Le lac Crawford, avril 2023. Photo: Université Brock
Des géologues du monde entier ont élu le lac Crawford témoin privilégié de l’impact de l’activité humaine sur la planète.
Un petit lac situé à une heure de Toronto pourrait bien devenir la vedette des manuels de géologie, a-t-on appris aujourd’hui au Congrès International de Stratigraphie, tenu à Lille (France) du 11 au 13 juillet 2023.
Après cinq années d’analyses, de débats et plusieurs tours de scrutin, le lac Crawford est en effet élu parmi les douze sites évalués par les experts internationaux du Groupe de travail Anthropocène. Le lac servira ainsi de site « témoin » pour convaincre les hautes instances officielles de la géologie que l’Anthropocène mérite d’être officiellement reconnu comme période géologique.
Car si ce terme est désormais utilisé un peu partout – y compris comme titre de chronique dans votre magazine préféré ! – il n’est pas encore reconnu officiellement par les géologues. La décision finale sera prise au cours des prochains mois par l’Union internationale des sciences géologiques. Et elle fait débat.
Si l’impact de l’humain sur la planète est incontestable, peut-on considérer que les changements sont assez importants pour inaugurer une nouvelle période géologique?
Le concept d’Anthropocène
L’humanité modifie les milieux naturels depuis longtemps. Mais les activités humaines, auparavant limitées et locales, affectent désormais les processus terrestres de manière globale et parfois irréversible. C’est ce que le chimiste de l’atmosphère et prix Nobel Paul Crutzen a qualifié d’« Anthropocène » il y a plus de deux décennies.
Nous en avons discuté avec Francine McCarthy, professeure de sciences de la Terre à l’Université Brock en Ontario, qui mène des recherches au lac Crawford depuis les années 1980 et qui a soutenu la candidature du site depuis cinq ans.
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Francine McCarthy, professeure de sciences de la Terre à l’Université Brock en Ontario. Photo: Université Brock
Québec Science À quoi ressemble le lac Crawford? Qu’a-t-il de si spécial?
Francine McCarthy C’est un très joli petit lac, dont on peut faire le tour en 10 à 15 minutes de marche. Mais il est très profond : près de 24 mètres! Si bien que les différentes couches d’eau ne se mélangent pas. Les sédiments, comme les algues, bactéries, minéraux, grains de pollen, se déposent donc tranquillement au fond en couches annuelles très distinctes, appelées varves, sans être perturbées par la suite. Lorsqu’on fore une carotte de sédiments dans le lac, on peut très bien distinguer chacune des couches, comme les anneaux de croissance d’un arbre, et les dater. Elles servent d’archives naturelles.
Quand on a commencé à étudier le lac il y a 50 ans, c’était pour retrouver des traces de la présence historique des Autochtones dans la région. Mais ces dernières années, nous nous sommes employés à montrer qu’il avait aussi enregistré les changements majeurs du système planétaire au cours des dernières décennies. À mon avis, les données montrent bien que nous sommes entrés dans une nouvelle période géologique.
QS Pourriez-vous nous expliquer comment fonctionne l’échelle des temps géologiques?
FM Elle divise l’histoire de la Terre en quatre grandes ères, elles-mêmes subdivisées en périodes, puis en époques. Tout cela se base sur la stratigraphie.
Cette science est née au 19e siècle, quand un ingénieur anglais, William Smith, a remarqué que les roches étaient empilées par ordre chronologique — les plus vieilles en bas et les plus récentes en haut. On pouvait ainsi faire correspondre des roches provenant de différents endroits selon le type de fossiles qu’elles contenaient. La stratigraphie considère que pour chaque unité de temps géologique, il existe quelque part sur Terre un type de roche qui sert de point de référence, où on voit clairement la rupture avec l’ère, la période ou l’époque qui précède.
QS Quel est ce point de référence pour l’Anthropocène?
FM Pour servir de référence, une couche géologique doit contenir un signal mesurable, synchronisé partout dans le monde. Après avoir évalué plusieurs possibilités, le Groupe de travail Anthropocène a déterminé que le meilleur marqueur de l’activité humaine, ce sont les éléments radioactifs, comme le plutonium 239, issus des essais nucléaires de la guerre froide.
C’est à partir de cette époque qu’on voit que l’activité humaine a altéré le fonctionnement des systèmes planétaires, notamment le système climatique, de manière si fondamentale que les 70 dernières années diffèrent complètement des 12 000 ans qui précèdent. Cette rupture est aussi marquée que celle entre le Pléistocène [la période qui s’étend de 2,58 millions d’années à 11 700 ans avant le présent] et l’Holocène qui suit.
Les 12 sites candidats, qu’il s’agisse de tourbières, de carottes de glace, de récifs de coraux, de stalactites ou de sédiments lacustres, montraient tous ce changement marqué. Mais nous considérons que le lac Crawford est le site le plus convaincant.
QS La nation anishnabe a un fort attachement culturel et spirituel au lac Crawford. En signe de respect, vous avez personnellement décidé de ne plus forer de carottes de sédiments. Craignez-vous que la reconnaissance internationale du site engendre plus de voyages ou de recherches scientifiques sur le site?
FM Le site se trouve dans une zone protégée et il faut des permissions spéciales pour prendre des échantillons sur place. Les Autochtones sont maintenant consultés systématiquement.
L’an dernier, nous avons prélevé deux carottes de sédiments de référence qui seront conservées à perpétuité au Musée royal de l’Ontario à Toronto et au Musée canadien de la Nature à Ottawa. Nous croyions que ce serait les dernières, mais nous avons dû y retourner une dernière fois, en avril 2023, pour compléter certaines analyses cruciales. Je ne voulais pas briser ma promesse, mais après plusieurs heures de discussion entre eux, les Autochtones nous ont donné le feu vert. C’était très prenant émotionnellement. Ça requiert beaucoup de sensibilité culturelle et d’échange d’idées. On ne se préoccupe pas souvent de ça en science.
QS Quand saurons-nous si l’Anthropocène est officiellement reconnu comme période géologique?
FM Nous soumettrons notre rapport à la Commission internationale de stratigraphie en septembre et il faudra ensuite quelques mois de débats – peut-être un an s’il faut plusieurs tours de scrutin. Il faut un minimum de 60% de votes en faveur – ou contre – la proposition.
J’espère que le vote sera positif. S’il l’est, ça enverra un message fort, puisque les géologues sont justement ceux qui ont trouvé les combustibles fossiles que nous brûlons sans compter, ainsi que le plutonium et l’uranium qui définissent notre époque. Si l’Anthropocène n’est pas reconnu, ça sera une énorme déception.
QS Est-ce que cette reconnaissance internationale va changer quelque chose au lac Crawford? Y aura-t-il une plaque signalétique au fond du lac?
FM Non! Si l’Anthropocène est reconnu officiellement, la plaque officielle sera apposée sur la carotte de sédiments qui est conservée au musée, avec une ligne pointant vers la couche sédimentaire qui marque précisément le début de l’Anthropocène.
Mais il y a déjà un affichage explicatif près du lac. Et le centre d’interprétation, qui renseigne sur le mode de vie des Autochtones au 15e siècle, pourra donner plus d’informations aux visiteurs afin qu’ils comprennent bien la signification de ce site pour l’histoire de notre planète.