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23 novembre 2023
Temps de lecture : 3 minutes

Être prof d’université, c’est diriger une PME

Illustration: Martin Patenaude-Monette

La chercheuse Dominique Claveau-Mallet explique une fois pour toutes ce que veut dire être « prof d’université ».

Au fil de mes conversations dans les fêtes de famille, chez le coiffeur ou avec mes voisins, je me rends compte que plusieurs ne saisissent pas du tout la nature de mon travail et ce que je fais au quotidien. C’en est frustrant !

En général, les gens pensent que j’enseigne quelques heures par semaine durant l’année scolaire et que je suis en vacances tout l’été. Mais pas du tout !

Dans le jargon universitaire, le mandat du « corps professoral » se décline en trois volets : la recherche, les services à la collectivité et l’enseignement. Laissez-moi vous expliquer (sans jargon !) ces trois casquettes.

Le mandat de recherche consiste à faire avancer la science. Nous sommes un peu comme des leaders de PME. Tels des entrepreneurs et entrepreneuses du savoir, nous dirigeons une équipe (jeunes à la maîtrise et au doctorat, personnel technique, et professionnels et professionnelles de recherche) dont la mission est de créer des produits à valeur ajoutée : des articles scientifiques, des livres, des brevets d’invention.

Nous gérons donc avant tout des questions de ressources humaines – il faut maximiser le développement des forces étudiantes sous notre direction, le but étant que la relève acquière un savoir et des compétences poussés et contribue à la société une fois les études terminées.

Pour que cette belle entreprise roule, il faut de l’argent. Saviez-vous que nous n’obtenons pas automatiquement du financement ? Comme toutes les têtes dirigeantes de PME, nous devons convaincre des investisseurs du bien-fondé de nos idées et du réalisme du plan de match de notre équipe.

Nos investisseurs potentiels sont surtout… la société, par l’entremise des organismes subventionnaires des gouvernements. Il nous faut donc participer aux concours d’organismes fédéraux ou provinciaux de financement de la recherche. Une bonne proportion de ces concours suit un cycle annuel. Les demandes de subvention sont déposées à l’automne, évaluées à l’hiver, puis les résultats tombent au début du printemps. Ce qui fait de la fin de l’été et de l’automne une saison intense pour ceux et celles qui s’engagent dans la démarche (ouf, j’ai survécu aux derniers mois !). Dans ces concours, les projets proposés sont évalués par d’autres scientifiques, qui les classent selon des critères qui s’attardent à l’importance et à la qualité scientifique du projet, ainsi qu’au succès en recherche de la personne qui fait la demande. Les taux de succès à ces concours varient et peuvent être de seulement 10 %. Oui, ce métier est hautement compétitif !

Les services à la collectivité comprennent toute forme d’intervention visant à faire profiter la société de nos expertises. Ces interventions comprennent, entre autres, les entrevues dans les médias pour expliquer l’actualité, la participation à la refonte de normes pour faire évoluer les pratiques et les interventions en cour comme témoins experts.

L’enseignement est l’aspect le mieux connu de notre travail. Ce n’est pas pour autant le plus simple : il faut tenir à jour le contenu de nos cours en les alimentant avec les développements les plus récents de notre domai­ne. Ce n’est pas une mince tâche, car les bonnes pratiques évoluent très vite. Par exemple, dans le domaine de l’environnement, l’année 2023 a vu arriver des préoccupations sur les PFAS – ces substances que l’on trouve partout, mais qui sont toxiques –, alors que l’on n’en parlait pas du tout il y a cinq ans.

Autour d’une vision

Les professeurs et professeures sont habituellement recrutés à partir d’un bassin de finissants et finissantes au doctorat ou au postdoctorat. Ironiquement, la capacité à effectuer des projets de recherche n’est pas l’aptitude la plus importante dans ce métier. Il faut surtout avoir la capacité de créer un engouement autour de sa vision.

Je me souviens d’avoir vécu un choc en commençant ma carrière de professeure, lorsque j’ai compris que je devrais plus souvent gérer des équipes de travail que manipuler des éprouvettes et des échantillons. Adieu les travaux de laboratoire, c’est au tour de l’équipe de recherche de mettre la main à la pâte ! Person­nellement, je suis parfois nostalgique du bon vieux temps, durant mon doctorat, où c’est moi-même qui réalisais les expériences.

Les aptitudes relationnelles et l’intelligence émotionnelle sont des incontournables du métier, et on les apprend sur le tas. Le nombre et le type d’interlocuteurs et interlocutrices à qui nous avons affaire sont très diversifiés, allant de l’étudiante chez qui on tente d’allumer une étincelle au collègue avec qui on négocie des charges d’enseignement en passant par l’agent qui répond à nos questions sur les règles d’un concours de subvention.

Aussi riche soit-il, le métier comporte un piège majeur. Les professeurs et professeures ont beaucoup de flexibilité, ils sont complètement libres de décider du nombre d’heures que contient une semaine de travail et quand et comment ils prennent leurs vacances. En pratique, il est très difficile de décrocher. Parfois, j’ai l’impression que mon travail est une suite ininterrompue de décisions, dont plusieurs sont critiques, parce qu’elles concernent des jalons du parcours universitaire de mes étudiants et étudiantes aux cycles supérieurs, ou encore des livrables réalisés dans le cadre de contrats de recherche avec des échéances. Pour la plupart de ces décisions, me faire remplacer s’avère beaucoup plus compliqué que d’ouvrir mes courriels ici et là pour les régler. Donc je ne prends jamais de vacances 100 % déconnectées. Et il y a l’inévitable flot des idées qui trottent dans la tête à toute heure du jour (ou de la nuit). Au bas mot, les profs sont des bourreaux de travail. Il faut se méfier de cet enthousiasme, qui peut mener à l’épuisement.

Bref, le métier de professeur est un pacte entre un individu et la société. En échange d’un salaire et d’une liberté d’action (la fameuse liberté univer­sitaire !), nous nous engageons à trouver et à construire les meilleures pistes pour faire avancer la science dans nos domaines respectifs. C’est un métier qui s’accompagne d’une grande responsabilité, mais c’est aussi un métier extraordinaire !

 

Dominique Claveau-Mallet est professeure adjointe au Département des génies civil, géologique et des mines de Polytechnique Montréal. Elle est titulaire de la Chaire du Canada en traitement décentralisé et à petite échelle de l’eau.

Les scientifiques qui ont envie de prendre la parole dans nos pages peuvent écrire à courrier@quebecscience.qc.ca

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