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05 octobre 2023
Temps de lecture : 4 minutes

L’hypnose peine à faire son chemin à l’hôpital

Image tirée d’un des scénarios d’hypnose proposés par HypnoVR, la technologie française utilisée à Matane. Image: HypnoVR

Champ d’études scientifiques foisonnant, l’hypnose gagne de plus en plus en popularité en Europe pour traiter la douleur. Pourquoi cette procédure thérapeutique peine-t-elle autant à s’établir au Québec ?

En 2022, Delphine Plassart a fait le voyage de sa vie. À bord d’un sous-marin, elle a exploré les fonds océaniques accompagnée d’un guide qui, par ses conseils et sa voix rassurante, lui a fait oublier sa claustrophobie. « J’ai pu voir des poissons magnifiques, observer une tortue luth et des dauphins sans avoir peur de gérer ma respiration. J’ai réalisé un rêve ! » raconte celle qui est médecin anesthésiste depuis 20 ans.

Delphine Plassart n’a pas eu à prendre l’avion ni même à quitter le Québec pour s’immerger au cœur de la Grande Barrière de corail. Son aventure sensationnelle, elle l’a vécue allongée sur une civière de l’hôpital de Matane. « Quand j’ai su que j’allais me faire opérer au genou, je me suis procuré un casque d’hypnose par réalité virtuelle développé en France [à utiliser pendant l’inter­vention]. C’était super confortable ! Certains patients disent qu’ils ressentent comme des coups de marteau malgré l’anesthésie locale… Moi, je n’ai rien senti. Je n’ai pas vu le temps passer ! »

L’expérience était trop belle pour ne pas être partagée. Quelques mois plus tard, l’hôpital de Matane est devenu le premier centre hospitalier québécois à utiliser de tels casques pour soulager la douleur. « On les emploie en chirur­gie dentaire, durant les accouchements, en coloscopie, pendant la chimio­thérapie, en postopératoire… bref, un peu partout ! » dit avec enthou­siasme la Dre Plassart, qui estime que la réceptivité est bonne tant chez le personnel médical que chez les patients et pati­entes. « Des médecins les ont même utilisés à l’urgence pour calmer la douleur de sciatique d’une femme allergique aux analgésiques ! »

Si la technologie de réalité virtuelle utilisée à l’hôpital de Matane est nouvelle, l’approche thérapeutique, elle, est loin de l’être. De l’incubation des temples d’Égypte ancienne, en passant par les cercles de guérison chamaniques sibériens et le magnétisme animal du 18e siècle, l’hypnose sert à soulager les souffrances humaines depuis des lustres. Les bases de l’hypnose thérapeutique moderne ont été posées par le psychiatre américain Milton Erickson dans les années 1950. La recherche scientifique sur le sujet se poursuit depuis ; l’hypnose est aujourd’hui un champ d’études crédible… et foisonnant ! Partout dans le monde, on teste ses effets dans tous les pans de la médecine et pour une grande variété de problèmes, du mal de dos à la maladie de Crohn.

En effet, la technique semble fonctionner. En 2020, une méta-analyse rassemblant 45 essais cliniques a montré que les personnes hypnotisées ressentaient 73 % de douleur en moins (toutes formes confondues) que les personnes des groupes témoins.

Si bien que les principes de l’hypnose font désormais partie du cursus uni­versitaire de médecine dans les pays scandinaves, en Grande-Bretagne et en France. Pourquoi la technique n’est-elle pas devenue commune au Québec ?

Une transe naturelle

Le mot hypnose tire son origine du grec ancien húpnos (sommeil). Pourtant, en état d’hypnose, on est loin de dormir, précise le professeur de psychologie clinique et psychopathologie de l’Uni­versité Paris 8 Antoine Bioy. « L’hypnose, c’est le mot utilisé en Occident pour décrire un phénomène de transe. C’est un état de conscience modifié tout à fait naturel dans lequel tout le monde se plonge facilement plusieurs fois par jour, en étant dans la lune ou en conduisant sa voiture en pensant à autre chose », résume l’auteur de la plus récente édition du Que sais-je ? sur l’hypnose.

Mais dans un contexte de soin médical, on va plus loin que la lune ou l’autoroute ! Et on n’y va pas seul : l’hypno­­thérapeute est là pour induire, maintenir et approfondir l’état de transe hypnotique du patient ou de la patiente, qu’il doit bien connaître. « Pour que l’hypnose fonctionne, il faut savoir comment le patient vit sa douleur pour mieux le guider. On utilisera l’ouïe si la musique le touche, on va faire des métaphores avec des références qu’il connaît », explique ce spécialiste des phénomènes de transe.

