Des traces de pas préhistoriques trouvées dans le parc de White Sands, où l’on peut aussi voir des empreintes de mammouths, de paresseux géants ou de camélidés. Photo: Jeff Pigati et Kathleen Springer/USGS
Quand et comment le continent américain a-t-il été peuplé ? Des empreintes préhistoriques créent un nouveau rebondissement dans cette histoire controversée.
On imagine facilement la scène. Un bambin titube dans le sable à côté de sa mère. Fatigué, il lui tend les bras ; elle le cale sur sa hanche et poursuit son chemin. Figées dans le sable du parc national de White Sands, dans l’État du Nouveau-Mexique, leurs empreintes ont traversé le temps. Mais combien de temps exactement ?
La question fait l’objet d’incessants débats depuis la découverte de ce gisement de traces préhistoriques en 2009 – le plus gros au monde, avec des centaines de milliers d’empreintes humaines et animales moulées dans le sable et mises au jour par l’érosion. Mais une nouvelle étude parue dans Science apporte une datation difficilement réfutable : certaines des traces humaines (les analyses portent sur 61 d’entre elles) ont été imprimées il y a 20 000 à 23 000 ans ! C’est bien avant la date d’arrivée généralement admise des groupes humains sur le continent américain, soit il y a environ 15 000 ans. Il est temps de revoir le scénario !
La surprise n’est pas totale. En 2021, l’équipe de l’Institut d’études géologiques des États-Unis avait analysé une première fois les couches dans lesquelles certaines empreintes demeurent enfouies, tout près des traces de la femme et de l’enfant. Pour les dater, les scientifiques s’étaient appuyés sur le carbone 14 contenu dans des graines de plantes aquatiques du genre Ruppia, emprisonnées dans les sédiments. Résultat : un âge estimé à 21 000 à 23 000 ans. Publiée elle aussi dans Science, l’étude avait fait l’objet de virulentes critiques : si le taux de carbone 14 dans les plantes reflète le taux atmosphérique, qui varie au fil des époques et permet de dater précisément un résidu biologique, les plantes aquatiques, elles, utilisent le carbone présent dans l’eau. Celui-ci ne provient pas que de l’atmosphère, mais aussi des coquilles de mollusques dissoutes, ce qui peut conduire à surestimer l’âge du spécimen.
L’équipe a donc refait le travail avec du pollen d’origine terrestre. Et elle a daté les sédiments eux-mêmes, par luminescence stimulée optiquement. Cette technique évalue le temps depuis lequel des minéraux n’ont pas été exposés à la lumière du jour. Verdict ? Le même que la première fois, à 1000 ans près. « On peut opposer des arguments à n’importe quelle technique de datation, mais la concordance entre les trois méthodes fait qu’il est vraiment difficile de contester nos conclusions », affirme Kathleen Springer, géologue et cosignataire des deux publications.
Sortir du dogme
Alors, fin du débat ? « On l’espère, mais on attend de voir », répond prudemment la chercheuse. Convaincre la communauté n’est pas chose aisée, tant ces résultats mettent à mal la théorie qui a prédominé pendant des décennies : celle du Clovis First. Selon cette dernière, les premiers peuples nord-américains appartenaient à la culture dite de Clovis, ayant émergé après la dernière glaciation. « Lorsque nous avons commencé notre étude en janvier 2020, le consensus était que les Clovis étaient présents en Amérique du Nord il y a environ 13 000 ans, et que certains sites “pré-Clovis” repoussaient la date d’arrivée aux alentours de 14 000 ou 15 000 ans », résume Kathleen Springer.
Les indices « pré-Clovis », qui ont fait surface dès les années 1990, se sont récemment multipliés. En 2018, par exemple, des pointes de flèches découvertes au Texas ont été datées à -15 000 ans ; en 2020, des excréments humains fossilisés vieux de 14 000 ans ont été trouvés dans une grotte en Oregon ; en 2023, d’autres pointes, dénichées en Idaho, ont battu le record des plus vieux outils avec un âge de 15 700 ans.
On comprend que les empreintes de White Sands, avec leurs 5000 ans de plus, sèment la zizanie. D’autant qu’elles coïncident avec l’apogée de la dernière glaciation. À cette époque, d’immenses glaciers couvraient la quasi-totalité du Canada et du nord des États-Unis actuels, formant une barrière que l’on croyait impossible à franchir pour des peuples venus à pied d’Asie, via le détroit de Béring émergé.
Pour Julien Riel-Salvatore, directeur du Département d’anthropologie à l’Université de Montréal, il faut se rendre à l’évidence. « Cette découverte sous-entend que les modèles de diffusion humaine dans les Amériques doivent être revus. Malgré la glace, les gens ont trouvé des façons de se déplacer de la Béringie vers les plaines, peut-être dans des embarcations, le long de la côte Pacifique », avance le chercheur, qui trouve l’étude « bien ficelée et convaincante ».
Il estime que ce résultat va inciter les archéologues à se pencher sur d’autres dépôts géologiques de cette période, mais il met en garde contre un excès d’enthousiasme, en particulier sur des sites controversés comme la grotte de Chiquihuite, au Mexique. Des archéologues y ont mis au jour près de 2000 fragments de pierre ressemblant à des outils, dont certains semblent dater de… 26 000 ans avant notre ère, selon deux études publiées dans Nature en 2020. Mais plusieurs mettent en doute le fait qu’il s’agit d’outils, et déplorent qu’aucun ADN humain n’ait été trouvé sur place.
La piste de White Sands permettra-t-elle de reconstituer l’histoire du peuplement du continent ? Kathleen Springer et ses collègues n’ont en tout cas pas fini de l’explorer. « Nous recueillons des données pour reconstituer les conditions climatiques et environnementales auxquelles les humains et la mégafaune ont fait face. Nous avons aussi commencé à travailler sur d’autres sites du parc qui nous intriguent. Il y a des milliers d’empreintes… Alors, restez à l’affût ! »