Illustration: Julie Rocheleau
La foudre frappe avec une puissance inouïe. Si la très grande majorité des victimes survivent, certaines vivront toutefois avec des séquelles importantes, qui se déclarent parfois plusieurs mois après l’évènement. Plongeon dans le monde de la kéraunopathologie, la spécialité médicale qui étudie les fulgurés.
La pêche est bonne en ce samedi matin de juin 2022 sur le lac du Milieu, dans la réserve faunique Ashuapmushuan, au Saguenay–Lac-Saint-Jean. L’eau grouille de vie. Guillaume Larouche espère sortir le plus gros spécimen parmi les poissons ensemencés dans le cadre du Double défi de la mouchetée. Après une belle bataille avec un individu vigoureux, l’amateur de pêche sort une truite de 1,75 livre. Respectable, mais trop chétif pour permettre de remporter un prix.
Après le dîner, le ciel s’obscurcit au loin. Guillaume et trois amis décident d’aller se réfugier dans leur remorque transformée en camper pour l’occasion. Pendant cette pause obligée, Guillaume Larouche remarque l’eau qui coule d’une bâche, formant une douche improvisée. Une demi-heure après le dernier coup de tonnerre, il décide d’en profiter pour se laver.
- Guillaume Larouche juste avant l’accident au lac du Milieu en juin 2022. Photo: Guillaume Larouche
- Ce jour-là, la foudre a blessé quatre personnes et brisé une quinzaine de véhicules. Elle a aussi sectionné un fil aux pieds de Guillaume Larouche. Photo: Guillaume Larouche
C’est à ce moment que la foudre frappe, à un peu plus d’un mètre de lui, directement sur la camionnette. « J’ai senti le courant entrer par les pieds et monter jusqu’à ma taille. Je voyais des étincelles partir du sol jusqu’à mon visage. J’étais convaincu que tout était terminé pour moi », se souvient l’homme de 40 ans, avant d’ajouter que la camionnette a été déclarée une perte totale après cet incident, car les circuits électriques étaient détruits.
Lorsqu’il se rend compte qu’il est encore en vie, il n’entend plus rien. Il remarque qu’un fil électrique est sectionné à ses pieds. « C’était le fil qui se rendait de la génératrice jusqu’au trailer. C’est peut-être ce fil qui m’a sauvé la vie en déchargeant une partie du courant », dit-il.
Une ambulance l’emmène rapidement à l’hôpital de Roberval, où le personnel déclenche le processus « Hydro-Québec », prévu lors de décharges électriques. « On m’a mis en observation pendant 24 heures, et on m’a fait passer toute une batterie de tests : imagerie, électrocardiogramme, réflexes, etc. Mais je n’avais pas de séquelle physique », note Guillaume Larouche qui, ironiquement, travaille pour Hydro-Québec.
Qu’est-ce qu’un éclair ?
C’est lorsque la tension entre les nuages et le sol (ou un autre objet) dépasse deux millions de volts par mètre qu’un éclair se produit, d’après une revue de littérature publiée dans le magazine scientifique Burns. Ce phénomène forme un arc électrique, qui peut varier en magnitude selon plusieurs facteurs, dont la quantité d’énergie du système, le voltage, la résistance, le type de courant, la durée du contact avec la source et la trajectoire.
Contrairement au courant alternatif, que l’on trouve dans nos maisons, l’éclair produit du courant continu d’une intensité de 30 000 à 50 000 ampères.
Un moral électrique ?
