Quelle est la place de l’hydrogène dans la complexe transition énergétique? Notre chroniqueur Jean-Patrick Toussaint fait la lumière sur la question.
Il y a longtemps que l’hydrogène est perçu comme une façon d’alimenter le futur. Dès 1981, un rapport du Comité spécial de l’énergie de remplacement du pétrole de la Chambre des communes du Canada recommandait d’investir massivement dans ce vecteur énergétique pour être à l’avant-garde et aller au-delà des énergies fossiles. Quelques années plus tard, le Canada était considéré comme un leader, selon un article du Washington Post, avec des millions de dollars d’investissements en recherche et développement, en plus d’avoir un Conseil de l’industrie de l’hydrogène, dont le siège se trouvait d’ailleurs à Montréal. L’hydrogène attirait l’attention alors que les pluies acides, la pollution de l’air et l’effet de serre étaient les nouveaux sujets chauds.
Quelque quarante ans plus tard, l’hydrogène refait surface et gagne en popularité, tel un bon vieux succès remis au goût du jour, à la sauce Stranger Things. Il existe maintenant en trois « couleurs ». On le qualifie de gris quand il est créé à partir de gaz naturel en utilisant une énergie fossile et que le CO2 dégagé par l’opération n’est pas capté ; de bleu lorsqu’il y a un captage du CO2 pour le même processus ; et de vert quand il est produit à partir d’eau et grâce à des énergies renouvelables. Cet engouement renouvelé pour l’hydrogène serait-il un vœu pieux ?
À l’heure actuelle, la majeure partie (95 %) de l’hydrogène produit dans le monde est gris et a donc une empreinte carbone fort élevée. Comme l’expliquait Valérie Borde dans un dossier bien étoffé sur le sujet paru dans L’actualité en 2021, l’hydrogène gris est produit depuis plusieurs décennies déjà à l’échelle mondiale, celui-ci étant utilisé, notamment, pour le raffinage de produits pétroliers et pour la fabrication d’engrais. Quant aux procédés de captage du CO2 que suppose l’hydrogène bleu, ils sont loin d’être satisfaisants, en dépit de ce que laisse croire l’industrie pétrolière.
Reste l’hydrogène vert, qui devient de plus en plus alléchant pour plusieurs secteurs et certains États, particulièrement en Europe alors que la Commission européenne s’est dotée de cibles de production de ce vecteur d’énergie afin de contribuer à l’atteinte de ses objectifs de réduction de gaz à effet de serre. Cependant, ses coûts de production et de distribution demeurent salés, sans compter que, pour plusieurs spécialistes, l’électricité produite à partir de sources d’énergie renouvelable devrait être utilisée directement pour alimenter certains secteurs (par exemple, le chauffage d’édifices et le transport) plutôt que pour fabriquer de l’hydrogène.
Dans tous les cas, la production d’hydrogène à faibles émissions progresse lentement. Le plus récent rapport de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), publié en septembre 2022, indiquait que, si tous les projets actuellement en évaluation se concrétisaient (ce qui ne risque pas d’arriver, puisque seulement 4 % sont en réalisation), la production d’hydrogène
à faibles émissions pourrait atteindre entre 16 et 24 millions de tonnes par an d’ici 2030. Or, selon le même rapport, afin de respecter nos engagements climatiques mondiaux, il faudrait en produire 34 millions de tonnes par an. Nous sommes donc encore loin du compte.
Qui plus est, l’AIE considère la production d’hydrogène bleu comme étant à « faibles émissions », au même titre que l’hydrogène vert. L’industrie pétrolière doit être morte de rire, elle qui se drape de plus en plus dans de belles ambitions de carboneutralité, et qui fait l’éloge de l’utilisation de l’hydrogène bleu. Pour ses détracteurs, cet hydrogène représente une façon pour l’industrie fossile de poursuivre ses activités nocives pour le climat sous le couvert de la transition énergétique.
Quel rôle pour l’hydrogène dans nos efforts climatiques alors ? Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat indique que l’hydrogène représentera seulement 2,1 % de l’énergie consommée mondialement en 2050. De plus, une étude parue dans Nature Energy en septembre 2022 souligne que l’hydrogène vert – sa forme la plus « propre » – risque de ne représenter que 1 % de la demande d’énergie mondiale en 2035. L’idée d’une véritable révolution énergétique alimentée par l’hydrogène est donc à prendre avec un grain de sel.
Certes, l’hydrogène pourrait jouer un rôle dans la complexe transition énergétique, notamment au sein d’industries telles que la sidérurgie, la cimenterie ou le secteur maritime, comme le mentionnait dans une lettre ouverte Johanne Whitmore,
de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal. La question demeure donc de savoir si nous en ferons un usage judicieux, afin de réduire l’empreinte carbone des secteurs difficiles à électrifier, ou si les promesses de l’hydrogène nous en feront voir de toutes les couleurs.