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30 janvier 2024
Temps de lecture : 4 minutes

Notre corps abrite des cellules d’autres personnes

Illustration: Sophie Benmouyal

La science est formelle : chacun et chacune de nous abrite, en plus de ses milliers de milliards de cellules, quelques cellules étrangères. Loin d’être de simples figurantes, ces voyageuses redéfinissent le « soi ».

Nous l’avons toutes et tous appris à l’école : nous sommes issus d’une seule cellule, dont la moitié des gènes proviennent de notre père et l’autre, de notre mère. Cette cellule se divise, puis ses descendantes se divisent à leur tour, et ainsi de suite, jusqu’à former un être au patrimoine génétique unique – et uniforme. Sauf que ce récit est un peu réducteur : en réalité, nous portons en nous des cellules étrangères, venues d’autres individus. Léguées en douce par la mère, le frère aîné, la grand-mère ou encore un jumeau disparu, ces « intruses » longtemps ignorées participent pourtant pleinement au fonctionnement de notre organisme.

La journaliste scientifique française Lise Barnéoud a enquêté pendant plus d’un an sur ces cellules « microchimériques », qui redéfinissent les notions d’hérédité et d’identité, et font tomber les dogmes de la biologie les uns après les autres. Son ouvrage Les cellules buissonnières, paru à l’automne 2023, raconte l’histoire de leur découverte, en s’appuyant sur des cas aussi perturbants qu’intrigants, et part à la rencontre des rares scientifiques qui les traquent. Un essai qui se lit comme un roman et qui, comme le dit si bien son autrice, « emberlificote nos frontières corporelles et temporelles ».

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Québec Science Le chimérisme évoque quelque chose d’anormal, voire de monstrueux. Que signifie ce terme ?

Lise Barnéoud En effet, la Chimère est une créature mythologique avec une tête de lion, un corps de chèvre et une queue de serpent. Mais les biologistes ont utilisé ce terme il y a plus de 100 ans, au départ en botanique, pour désigner un végétal greffé, qui est un organisme composé de deux génomes différents.

On parle aujourd’hui de « microchimérisme » pour désigner le fait d’avoir en soi des cellules qui proviennent d’autres individus, mais à des concentrations extrêmement faibles – d’où le préfixe « micro ».

QS Comment les scientifiques se sont-ils aperçus de la présence de ces cellules étrangères ?

LB En 1893, un médecin légiste allemand, le Dr Schmorl, autopsie des femmes enceintes mortes d’éclampsie et repère dans leurs poumons de grosses cellules dont la forme caractéristique indique qu’elles proviennent du placenta [et donc du fœtus]. Puis, on en trouve dans le sang de femmes enceintes en pleine santé. Ce sont des cellules de garçon, porteuses du chro­mosome Y, qu’on arrive à repérer plus facilement.

Ensuite, dans les années 1950, l’histoire d’une femme vient renforcer ces observations. Les médecins réalisent que ses globules rouges sont à la fois du groupe O et du groupe A, ce qui est théoriquement impossible. Or, on savait que, chez les bovins jumeaux, les circulations sanguines se mélangent pendant le développement intra-utérin – au point que, s’il y a un mâle et une femelle, la femelle sera stérile [parce qu’elle a reçu trop d’hormones mâles]. Cette femme, elle aussi, avait un jumeau et avait récupéré une partie de ses cellules sanguines.

QS En moyenne, quelle est la concentration de cellules microchimériques dans un corps humain ?

LB On ne le sait pas ! Ces cellules ne sont pas réparties de façon homogène : chez certaines personnes, on pourra trouver 1 % de cellules microchimériques dans certains organes, ou un pour mille, ou zéro. C’est très variable, mais elles sont rares, peut-être une sur plusieurs centaines de milliers.

QS On a vu qu’une femme enceinte pouvait récupérer des cellules de son fœtus. Quels sont les autres modes de transmission ?

LB Le voyage le plus fréquent est ce microchimérisme transplacentaire. Dans le ventre de sa mère, un fœtus reçoit des cellules mater­nelles, qui s’intègrent dans les tissus en développement. Réciproquement, il transmet des cellules à sa mère. On sait que ces cellules persistent ensuite, même si leur taux diminue. Une femme qui a eu plusieurs enfants a donc en elle des cellules de chacun d’eux, y compris celles d’embryons qui n’ont pas vu le jour.

Lorsqu’elle est de nouveau enceinte, toutes ces cellules présentes en elle peuvent retourner vers le fœtus : celui-ci peut hériter des cellules de ses frères et sœurs aînés, mais aussi de sa grand-mère, puisque les femmes conservent des cellules de leur propre mère, acquises in utero [les hommes aussi, mais ils ne les transmettent pas].

Enfin, il n’est pas rare que deux embryons soient présents en début de grossesse, et qu’ils fusionnent à un stade précoce. On parle alors de jumeau évanescent : de 10 à 30 % des grossesses débuteraient en fait avec deux embryons, même si c’est un chiffre difficile à confirmer. L’embryon restant se développe avec deux lignées génétiques différentes, en proportion variable selon les cas.

QS Dans le livre, vous citez plusieurs exemples spectaculaires s’expliquant par une jumelle ou un jumeau évanescent. Il y a notamment cette Américaine, dont deux des trois enfants ne sont pas génétiquement les siens, car certains de ses ovules proviennent de sa jumelle évanescente. Voilà qui remet en question la notion d’hérédité !