Exit les spirales, pendules et hypnotiseurs autoritaires ! Les techniques les plus efficaces pour induire la transe hypnotique se fondent sur la suggestion plutôt que sur la coercition, indique le clinicien-chercheur au Centre de recherche de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont David Ogez. « Ce sont des idées que la personne peut interpréter comme elle le souhaite. On l’encourage à s’évader et à se concentrer profondément sur notre voix et sur son monde intérieur pour changer sa perception de la douleur. Avec des ordres, il n’y a que les personnes hautement hypnotisables qui réagissent, soit environ 15 % de la population. Avec la suggestion, on peut hypnotiser 100 % des gens, mais à des degrés différents. »

Plus rien du monde réel n’a alors d’importance : ni le temps ni l’environnement. Cet état de grande concentration mentale combinée à une relaxation profonde entraîne une perte de vigilance et une facilité à accepter ce qui est dit sans tenter de raisonner. Résultat : le cerveau sous hypnose se concentre sur les idées suggérées et réagit faiblement aux stimuli extérieurs, que ce soit une sonnerie de téléphone ou une douleur au genou !

« Le patient, quand il vient nous voir, concentre toute son attention sur ses traumas, sur ses peurs et sur sa vie future avec sa douleur. Nous, on travaille à lui faire sentir de nouvelles perceptions, à lui montrer qu’il a le contrôle de la situation, qu’il peut vivre de nouvelles sensations là où il a mal, y mettre des couleurs ! On guide la personne avec des idées, mais c’est elle qui prend le contrôle.»

Dans le cerveau

Il est facile de s’imaginer que la rela­xation entraîne un état de bien-être. Mais comment expliquer que la douleur disparaisse juste quand on évite d’y penser ou quand on y pense différemment ? La réponse à cette question – et à bien d’autres ! – est issue des percées en neurosciences, dont les premières ont eu lieu dans les années 1990.

À cette époque, les travaux du neurologue Pierre Rainville, de l’Université de Montréal, et ceux de Marie-Élisabeth Faymonville, au CHU de Liège, en Belgique, ont permis de comprendre que l’hypnose agit sur des zones du cerveau qui contrôlent notre perception émotionnelle et sensorielle, et donc sur l’intensité de la douleur. « Par exemple, on a plongé la main de participants sous hypnose dans des bacs d’eau très chaude, raconte Pierre Rainville. On leur disait qu’ils pouvaient régler la température de l’eau en tournant un bouton imaginaire comme on le fait avec une radio. On a observé des modulations dans les zones responsables de la composante sensorielle de la douleur, donc de la perception de l’inconfort, comme le cortex somatosensoriel primaire. »

De plus, ses études ont démontré que des suggestions comme « vous vous sentez de plus en plus à l’aise » peuvent moduler l’activité du cortex cingulaire antérieur, qui joue un rôle dans la perception du caractère désagréable de la douleur. Par la suite, d’autres études ont montré que, parallèlement, l’état hypnotique entraîne un renforcement des connexions entre certaines régions du cerveau, ce qui permet à la personne de mieux contrôler ses sensations. Et que d’autres zones cérébrales, à l’inverse, se « déconnectent », ce qui induit le lâcher-prise.

Même si le champ de recherche reste très actif et que certains mécanismes de l’hypnose demeurent inconnus, une foule d’études cliniques ont déjà permis de développer de nouvelles pratiques standardisées pour la prise en charge de la douleur, aiguë (lors de réparations dentaires, d’un accouchement, d’une intervention chirurgicale) comme chronique (lombalgie, migraine, arthrite rhumatoïde).

Pour la douleur aiguë, les techniques de distraction et de détournement de l’attention fonctionnent particu­lièrement bien, souligne David Ogez, qui est aussi professeur au Département d’anesthésiologie et médecine de la douleur à l’Université de Montréal : « On peut suggérer à une femme sur le point d’accoucher qu’elle est sur une plage et que les contractions sont comme des vagues. Plus la personne est attentive et absorbée par ce qu’elle vit dans sa tête, plus l’hypnose fonctionne. »

Les études tendent d’ailleurs à démontrer que, lorsque l’hypnose est utilisée seule ou en complément de soins analgésiques traditionnels, il y a une diminution de l’utilisation d’opioïdes, une réduction des temps d’hospitalisation et des coûts médicaux. « On peut éviter les risques d’une analgésie généralisée et accélérer la récupération postopératoire », note l’anesthé­siologiste Jean-François Courval, qui pratique l’hypnose dans divers centres hospitaliers du Québec depuis quelques années.

