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Vous avez versé une larme, voire plusieurs, en apprenant le décès du chanteur Karl Tremblay, même si vous ne l’aviez jamais rencontré ? C’est tout à fait normal, c’est ce qu’on appelle le deuil parasocial.
Patrice Labelle a vécu un choc quand il a appris le décès du chanteur des Cowboys Fringants, Karl Tremblay, le 15 novembre dernier. « J’ai enlevé mes lunettes, j’ai porté mes mains à mon visage et j’ai pleuré comme si je venais d’apprendre qu’un de mes amis était décédé », confie-t-il. Le père de famille était un inconditionnel du groupe depuis 2002, année où leur succès a explosé avec la parution de l’album Break syndical.
En apprenant la triste nouvelle, Cindy Laporte a eu une réaction similaire. « J’ai pleuré comme la fois où on m’a annoncé le décès de ma grand-mère, se souvient-elle. Jamais je n’aurais pensé qu’il était possible d’être aussi triste pour une personnalité qui ne me connaissait pas. »
Sans le savoir, cette grande fan du groupe a résumé ce qu’est le deuil parasocial. Si nous sommes nombreux à avoir été bouleversés par la mort de Karl Tremblay, des suites d’un cancer de la prostate à l’âge de 47 ans, c’est parce que nous avions développé un fort attachement envers lui et son œuvre, au point d’avoir l’impression de le connaître personnellement. Ce phénomène étudié depuis des décennies en psychologie, notamment aux États-Unis, gagne à être davantage reconnu. D’autant qu’avec l’avènement des réseaux sociaux, il a pris une ampleur inégalée.
Qu’est-ce qu’une relation parasociale au juste ? Il s’agit de l’illusion de proximité qu’on ressent à l’endroit d’une personnalité médiatique, par exemple un artiste, une athlète ou un politicien. Ces relations sont à sens unique, puisque la célébrité ne nous connaît pas. Le concept a été défini pour la première fois en 1956 par les chercheurs Donald Horton et R. Richard Wohl de l’Université de Chicago, qui ont analysé les talk-shows de fin de soirée de l’époque. La télévision en étant alors à ses balbutiements, il était révolutionnaire que des personnalités connues apparaissent dans l’intimité de notre salon par l’entremise du petit écran.
Si on développe ces relations, c’est notamment parce que notre cerveau est conçu pour reconnaître des visages familiers et s’y identifier, et ce, dès la naissance. « Nous vivons dans une société saturée d’images, et notre cerveau ne fait pas la distinction entre la personne assise dans la même pièce que nous et celle qui s’affiche sur un écran de télévision ; il traite les visages et les voix comme étant réels, sans égard à leur origine », explique la professeure de psychologie de l’Université Empire State Gayle Stever, qui se consacre à l’étude des relations parasociales depuis plus de 35 ans.
Comme perdre une connaissance
Ainsi, lorsqu’une célébrité décède, ses fans vivent un deuil comparable à celui qu’ils et elles pourraient éprouver pour une personne de leur entourage. En fait, plus on est investi dans une relation, plus le chagrin sera grand, peu importe la nature de cette relation. C’est ce que soutiennent Alysse Baker et Elizabeth Cohen, dans une étude publiée en novembre dernier. Pour arriver à cette conclusion, les chercheuses de l’Université de la Virginie-Occidentale ont analysé les réactions anticipées de 271 personnes à la mort hypothétique de célébrités et à celle de personnes faisant partie de leur cercle social. Les relations familiales et amoureuses ont été écartées du processus afin d’établir une base de comparaison plus juste.
Les chercheurs australiens Darren Wong et Lefteris Patlamazoglou ont obtenu un résultat semblable après avoir analysé le comportement de neuf personnes endeuillées à la suite du décès de vedettes de la musique, dont Michael Jackson et George Michael. Tout comme Patrice Labelle et Cindy Laporte, les individus interviewés ont comparé la mort de ces artistes à la perte d’un être cher. L’étude, publiée en 2020 dans la revue Death Studies, mentionne même que certains fans ont trouvé plus difficile de faire le deuil de leur idole que celui d’un ami proche ou d’un membre de leur famille.