Bien que la foudre soit jusqu’à un million de fois plus puissante qu’un courant électrique standard, on peut quand même brosser certaines analogies médicales avec l’utilisation de l’électricité pour traiter certains maux, note le neurophysiologiste Sébastien Fournier. « L’ECT [électroconvulsivothérapie] est utilisée depuis plus de 70 ans afin de traiter des troubles d’ordre neurologique-psychiatrique. Si elle existe encore, c’est qu’elle produit des résultats tangibles. »
Cette technique permet notamment de traiter les dépressions graves, mais les experts ne savent pas exactement ce qui se produit dans le cerveau. « Les décharges électriques dans le cerveau peuvent interrompre des connexions synaptiques et en créer de nouvelles », note Sébastien Fournier, ajoutant que certaines études tendent à démontrer que l’électricité pourrait déclencher ce processus de fabrication de nouveaux circuits.
« Seulement 10 % des gens frappés par la foudre en meurent », résume le Dr Rémi Foussat, un urgentologue français
qui a fait sa thèse sur les atteintes neurologiques des survivants à la foudre, en se basant sur les données françaises. Ces personnes miraculées sont appelées fulgurées (le terme foudroyé étant réservé à celles qui en meurent).
Au Canada, chaque année, 2 ou 3 décès sont attribuables à la foudre, et 180 personnes en moyenne sont blessées, selon une étude parue en 2020. Les victimes, surtout des hommes, sont souvent en camping, en randonnée, en train de travailler ou de pratiquer un sport extérieur quand le malheur survient. La plupart n’ont pas la chance de Guillaume Larouche et restent aux prises avec des séquelles : fatigue, douleurs, maux de tête, troubles de la concentration… D’autres affirment au contraire sortir de l’expérience avec des capacités cognitives accrues, comme ce Français qui s’est mis à composer de la musique, un cas cité par le magazine Sciences et Avenir en 2022. D’autres encore présentent d’étranges marques sur la peau, semblables à des dessins de fougère.
Chose certaine, les effets de la foudre sur le corps humain sont aussi mystérieux que difficiles à étudier, vu le petit nombre de personnes qu’il est possible de faire participer à la recherche. C’est pour tenter de démythifier la chose que des spécialistes français issus de plusieurs disciplines ont fondé l’Institut de médecine environnementale kéraunique, en 2022, intégré au Service d’aide médicale urgente de Toulouse. Le but : comprendre les effets de la décharge, qui ne dure qu’entre un millième et un centième de seconde, sur les différents organes. Et en particulier sur le cerveau. « Le corps humain produit de l’électricité pour son propre fonctionnement, notamment pour faire fonctionner le cerveau, et la décharge électrique vient créer une interférence avec l’organisme », explique le Dr Foussat.
La force du collectif
Au cours des dernières années, en France, quatre cas de fulguration collective, où plus d’une dizaine de personnes ont été frappées par la foudre simultanément, ont permis d’approfondir les connaissances. Une cohorte en particulier est scrutée à la loupe : il s’agit de 14 individus fulgurés en 2017, alors qu’ils s’abritaient de la pluie sous un arbre d’Azerailles, dans le Cantal.
Ce type de travaux scientifiques confirme le fait que la liste des symptômes immédiats est longue : perte de connaissance, arrêt cardiorespiratoire, puis paralysie, agitation, confusion, amnésie, hémorragies cérébrales, troubles de la mémoire et de la parole, troubles sensoriels affectant la vision et l’ouïe, vertiges, déficit moteur, surdité, desquamation…
Ces troubles disparaissent souvent aussi rapidement qu’ils sont survenus. C’est un tel cas, celui d’un berger frappé par la foudre en 1974 près de Toulouse, qui a donné envie à Christian Virenque, un médecin français, de s’intéresser au sujet (c’est lui qui a plus tard supervisé le travail de Rémi Foussat). « La foudre l’a rendu quadriplégique. Il a passé une nuit isolé dans son champ jusqu’à ce que quelqu’un le retrouve, le lendemain matin. Il était dans un état critique et il n’arrivait pas à parler. Il a été transporté jusqu’à l’hôpital de Toulouse en hélicoptère, duquel le jeune homme, dans la vingtaine, est sorti… en marchant, disant qu’il voulait rentrer chez lui pour s’occuper de ses vaches. »
De nombreux effets peuvent aussi apparaître à retardement, jusqu’à deux ans plus tard, notamment des changements de comportement et de personnalité. À l’instar de deux personnes d’Azerailles qui ont eu des superpouvoirs pendant quelques semaines. Une femme pouvait tout à coup multiplier des nombres de trois chiffres (en plus de parler avec l’accent alsacien !), tandis qu’un homme pouvait déterminer le jour de la semaine de n’importe quelle date. « Il n’y a pas d’explication, car, quand on fait une imagerie cérébrale, on ne voit rien », remarque Christian Virenque.
