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04 mars 2024
Temps de lecture : 3 minutes

Deux spécialistes demandent le retour à l’heure normale toute l’année

Illustration: Martin Patenaude-Monette

Le changement d’heure vous agace ? Roger Godbout et Joseph De Koninck, deux experts du sommeil, en ont assez, eux aussi !

Le prochain passage à l’heure avancée au Québec aura lieu bientôt, pendant la nuit du samedi 9 mars au dimanche 10 mars. Cette pratique du changement d’heure a été mise en place dans de nombreux pays il y a plus d’un siècle pour économiser de l’énergie en soirée et ainsi soutenir les efforts des usines de guerre. Elle est aujourd’hui remise en question à peu près partout, car elle n’est plus justifiée et dérange presque tout le monde. Plusieurs pays ont aboli la pratique au cours des dernières années, mais la solution est source de débat : faut-il garder de façon permanente l’heure normale ou l’heure avancée ?

Que dit la science à ce sujet ? Elle montre clairement que le changement semi-annuel d’heure est nocif pour la santé et que l’heure normale est celle qu’il faut adopter de façon permanente, pas l’heure avancée.

Pourquoi ? D’abord parce que l’être humain est un animal diurne, qui a besoin d’être exposé à la lumière du jour pour fonctionner normalement. À l’origine, nos ancêtres vivaient près de l’équateur, où les périodes quotidiennes de lumière et d’obscurité valent 12 heures chacune. Des populations se sont ensuite établies vers le nord, le Canada faisant partie des territoires habités les plus nordiques. Cela implique une variation saisonnière inégale de luminosité qui passe chez nous de 16 heures en juin à 8 heures (la moitié moins !) en décembre.

Les activités diurnes se sont organisées en fonction de la longueur de la période de lumière, dont la moitié est atteinte lorsque le soleil est à son plus haut (le « zénith »). À l’heure avancée, au même endroit, le soleil est au zénith à 13 h plutôt qu’à midi. On n’a donc pas plus de lumière sous l’heure avancée : on transfère simplement une heure de lumière du matin vers l’après-midi. Cela a une grande importance pour notre horloge biologique.

Cette dernière se trouve dans le centre de notre cerveau, et son activité est génétiquement rythmée sur 24 heures. Elle contrôle par exemple les variations de la vigilance (éveil, sommeil) ; le moment de la production d’hormones, dont la fameuse mélatonine ; les
performances physiques et mentales et la température corporelle. Son action est principalement synchronisée par l’exposition à lumière matinale, car c’est à ce moment que le spectre (couleur) de la lumière du jour, en raison de la position du soleil, est le plus approprié pour son fonctionnement, et par l’illumination maximale du midi.

Cela est particulièrement important en hiver, lorsque la période d’illumination solaire est réduite. Lorsque nous sommes à l’heure normale, notre exposition à la lumière est en harmonie avec notre horloge biologique, et notre sommeil se déroule dans la noirceur. Lorsqu’on avancera l’heure, le 10 mars, non seulement nous perdrons une précieuse heure de sommeil, mais, surtout, le soleil se lèvera plus tard le matin pour les huit prochains mois, et le zénith sera « en retard ». Le déplacement de la période d’illumination solaire vers le soir engendre une désynchronisation avec le rythme de l’horloge biologique, d’où les effets négatifs ressentis lors des changements d’heure. Il faut jusqu’à une semaine pour que le système circadien se resynchronise, mais cela peut prendre plus de temps pour les personnes plus vulnérables, comme les enfants, les personnes âgées ou les personnes ayant un trouble du sommeil.

Le sommeil est un autre facteur important à considérer. On se couche idéalement non seulement quand il fait noir, mais également au moment où la température corporelle diminue et que la mélatonine est sécrétée. Notre sommeil est aussi influencé par la durée d’éveil – il faut avoir accumulé une certaine dette de sommeil depuis notre réveil pour établir la pression suffisante nécessaire à l’endormissement. Le consensus scientifique et clinique est que les adultes ont, en moyenne, besoin de 7 à 8 heures de sommeil pour maintenir une bonne santé physique et mentale. Les problèmes de sommeil tant passagers que durables ont des conséquences néfastes bien documentées. Même un déficit d’une heure peut avoir une influence sur l’humeur et la vigilance la journée suivante, et le changement d’heure contribue à perturber les habitudes de sommeil.

Les misères du changement d’heure

La perte de sommeil nous rendra plus susceptibles de ressentir non seulement de la somnolence diurne, mais aussi des problèmes d’humeur, de concentration et de mémoire. Des études ont montré que le risque d’accidents de la route augmente dans la semaine suivant le changement des horloges. Les hôpitaux notent aussi une augmentation des problèmes cardiovasculaires, surtout chez les personnes plus âgées ou qui souffrent déjà d’une mauvaise santé. À long terme, il y a une tendance à se coucher plus tard le soir, ce qui mènera, en été particulièrement, à un décalage des activités sociales vers le soir et à un raccourcissement d’une demi-heure ou plus du temps de sommeil quotidien.

À l’automne, on revient à l’heure normale, ce qui requiert une réadaptation de l’horloge biologique et du sommeil, lesquels s’étaient partiellement adaptés à l’heure avancée. De plus, l’apparition soudaine de la noirceur une heure plus tôt en après-midi rend maussades certains d’entre nous, surtout si on n’a pas pu profiter du lever plus hâtif du soleil. Le bilan est cependant moins problématique que le changement du printemps en ce qui a trait aux accidents de la route et aux incidents cardiaques, mais il y a plus d’effets négatifs sur la dimension psychologique. On sait que l’exposition à la lumière solaire ou artificielle, surtout le matin,
est recommandée dans les cas de dépression saisonnière et de dépression majeure.

Nous sommes tout à fait d’accord avec la Société canadienne du sommeil et la Société canadienne de chronobiologie, qui ont conclu ces dernières années que le Québec et le Canada devraient adopter l’heure normale de façon permanente, celle qui rythmait nos vies avant l’adoption du changement d’heure. Les arguments en faveur de l’heure avancée permanente sont soit inexacts, soit associés à une autre époque. Le 21 juin prochain, le soleil se couchera à 21 h 46*. Qui refuserait de nous accompagner à une terrasse pour en discuter s’il était 20 h 46… sous un ciel étoilé ?

Roger Godbout est professeur émérite au Département de psychiatrie de l’Université de Montréal. Joseph De Koninck est professeur émérite à l’École de psychologie de l’Université d’Ottawa.

*Dans la région de Montréal, le soleil se couchera en fait à 20h47 à l’heure avancée de l’Est.

Les scientifiques qui ont envie de prendre la parole dans nos pages peuvent écrire à courrier@quebecscience.qc.ca

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