Image: Fré Sonneveld/Unsplash
La demande en électricité, au Québec comme dans le monde, ne cesse de croître. Mais avant de produire plus, le GIEC nous exhorte à économiser. Dans ce domaine, la province a encore du chemin à faire.
Dans son Plan stratégique 2022-2026, Hydro-Québec estime que plus de 100 térawattheures (TWh) additionnels d’électricité seront requis pour « décarboner le bouquet énergétique actuel du Québec et lui permettre d’atteindre la carboneutralité à l’horizon 2050. » C’est plus de la moitié de la capacité de production annuelle actuelle – autrement dit, c’est un défi colossal!
Les besoins sont si importants que la fin des « surplus » d’électricité destinés au Québec est même annoncée pour 2027.
Cette hausse de la demande est imposée par la transition énergétique, et notamment par l’électrification des transports. Rappelons qu’aujourd’hui, 53% des besoins énergétiques du Québec sont comblés par les hydrocarbures, qui proviennent entièrement d’importations. « Le pétrole, dont plus des trois quarts sont consommés par le secteur du transport, représente 32 % du bilan, tandis que la part du gaz naturel, surtout utilisé par le secteur industriel, s’élève à 15 % », peut-on lire dans l’édition 2023 de l’État de l’énergie au Québec, un rapport produit chaque année depuis 2014 par la Chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal.
Selon l’Agence internationale de l’énergie, on consomme presque deux fois plus d’énergie au Canada par personne que dans l’Union européenne.
Afin de répondre à cet appétit croissant, Hydro-Québec lance des appels d’offres au secteur privé pour ajouter à son réseau des sources d’énergie renouvelable, en particulier éolienne. L’entreprise propose aussi de plancher dès maintenant sur de prochains barrages hydroélectriques, qui requièrent une quinzaine d’années de planification et de construction.
De l’ébriété à la sobriété
Mais avant de produire 100 TWh supplémentaires, peut-être faudrait-il commencer par économiser la ressource? C’est ce que suggèrent de nombreux experts, car sur ce point, la province fait figure de mauvais élève à l’échelle mondiale. « Au Canada et au Québec, nous sommes des junkies de l’énergie! On a besoin de grosses doses d’électricité », lance Josée Provençal, politologue spécialisée en énergie et membre du comité scientifique POLÉMOS, un groupe de recherche indépendant sur la décroissance.
Selon l’Agence internationale de l’énergie, on consomme presque deux fois plus d’énergie au Canada par personne que dans l’Union européenne. Le pays se classe juste derrière les cancres de la planète, soit l’Islande et le Qatar. Quant au Québec, en 2019, il est arrivé au premier rang de la consommation annuelle d’électricité de toutes les provinces (24 MWh par habitant comparativement à 15 mégawattheures en moyenne au Canada).
« Cette grande consommation s’explique en partie par la consommation industrielle liée à l’hydroélectricité, qui a attiré ici des secteurs industriels énergivores, mais aussi par une consommation énergétique dans les transports et les bâtiments (résidentiels et commerciaux) supérieure à celle de pays européens dont le niveau de vie est comparable ou supérieur », est-il noté dans l’État de l’énergie 2023.
Lors de la présentation officielle du rapport en février 2023, l’un de ses auteurs, Pierre-Olivier Pineau, titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie, résumait la situation ainsi : « Nous sommes des très grands consommateurs d’énergie, on parle même d’ébriété énergétique. Des pays comme la Norvège ou la Suède sont plus riches que nous et consomment moins d’énergie. Nous pourrions développer notre richesse tout en en consommant moins. » L’isolation des bâtiments, la limitation de l’étalement urbain, le développement du transport actif et collectif font partie des pistes possibles pour que notre société devienne moins gourmande. « Un plus grand recours à l’écofiscalité et à l’économie circulaire, ainsi qu’une modernisation de la réglementation est nécessaire », selon le chercheur.
