Plateforme de forage pétrolier. Image: MustangJoe/Pixabay
L’industrie pétrolière a utilisé divers stratagèmes pour semer le doute quant à son implication dans les changements climatiques. Il serait grand temps de demander des comptes.
Comment réagiriez-vous si votre enfant vous disait que tout va bien à l’école, puis que vous découvriez le contraire dans son bulletin ? Passeriez-vous l’éponge si, plutôt que d’admettre ses difficultés, il ou elle vous disait de ne pas vous en faire puisqu’il reste amplement de temps pour rectifier le tir… en plein mois de mai ? Pis, le lien de confiance s’effriterait-il si vous appreniez qu’il ou elle a triché lors des examens ?
Comme parent, je me sentirais à la fois trahi et découragé.
Voilà une analogie qui décrit bien l’évolution du discours climatique de l’industrie des énergies fossiles au cours des dernières décennies.
Documentés depuis belle lurette, les stratagèmes employés par l’industrie pétrolière lui ont permis de semer le doute auprès des gouvernements et du public quant au lien entre ses activités et les changements climatiques. Il est désormais bien établi que cette industrie a relativisé l’urgence d’agir, voire carrément mis des bâtons dans les roues des politiques environnementales. Dans la langue de Shakespeare, on parle des trois « D », pour deny, deceive, delay (nier, tromper, retarder), ou encore du système D.
Nier pour mieux tromper
Dans un article publié en 2017 dans la revue Environmental Research Letters, les professeurs Geoffrey Supran et Naomi Oreskes de l’Université Harvard ont épluché 187 documents produits par ExxonMobil pour arriver à la conclusion que la compagnie avait bel et bien induit la population en erreur, tant sur l’origine anthropique des changements climatiques que sur leur gravité. Pourtant, les études scientifiques réalisées à l’interne par Exxon (études révisées par les pairs et publiées) confirmaient noir sur blanc la réalité des changements climatiques, leur origine et le danger y étant associé.
Supran et Oreskes, accompagnés du professeur Stefan Rahmstorf, de l’Université de Potsdam, en Allemagne, ont poussé la note plus loin dans une autre étude publiée en début d’année dans la revue Science. L’équipe a passé au peigne fin les modélisations climatiques réalisées par les scientifiques d’Exxon entre 1977 et 2014 pour arriver à la conclusion que ceux-ci avaient non seulement cerné l’effet des émissions de gaz à effet de serre (GES), mais que leurs modélisations étaient aussi robustes que celles d’études indépendantes. Qui plus est, Exxon avait correctement estimé le budget carbone permettant de maintenir le réchauffement planétaire en deçà de 2 °C ! Malgré cela, la compagnie n’a cessé de dénigrer la fiabilité des modèles indépendants…
« Pétroblanchiment »
De la négation de la réalité à la dissimulation de données, en passant par la supercherie, l’industrie pétrolière a su ajuster son tir et retarder les politiques visant l’atténuation des émissions de GES en détournant l’attention ou en faisant porter le fardeau à d’autres.
Par exemple, c’est l’entreprise pétrolière BP qui a mis de l’avant le concept d’empreinte carbone, au début des années 2000, afin de placer la responsabilité de la lutte contre les changements climatiques sur les épaules des individus, plutôt que sur l’industrie.
Aujourd’hui, le secteur pétrolier reconnaît la réalité et fait l’étalage de ses objectifs de carboneutralité. Or, un rapport publié en février par le groupe de réflexion InfluenceMap indique que les engagements des six plus gros acteurs pétroliers au pays, ainsi que ceux de l’Association canadienne des producteurs pétroliers, sont complètement minés par le lobby qu’exercent ces mêmes acteurs afin d’amenuiser toute politique climatique. Constats corroborés par une étude parue l’an dernier dans la revue PLOS ONE indiquant que, malgré les beaux discours de l’industrie, les bottines financières ne suivent pas les babines pétrolières. Le mot d’ordre demeure le même : drill, baby, drill !
S’il en fallait plus, un rapport publié en février dernier par l’Institut international pour le développement durable mentionne que la solution miracle présentée par le secteur pétrolier pour atteindre la carboneutralité – c’est-à-dire le captage et le stockage de carbone – n’est en fait qu’un pansement sur une jambe de bois. Les projets de captage en cours au pays (subventionnés à coups de milliards de dollars) ne suppriment que 0,5 % des émissions nationales de ce secteur.
De toute évidence, l’industrie pétrolière cache ses mauvaises notes sous le tapis. Son « système D » tourne encore à plein régime.
Ces constats soulèvent quelques questions. Quels outils et tactiques la société civile et la communauté scientifique devront-elles utiliser pour faire contrepoids à une industrie qui ne joue pas à « armes égales », considérant les milliards de dollars investis pour retarder et contourner les actions climatiques ?
La transition énergétique requiert certes que tous les pans de la société soient impliqués – incluant le personnel du secteur pétrochimique. Mais comment pouvons-nous continuer à cautionner le fait que les leaders de l’industrie fossile se retrouvent à la table des négociations climatiques, jusqu’à présider la prochaine conférence des parties sur le climat (COP28) ?
Tout comme notre parent désillusionné fictif, jusqu’à quel point devons-nous donner sa chance au coureur pétrolier, alors que celui-ci ne cesse de truquer la course à rebours climatique ? Peut-être serait-il temps d’activer notre propre système D, comme dans « déboulonner, dénoncer et demander des comptes »…