de son livre Pour l’avancement des sciences : histoire de l’Acfas, 30 ans après sa première parution. Il y raconte l’évolution de l’association, dont plus personne n’espère la fin.

***

Québec Science : Entre l’écriture initiale de votre essai et sa mise à jour, votre vision de l’histoire de l’Acfas a-t-elle changé ?

Yves Gingras : J’ai été frappé, mais pas surpris que la structure du livre reste la même. Dans les deux cas, je me suis servi de l’Acfas pour montrer comment se construit une communauté scientifique. À travers son histoire, on comprend celle des sciences au Québec et, par contraste, pourquoi il n’y a pas d’association canadienne pour l’avancement des sciences.

En 1951, le prince Philip est venu en visite au Canada. Il était alors le président de la BAAS et a demandé à voir le président de l’association canadienne. Comme il n’y en avait pas, c’est l’Acfas qui l’a rencontré. La raison est simple : les scientifiques anglophones du Canada n’avaient pas besoin d’une telle association, car ils assistaient aux congrès américains de l’AAAS.

QS Votre livre ne suggère-t-il pas justement que le milieu scientifique canadien-anglais pâtit du fait de ne pas en avoir une ?

YG C’est ma conclusion. Le paradoxe de la science est que ses résultats et sa dynamique sont un champ international, mais sa source de financement est nationale. Quand la première politique scientifique canadienne a été développée, dans les années 1960, la recherche a eu besoin d’un porte-parole. Ça tombait bien, l’Acfas existait depuis 40 ans. Le milieu anglophone s’est alors rendu compte qu’il n’avait pas de porte-parole. Il a créé l’Association des scientifiques, ingénieurs et technologues du Canada (SCITEC). L’Acfas en a été membre, mais elle a rédigé ses propres mémoires. Une fois la politique scientifique mise sur pied, la SCITEC a disparu. Elle n’avait pas de racines sociales.

QS Le congrès annuel de l’Acfas a-t-il été crucial pour lier la communauté scientifique ?

YG C’est encore son noyau dur. C’est ce qui rend l’Acfas visible. Le premier congrès, en 1933, a été le plus grand risque ; l’Acfas n’était pas certaine d’être prête. L’idée venait du botaniste Jacques Rousseau, qui était secrétaire de l’association. Cette dernière organisait des conférences depuis 10 ans et, donc, il jugeait qu’il y avait désormais assez de vrais chercheurs pour faire un congrès. Il s’est dit qu’il fallait faire le saut et, si cela marchait, continuer. Depuis, le congrès a eu lieu tous les ans, sauf en 2020 à cause de la COVID-19.

QS L’Acfas s’est souvent demandé si elle était canadienne, québécoise ou francophone. Cette remise en question est-elle chose du passé ?

YG Je ne crois pas. Elle revient environ tous les 20 ans, quand une nouvelle génération arrive. Il y a eu plusieurs crises d’identité. C’est un problème que les autres organisations semblables, comme l’AAAS ou la BAAS, n’ont jamais rencontré. L’Acfas a géré ça en changeant son nom. Dans les années 1970, il a été suggéré de la renommer Association québécoise pour l’avancement des sciences. Ce nom a été refusé, parce qu’il excluait les francophones du Canada à l’extérieur du Québec. Maintenant, il y a un danger de glissement quand on parle de francophonie. La mode est à l’internationalisation. Or ce n’est pas la mission de l’Acfas de défendre la science à travers le monde.

QS Beaucoup d’interventions de l’Acfas dans les dernières années concernent la francophonie en contexte minoritaire dans le reste du Canada. Est-ce nouveau ?

YG Ce l’est relativement. Ça s’explique par le fait que, comme elle est une association canadienne-française, même si elle ne le dit plus dans son nom, elle représente aussi les francophones hors Québec. Récemment, à la suite de la fer­me­ture de programmes à l’Univer­sité Laurentienne, à Sudbury, et de l’annu­lation du projet d’Université de l’Ontario français, l’Acfas s’est dit qu’il faudrait peut-être revenir à cette mission, qui s’est accentuée alors qu’elle n’était pas dominante dans les années 1920 à 1980. Pour les francophones hors Québec, l’Acfas est une bouffée d’air frais et une bouée de sauvetage.

QS Quand les Annales de l’ACFAS ont cessé de publier des articles scientifiques au milieu des années 1950, a-t-on raté l’occasion de développer une revue savante forte en français ?

YG Non. L’Acfas avait pris conscience que, quand tu étais scientifique, tu devais publier dans Physical Review [une revue prestigieuse]. Si tu publiais dans les Annales de l’ACFAS, tu étais cuit ! C’était dans Physical Review que ça se passait, tout comme, aujourd’hui, c’est dans Nature.

QS Mais l’Acfas ne doit-elle pas défendre la recherche en français ?

YG Lorsque le Comité permanent de la science et de la recherche de la Chambre des communes du Canada m’a invité en octobre 2022, dans le cadre de ses travaux sur la recherche et la publica­tion scientifique en français, j’ai expliqué qu’il y avait une confusion.

La publication et la formation sont deux choses distinctes. Si je m’inscris à l’Université de Montréal plutôt qu’à l’Université McGill et que je reçois un cours en anglais, là, il y a un problème. Même chose dans un laboratoire si on doit parler en anglais parce que trois postdoctorants viennent de l’étranger.

Personnellement, je donne mes cours en français, mais tous mes articles en bibliométrie sont en anglais parce que c’est dans cette langue que se partagent les travaux. L’Acfas doit s’assurer que la science se développe au Québec avec des universités francophones dynamiques, qui ont de l’argent pour faire de la recherche et pour former des chercheurs dont les résultats seront publiés dans le champ scientifique, où la langue commune est l’anglais. Pour ce qui est de rendre la science accessible au lectorat francophone qui paie des taxes, il faut Québec Science.

QS Durant ses 50 premières années, l’Acfas avait fait de l’amélioration de l’enseignement des sciences au secondaire l’un de ses principaux chevaux de bataille. Devrait-elle à nouveau jouer un rôle en la matière ?

YG C’est clair que cela fait partie de la mission de l’Acfas et qu’elle devrait s’en mêler. Le problème que je vois, potentiellement, est que presque la moitié de son budget provient de subventions du gouvernement du Québec. Elle joue donc un peu les critiques, mais fait parfois attention…

QS L’Acfas reste-t-elle aussi pertinente qu’avant ?

YG Elle l’est encore plus aujourd’hui que dans les années 1920. Léo Pariseau avait tort en prédisant sa mort, car il n’avait pas prévu que la politique scientifique deviendrait déterminante. La science est désormais inséparable de l’économie du savoir et la vraie recherche est dépendante de l’État. L’Acfas doit rappeler au gouvernement que derrière une innovation se cachent 20 ans de recherche fondamentale dans les universités, surtout quand le ministère responsable de la science est orienté vers l’économie, comme c’est le cas actuellement sous le gouvernement caquiste.

L’Acfas est d’autant plus nécessaire pour montrer une science positive devant les critiques et les craintes citoyennes. La science ne se défend pas par elle-même. Il faut des organi­sations qui parlent en son nom. C’est le sujet de mon livre : ce qui fait que la science a un porte-parole ou n’en a pas. Ici, elle en a un.

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