L’objectif de « sobriété énergétique » fait d’ailleurs partie intégrante des recommandations des derniers rapports du GIEC. On y lit que « les politiques de sobriété (sufficiency policies) recouvrent les mesures et les pratiques quotidiennes qui permettent d’éviter la demande en énergie, en matériaux, en terres, en eau, tout en assurant le bien-être de toutes et tous, dans le cadre des limites planétaires. »
« Je préfère parler de suffisance que de sobriété, commente Josée Provençal, car sobriété me semble trop mettre l’accent sur l’individu. Le discours politique insiste sur les actions individuelles, mais ça ne suffit pas. On peut dire aux gens de moins prendre leur voiture, mais si en parallèle on continue à construire des autoroutes et que le système de transport en commun régresse, on ne leur offre pas d’options! »
La chercheuse, qui est chargée de cours au Collège militaire royal de Saint-Jean, propose entre autres de taxer les véhicules les plus lourds ou d’interdire les publicités pour les VUS, dont la part des ventes continue d’augmenter sur le marché : 71 % en 2021, contre 24 % en 1990.
« On peut se demander si une transition énergétique comme celle envisagée par le Québec, qui s’appuie sur une croissance de la consommation d’énergie, peut être qualifiée de transition. C’est changer sans changer, dans le sens où on ne questionne pas les besoins individuels et collectifs »
Sylvain Roche, ingénieur de projets à la chaire Transitions énergétiques territoriales et chercheur associé à Sciences Po Bordeaux
Le mythe de l’abondance
« Au Québec, il y a un sentiment de non-finitude des ressources, un imaginaire de l’abondance », analyse Sylvain Roche, ingénieur de projets à la chaire Transitions énergétiques territoriales et chercheur associé à Sciences Po Bordeaux, en France. Mi-2023, il a passé trois mois comme chercheur invité au sein du groupe de recherche Ouranos pour partager ses réflexions sur la transition énergétique.
« La guerre russo-ukrainienne a permis à la France et à l’Europe de mieux comprendre le concept de sobriété énergétique et de se l’approprier. L’objectif d’ici 2024, c’est de baisser de 10 % notre consommation énergétique. Il existe des mesures incitatives simples, comme éteindre les lumières et baisser d’un degré le chauffage dans les bâtiments publics », explique-t-il.
La France affirme entre autres qu’il « est nécessaire de réduire la consommation d’énergie de 40 % d’ici 2050 pour atteindre la neutralité carbone dans un contexte de hausse substantielle des besoins en électricité. » La Norvège, la Suède et l’Allemagne planifient elles aussi des réductions absolues de consommation d’énergie pour la transition énergétique.
Accroître la production électrique, même à partir de sources renouvelables, a des impacts environnementaux forts. « Nous n’avons pas le choix d’éviter la ponction en ressources pour arriver à l’équilibre entre nos besoins et les ressources limitées de la planète! », affirme Josée Provençal.
« On peut se demander si une transition énergétique comme celle envisagée par le Québec, qui s’appuie sur une croissance de la consommation d’énergie, peut être qualifiée de transition. C’est changer sans changer, dans le sens où on ne questionne pas les besoins individuels et collectifs », avance de son côté Sylvain Roche, qui rappelle que la transition énergétique doit être une transition systémique.
Attention à la confusion!
« Au Québec, on a tendance à confondre sobriété ou suffisance énergétique et efficacité énergétique », remarque Josée Provençal. Il s’agit pourtant de deux « leviers » différents permettant d’économiser de l’énergie. La sobriété fait référence à un changement des habitudes de consommation, alors que l’efficacité énergétique repose plutôt sur des avancées technologiques permettant de réduire la consommation tout en maintenant le même niveau de service. On parle par exemple de moteurs thermiques plus efficaces ou d’électroménagers qui consomment moins, mais qui fonctionnent aussi bien. « Et il faut se méfier de l’effet rebond, souvent observé avec l’amélioration de l’efficacité énergétique », note la chercheuse. Cet effet boomerang conduit à une augmentation globale de la consommation même si les appareils ou les véhicules deviennent plus efficaces. Par exemple, on éclaire davantage les bâtiments parce que les nouvelles ampoules consomment moins que les anciennes.