Un courant philosophique et philanthropique est adopté par de nombreuses figures phares du monde de la tech. Connaissez-vous la théorie de l’altruisme efficace?
Passez un peu de temps dans la Silicon Valley et vous croiserez inévitablement des adeptes de la théorie de l’altruisme efficace (AE). Ce courant philosophique et philanthropique, adopté par de nombreuses figures phares du monde de la tech (dont le controversé Elon Musk), vise à faire le bien de manière rationnelle et optimisée. Les adeptes de l’AE tenteront donc de déterminer l’approche qui permettra d’avoir le plus grand impact avec le moins de sous dans des causes comme la malnutrition, la malaria ou la souffrance animale.
Mais une partie des partisans de l’AE n’ont que faire des problèmes actuels, ou presque. Ces adeptes du « long-termisme » considèrent qu’agir en faveur des générations futures devrait être une priorité morale, explique le philosophe de l’Université de Wuhan Antonin Broi, spécialiste du sujet et adepte de l’AE. « Selon cette thèse, le fait que nous soyons en vie maintenant ne devrait pas nous donner de privilège vis-à-vis des générations futures », dit-il.
Sous ce couvert somme toute assez logique, l’AE inquiète cependant les critiques qui se préoccupent de l’impact de cette vision du monde sur le milieu technologique.
« Les priorités de la recherche suivent le financement », rappelait en 2022 la chercheuse américaine spécialisée en intelligence artificielle Timnit Gebru. Or les partisans de l’AE commencent à peser lourd dans ledit financement : en quelques années, ils ont déjà amassé en philanthropie des milliards de dollars, selon un article de Vox de 2022. Pour beaucoup de long-termistes, cet argent doit servir à réduire les dangers existentiels auxquels l’humanité fait face, comme une intelligence artificielle dont on aurait perdu le contrôle, les pandémies et la guerre nucléaire. Timnit Gebru estime qu’en priorisant ainsi l’avenir lointain, les adeptes de l’AE font « proliférer des produits qui nuisent à des groupes marginalisés dans l’immédiat ». En clair, des millions de dollars sont investis dans la croissance technologique ou la colonisation de l’espace, devenues priorités morales. En contrepartie, la crise climatique, par exemple, n’est pas une cause qui inquiète tous les long-termistes : certains croient que d’autres dangers sont plus pressants.
Qu’on y adhère ou pas, cette philosophie fait déjà partie de nos vies, introduite par les technologies conçues dans la Silicon Valley. On peut s’inquiéter ou se réjouir de son influence, mais l’ignorer est impossible: c’est une vision qui contribue largement à modeler l’avenir technologique.