LB Il n’y a qu’une dizaine de cas connus dans le monde de personnes ayant un chimérisme des gamètes [ovules ou spermatozoïdes]. Mais ça ne veut pas dire qu’il n’y en a qu’une dizaine en tout ! Sans test poussé, on ne peut pas le savoir.

Tout cela bouleverse en effet la notion d’hérédité, qui se définit classiquement comme la transmission d’une génération à la suivante. Les recherches sur le microchimérisme montrent que les mères héritent de leurs enfants, les frères de leurs sœurs, etc. Il y a une forme d’hérédité à l’envers, d’hérédité horizontale, des sauts de génération.

QS Il peut donc y avoir des erreurs judiciaires ?

LB Oui, et, à ma connaissance, la police n’est pas sensibilisée à ces questions. L’ADN est encore considéré comme une preuve absolue, sauf pour les personnes greffées, car on sait depuis longtemps que les cellules du donneur peuvent remplacer celles du receveur, en particulier en cas de greffe de moelle osseuse [ça peut être le cas pour le sang, la salive, le sperme].

QS Le corps ne rejette-t-il pas habituellement les éléments étrangers ?

LB L’existence du microchimérisme a longtemps été mise en doute parce qu’elle remettait justement en cause le dogme du système immunitaire, censé patrouiller à la recherche de la moindre cellule étrangère pour la rejeter. Cette conception a freiné la recherche : les scientifiques pensaient que ces cellules étaient forcément pathologiques, qu’elles étaient responsables de maladies auto-immunes – ou plutôt « allo-immunes ». Même si ça peut être vrai lorsqu’elles sont trop nombreuses ou bien porteuses d’un bagage génétique particulier, on sait maintenant que la majorité sont inoffensives et parfaitement acceptées par notre système immunitaire. Nous sommes tous et toutes microchimériques.

QS Comment expliquer que ce phénomène soit encore si méconnu ?

LB En partie par le fait que les cellules microchimériques, très rares, sont difficiles à repérer, même s’il y a maintenant des techniques pour détecter certains marqueurs à leur surface. Cela s’explique aussi parce que la grossesse est peu étudiée, encore aujourd’hui.

QS Non seulement ces cellules ne sont pas nocives, mais elles peuvent être bénéfiques. De quelle façon ?

LB Plusieurs études montrent que les cellules microchimériques d’origine fœtale sont très sensibles aux signaux inflammatoires, et qu’elles migrent vers les tissus lésés. On pense qu’elles sont totipotentes [capables de se différencier en n’importe quel type de cellule dans l’organisme maternel].

Il y a une vingtaine d’années, le chercheur français Kiarash Khosrotehrani, qui était alors au doctorat à Boston, avait rendu fluorescentes des cellules de fœtus de souris. Une des souris gestantes s’était blessée à l’oreille durant la nuit et, le matin, il a vu une masse fluorescente dans l’oreille abîmée de la mère. Il a cru à un artefact, mais non : les cellules fœtales venaient aider à réparer la blessure. Il était estomaqué !

Plusieurs études chez la souris montrent que ces cellules peuvent aussi réparer les lésions cardiaques. Cela explique peut-être pourquoi les femmes enceintes qui font un infarctus se remettent plus vite que les autres. C’est probablement grâce aux cellules fœtales.

Quant aux cellules maternelles, on en a aussi trouvé dans différents organes, par exemple dans un pancréas d’enfant diabétique, où elles produisaient de l’insuline.

QS Ces bénéfices potentiels vont-ils stimuler la recherche, encore très marginale, dans le domaine ?

LB Le fait d’entrevoir des applications médicales rend le microchimérisme soudainement plus intéressant. On peut imaginer par exemple attirer artificiellement les cellules d’origine fœtale pour réparer une plaie chez un grand brûlé. Au-delà de la régénérescence, on s’aperçoit que les cellules maternelles participent à l’éducation du système immu­nitaire du fœtus en lui « montrant » à quoi ressemblent les germes du monde extérieur. Cela peut donc aussi avoir des implications en vaccination et pour la compréhension des maladies infectieuses.

QS Dans votre livre, vous vous gardez bien de prêter des intentions à ces cellules. Mais n’est-ce pas perturbant d’abriter des cellules de son enfant ou de sa mère dans le cerveau ou le cœur ?

LB J’ai parlé pendant plus d’un an de ce sujet autour de moi et, chaque fois, cela résonnait différemment chez les gens selon leur trajectoire de vie. Au début, leurs interprétations me gênaient ; ça m’a longtemps retardée dans l’écriture. Mais au fur et à mesure, j’ai accepté que chacun trouve du sens dans cette réalité. Qui suis-je pour dire à une femme qui croit qu’un frère aîné décédé vit encore en elle, via ses cellules, que cela n’a aucune influence biologique ?

Par contre, il est possible de relati­viser, avec des informations scientifiques : ce n’est pas parce qu’un neurone sur un milliard est issu d’un de tes enfants que cela influence ta façon de penser, par exemple.

Dans le livre, je réfléchis aussi au vocabulaire lourd de sens que l’on emploie pour parler du système immunitaire, qui n’est pas la forteresse qu’on a longtemps imaginée. Idem pour les cellules microchimériques, qu’on a qualifiées de migrantes, d’envahisseurs franchissant des frontières, etc. Je remets en question ces métaphores guerrières, qui ont une influence sur la façon dont on se pense par rapport aux autres, et dont on pense la société. Il est temps de parler différemment de l’immunité. C’est plutôt un système qui permet de vivre avec les autres, et non contre eux.

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