On trouve dans la littérature scientifique toutes sortes de bizarreries neurologiques : une femme de 23 ans qui a eu des hallucinations visuelles, apercevant des personnes inconnues, des animaux et des objets ; un homme soudainement incapable de distinguer le chaud du froid ; un autre ayant oublié comment lire et écrire ; d’autres encore étant devenus colériques.
Dans sa carrière, Christian Virenque a aussi rencontré des cas encore plus farfelus, dont une dame qui se prétendait médium après le coup de foudre et un pompier fulguré qui aurait quant à lui développé le pouvoir de magnétiseur et de guérisseur. Voilà la preuve que le cerveau est fortement secoué !
Survivre à la foudre
Mais comment est-il même possible de survivre à la foudre, qui peut délivrer de 10 à 100 millions de volts et jusqu’à 110 000 ampères ? C’est un million de fois plus puissant que le courant électrique domestique, d’après le Centre canadien d’hygiène et de santé au travail.
On comprend que les nerfs et les neurones, qui conduisent le mieux le courant, subissent souvent les plus graves dommages. Viennent ensuite le sang et les muscles (et donc le cœur), eux aussi très conducteurs. Même sans lésion externe apparente, les dégâts peuvent être majeurs.
Pour les quelque 24 000 décès attribuables à la foudre annuellement dans le monde, c’est l’arrêt cardio-respiratoire qui est généralement fatal. Selon les données de l’organisme américain responsable de la sécurité au travail, l’Occupational Safety and Health Administration, l’arrêt respiratoire est possible à partir de 50 milliampères.
En plus du courant électrique, la chaleur – jusqu’à 30 000 °C – peut occasionner de graves brûlures. Mais l’extrême brièveté de la décharge électrique permet à la majorité de s’en sortir.
Comme chaque coup de foudre est unique, la gravité de l’atteinte dépend d’une foule de facteurs, explique le seul neurophysiologiste (une spécialité qui étudie les fonctions du système nerveux) au Québec, Sébastien Fournier, qui a une pratique privée. « La durée de la décharge, l’impédance, la composition du corps et la résistance peuvent moduler les atteintes subies par les gens frappés par la foudre », souligne l’homme qui a fondé Rempart Neurophysiologie, une entreprise qui offre des services neurologiques aux hôpitaux et cliniques dans tout le Canada.
La façon dont la personne est électrisée aussi : ce n’est pas la même chose de se faire frapper directement, la foudre traversant alors le corps de part en part, que d’être en contact avec un objet ou un arbre qui reçoit la décharge ou encore d’absorber le courant par les pieds, lorsque l’éclair a d’abord touché le sol.
Ce qui se passe vraiment à l’échelle microscopique, dans les divers tissus et organes, est encore flou. Un des projets de recherche réalisés au cours des dernières années par l’équipe du Dr Foussat (et qui sera publié en 2024) a permis de découvrir que la foudre laissait une signature sous la forme de nanoparticules dans le corps humain. « On cherche à savoir si c’est la polymérisation des nanocomposites dans le corps qui peut causer les problèmes médicaux », explique Rémi Foussat. Ces agrégats uniques formés à la suite du passage de la foudre pourraient générer des troubles neurologiques en différé dans le corps humain.
