Opération de recherche à bord de l’Amundsen, au large de l’île de Baffin en 2016. Photo: Pierre-Olivier Couette
Une muraille de glace semblable à celles de l’Antarctique a existé dans l’Arctique canadien – puis a disparu – il y a plusieurs milliers d’années.
Pour en savoir davantage sur la fonte de l’Antarctique, regardez du côté… de l’Arctique ! Là-haut, dans la baie de Baffin, au large du Groenland, une barrière de glace a en effet existé puis a fondu il y a environ 14 500 ans, ce qui a contribué à rehausser le niveau des mers de plus de 20 mètres !
Comme c’est le cas aujourd’hui, un réchauffement du climat a été la cause de la disparition de ce rempart de protection. Les épais glaciers qui reposent sur un substrat rocheux, appelés inlandsis, dépendent en effet des barrières de glace marine, qui forment des obstacles naturels entre eux et l’eau salée.
« En ce moment, les grands glaciers de l’ouest de l’Antarctique [une partie de l’inlandsis de l’Antarctique] sont protégés de la mer par de la glace flottante. Si ce tampon vient à disparaître, cela accélérera l’écoulement de la calotte glaciaire, exactement ce qui s’est passé dans le Nord canadien il y a 14 millénaires », indique Patrick Lajeunesse, professeur au Département de géographie de l’Université Laval. Avec le postdoctorant Pierre-Olivier Couette et des collègues d’Allemagne et de France, il signe l’étude détaillant cette découverte, parue en octobre 2022 dans la revue Communications Earth & Environment.
Remonter le fil du temps
Ces travaux se basent sur des données récoltées par des navires de recherche, y compris le brise-glace canadien Amundsen, qui est muni d’un sonar multifaisceaux. Situé sous la coque, l’appareil permet de cartographier en détail les fonds marins grâce à l’écho de centaines d’ondes acoustiques qui se propagent dans l’eau.
Les reliefs sous-marins de la baie de Baffin ainsi esquissés ont été comparés avec des données stratigraphiques acquises par un autre dispositif : un profileur acoustique de sédiments. « Cela rend possible l’étude de l’empilement des couches de sédiments au fil du temps, précise Patrick Lajeunesse. La superposition de ces jeux de données permet de reconstruire une chronologie des événements passés. »
Des travaux antérieurs effectués dans la baie de Baffin avaient révélé qu’une barrière de glace s’y trouvait probablement lors de la dernière glaciation. C’est ce qui a incité l’équipe à creuser cette piste, avec succès. « Nous avons découvert sous l’eau une longue crête de sédiments rocheux, parallèle à la côte. Elle provient selon nous d’un glacier qui fut longtemps protégé par une barrière de glace », explique-t-il.
Cette glace s’est accumulée à cet endroit pendant la période allant de 25 000 ans à 16 500 ans avant aujourd’hui. Puis, l’élévation naturelle des températures mondiales a petit à petit sonné le glas de la barrière de glace qui, à son apogée, méritait le titre de muraille. Deux millénaires plus tard, la mer entamait sévèrement les grandes calottes de glace assises sur du roc qui bordaient jadis la baie de Baffin.
Événement analogue
Les similitudes avec ce qui se passe de nos jours en Antarctique, au Groenland et dans les glaciers de montagnes sont frappantes. La seule différence : parce qu’il est le fait des activités humaines, le réchauffement climatique actuel est beaucoup plus rapide. « Cela contribue à rendre incertains les scénarios climatiques », déplore Patrick Lajeunesse. Une récente étude parue dans Nature Climate Change qualifie même d’inévitable et d’irréversible la fonte des barrières de glace de l’Antarctique occidental.
« De quelle amplitude sera l’élévation du niveau de la mer ? Se fera-t-elle sur des années, des décennies ou des siècles ? Il faudra davantage d’études comme la nôtre afin d’augmenter la précision des modélisations », conclut Patrick Lajeunesse. Dans tous les cas, les communautés côtières doivent s’attendre à avoir tôt ou tard les pieds dans l’eau, hélas.

Patrick Lajeunesse, Jean-François Ghienne et Pierre-Olivier Couette. Photos: Patrick Lajeunesse; Jean-François Ghienne

Ont aussi participé à cette découverte : Étienne Brouard, Jean-François Ghienne, Dierk Hebbeln, Catalina Gebhardt et Boris Dorschel (Commission géologique du Canada, Université de Strasbourg en France, Université de Brême et Institut Alfred Wegener pour la recherche polaire et marine en Allemagne).