Pour la douleur chronique, c’est plus compliqué, explique Antoine Bioy. « Certaines émotions interviennent parce que cette douleur est inscrite dans le corps. Le patient se sent menacé par la douleur, qui attaque son intégrité physique ; il va sentir qu’il n’a pas le contrôle sur celle-ci. C’est pourquoi le thérapeute doit faire preuve d’une grande écoute et de créativité pour aider la personne à changer sa perception de la douleur. »

Plusieurs séances peuvent toutefois apporter une amélioration : en 2022, une revue systématique et méta-analyse basée sur 9 essais cliniques (incluant 530 personnes) a rapporté une diminution allant jusqu’à 56 % de l’intensité de la douleur chronique musculo­squelettique et neuropathique, après au moins 8 séances d’hypnose. Dans ce contexte, les techniques d’autohypnose sont également prometteuses. Elles permettent d’apprendre à la personne à induire elle-même la transe quand elle en ressent le besoin. « L’idéal, c’est de la pratiquer tous les jours et de le faire, au besoin, quand les douleurs se présentent. On ne parlera pas de guérison, mais plutôt d’adaptation : les gens apprennent à vivre et à bouger avec la douleur. Ils ne la laissent plus les contrôler. Ils ne parleront plus de douleurs chroniques. Ils vont dire ‘‘tiens, j’ai un peu mal aux articulations aujourd’hui, il va sans doute pleuvoir demain’’, mais sans plus. Ils ont plus confiance en eux et en leurs capacités », explique-t-il.

Des études se penchent aussi sur l’efficacité de l’hypnose de groupe et de celle basée sur des enregistrements à écouter à la maison, deux approches qui semblent apporter des bénéfices.

Photo: Shutterstock

Des études ont démontré que des suggestions comme « vous vous sentez de plus en plus à l’aise » peuvent moduler l’activité du cortex cingulaire antérieur, qui joue un rôle dans la perception du caractère désagréable de la douleur.

 

Pourquoi pas au Québec ?

Sans reconnaître formellement son efficacité, le Collège des médecins du Québec « ne s’oppose pas à l’utilisation de l’hypnose dans un contexte médical lorsque cette technique non invasive est bien encadrée par une équipe médicale, qui est prête à intervenir au besoin », a dit un porte-parole. Mais on est encore loin d’une intégration systématique aux cursus universitaires.

Pourquoi cette procédure est-elle boudée chez nous ? « Les chercheurs et professionnels de la santé ne sont pas assez au fait des résultats de recherche », avance Pierre Rainville en ajoutant qu’il fait souvent équipe avec son collègue clinicien David Ogez pour donner des conférences tant au grand public qu’au personnel de la santé.

M. Ogez forme aussi des praticiens du domaine de la santé au sein de la Société québécoise d’hypnose, fondée en 1998 pour encadrer cette pratique. « Chaque année, on donne des formations de base à une cinquantaine de professionnels, soit des médecins, des dentistes, des psychologues et des psychothérapeutes. Toutes les places sont pleines, la demande est là ! »

L’anesthésiologiste Jean-François Courval a justement fait partie d’une de ces cohortes durant la pandémie. Aujourd’hui, il ne se passerait plus de l’hypnose dans sa pratique. « Ça me permet parfois de faire une anesthésie locale plutôt que générale. On est toujours prêts à augmenter les doses de médicaments ou à basculer en analgésie totale au besoin, mais ça arrive rarement », explique celui qui a été président de l’Association des anesthésiologistes du Québec de 2016 à 2020.

Ses collègues sont réticents à l’imiter. « On est environ une quinzaine sur 800 à utiliser l’hypnose. C’est dommage, car avec la crise des opioïdes, on aurait intérêt à utiliser des techniques non invasives qui diminuent la douleur avant, pendant et après les chirurgies, déplore-t-il. Je pense qu’il devrait y avoir au moins un cours de base obligatoire en communication hypnotique obligatoire pour les étudiants en médecine. Mais pour avoir discuté avec un collègue à l’Université de Montréal, disons que ce n’est pas dans les priorités. » David Ogez, lui, ne perd pas espoir : « Si on pouvait former des infirmières ou des inhalothérapeutes à l’hypnosédation [combinaison de l’hypnose et de la médication analgésique], ce serait l’idéal, car ces personnes suivent le patient dans ses soins opératoires et postopératoires. »

Il mise aussi sur les casques de réalité virtuelle pour élargir l’offre de soins par l’hypnose au Québec. L’équipe du laboratoire de recherche en hypnose médicale de l’Université de Montréal qu’il dirige réalise en ce moment deux projets avec ce type de dispositif. « Nous avons conçu les discours hypnotiques, et un artiste visuel a développé les paysages virtuels qui seront présentés aux patients. L’un des projets vise à gérer la douleur lors de la transplan­tation de cellules souches, un moment extrêmement souffrant de la chimio­thérapie que les patients vivent en isolement en raison de la faiblesse de leur système immunitaire. L’autre projet concerne le traitement de douleurs chro­niques chez des personnes âgées », détaille David Ogez.

Qui sait, peut-être pourrez-vous, vous aussi, vous évader bientôt vers une plage tropicale ou une forêt enchantée dans le confort… d’une civière d’hôpital !

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