Pour l’instant, les experts ne savent pas trop quels impacts ces nanoparticules peuvent avoir sur le corps humain, mais elles permettent au moins d’attester qu’une victime a été bel et bien frappée par la foudre, auprès des compagnies d’assurances, note Christian Virenque. Mais il faudra étudier encore bien des cas pour confirmer le tout, soit entre 800 et 2000 fulgurés pour atteindre une validité statistique.
Ce qui n’est pas simple… Sur les 300 à 500 personnes fulgurées en France chaque année, moins de 10 % vont se déclarer au groupe de recherche, soit de 10 à 30 fulgurés sur une base annuelle.
Des impacts psychologiques
Si plusieurs victimes vivent avec des troubles physiques, les conséquences psychologiques sont souvent les plus importantes. « Les gens ont eu l’impression de mourir et ils revivent souvent ces images en boucle, ce qui altère profondément leur vie personnelle », dit le Dr Foussat. Une étude du groupe parue en 2019 dans le Journal of Psychosomatic Research indique que 57 % des 49 individus fulgurés participant ont vécu un épisode de dépression majeure. Le quart du lot rapportait des symptômes d’un possible trouble de stress post-traumatique.
Guillaume Larouche, le pêcheur fulguré, a vécu un épisode sombre deux semaines après l’accident. « J’avais le regard vide, et ma blonde ne me reconnaissait plus, raconte-t-il. Pendant deux ou trois semaines, j’avais toujours la larme à l’œil. J’étais sur le point de consulter, mais le moral est revenu du jour au lendemain. »
Il a pu s’en remettre sans aide professionnelle. Mais d’autres n’y parviennent pas, constate Rémi Foussat. « Une des rares choses que l’on a pu prouver dans notre domaine, c’est que la réhabilitation psychologique doit être précoce pour être efficace, tout comme les programmes de rééducation des muscles et de la parole », dit-il.
Certains fulgurés ne consultent parfois que plusieurs années après avoir été frappés par la foudre. « C’est un accident que beaucoup de gens minimisent, les victimes tout comme les médecins », déplore le Dr Foussat.
Le chercheur aimerait mettre en place un programme d’autopsie chez les personnes et les animaux foudroyés, « pour comprendre un peu mieux la diffusion du courant lors d’un coup de foudre », dit-il, ajoutant devoir trouver les fonds pour financer un tel projet.
Un an après avoir été frappé par la foudre, Guillaume Larouche s’estime chanceux d’être en vie. Ce père de deux enfants essaie de profiter de chaque instant, car on ne sait jamais ce qui peut nous tomber sur la tête ! Au moment de l’entrevue, il s’apprêtait même à retourner au tournoi de pêche, espérant cette fois que la chance lui offrirait un gros poisson plutôt qu’un éclair.
Comment se protéger de la foudre
Selon le Centre canadien d’hygiène et de sécurité au travail (CCHST), il n’existe pas d’endroit sécuritaire à l’extérieur pendant un orage. On recommande donc de se mettre à l’abri dans une maison, loin des objets, ou dans une voiture.
S’il n’y a aucun abri, choisissez une zone de bas-relief et tenez-vous loin des objets de grande taille et loin des arbres.
Restez à plusieurs mètres d’autres personnes, car le courant peut circuler d’un individu à un autre.
Il est aussi recommandé de s’accroupir et de garder les deux pieds joints, car un arc électrique peut se former entre les jambes, ce qui peut causer une plus grande décharge électrique. Le CCHST recommande de se mettre en boule avec les mains autour des genoux pour présenter la plus petite cible possible, tout en réduisant le contact avec le sol.
On dit qu’un tiers des blessures et des décès causés par la foudre surviennent au début des orages, un tiers au plus fort de la tempête et un autre tiers après les moments les plus intenses.
Autre détail important, la foudre peut frapper jusqu’à 16 kilomètres en dehors des zones de précipitations, et on recommande d’attendre 30 minutes après le passage d’un orage pour sortir de son abri.