D’autres recherches universitaires se sont penchées dans les dernières années sur les réactions du public sur les réseaux sociaux à la suite des décès de personnalités connues, notamment Stephen Hawking, Kobe Bryant et la reine Élisabeth II. Dans tous les cas, leurs admirateurs et admiratrices ont été nombreux à exprimer les émotions typiques du deuil, comme le choc et la tristesse.
Le deuil parasocial s’exprime principalement en ligne, mais il se vit aussi en personne. Peu après l’annonce du décès de Karl Tremblay, divers rassemblements spontanés ont été organisés au Québec. Le 28 novembre, un hommage national a réuni plus de 15 000 adeptes du groupe au Centre Bell. Patrice Labelle a réussi à se procurer des billets pour cet événement très convoité. « Ça m’a fait du bien d’être entouré de gens qui ressentaient la même chose que moi, dit-il. Ça m’a aidé à faire mon deuil. »
Cette réaction est tout à fait saine, affirme la présidente de l’Ordre des psychologues du Québec, Christine Grou. « Les gens ne se regroupent pas pour rien, ça a une fonction protectrice. Il y a un exutoire dans le fait d’être ensemble et de se réconforter. »
« Sa voix faisait partie de ma vie »
Certains décès bouleversent plus que d’autres. C’est le cas de Karl Tremblay, qui était la voix du groupe québécois le plus populaire des 25 dernières années. Ses chansons ont accompagné le grand public dans les moments charnières de son existence. « Sa voix faisait partie de ma vie. Quand ça allait bien et quand ça allait mal, il y avait toujours une chanson des Cowboys dans ma trame sonore », se souvient Patrice Labelle.
Les personnalités publiques qui font partie de notre quotidien durant une aussi longue période en viennent à jouer un rôle dans nos vies. En 1992, le psychologue américain Arthur Aron a permis de mesurer cette dimension affective en développant un système nommé « échelle de l’inclusion de l’autre dans le soi ». « Plus une personne occupe une place importante dans notre vie, plus elle fait partie de notre identité, explique la doctorante en communication Alysse Baker. Quand elle sort de notre vie, on perd alors une partie de nous-même. »
En raison de la nature très personnelle de leur art, le public a tendance à s’attacher encore plus aux interprètes musicaux. C’est ce qu’observe Gayle Stever, qui a étudié et enseigné la musique avant de se tourner vers la psychologie. « Au fil de ma carrière, j’ai étudié différents types de célébrités : des chanteurs, des danseurs, des acteurs… La musique est un langage à part entière », soutient l’autrice de l’essai The Psychology of Celebrity, publié en 2018.
La portée sociale des Cowboys Fringants, par leurs chansons aux textes poignants et engagés, a également contribué à ce que les fans s’identifient à la voix du groupe. « Karl Tremblay était très près des gens, il était perçu comme étant très sympathique, très charismatique, comme incarnant les valeurs du Québec, les valeurs familiales et certaines valeurs politiques, poursuit Christine Grou. Ce n’est pas juste la fin d’une personnalité, c’est aussi la fin d’une époque. »
En effet, une partie du deuil à faire à son sujet concerne également la suite de son œuvre, amputée avec son départ. « C’est un deuil particulier quand il s’agit d’une célébrité qui a réalisé une contribution importante à la culture populaire », renchérit Gayle Stever.
Un deuil réel pour des personnages fictifs
Et qui dit culture populaire dit aussi personnages de fiction : des personnages à qui on s’attache drôlement et pour qui on peut aussi ressentir un deuil. Moins de trois semaines avant que s’éteigne Karl Tremblay, les fidèles de la série Friends ont été atterrés par le décès de l’acteur canado-américain Matthew Perry, qui a incarné pendant dix saisons – réécoutées en boucle par de nombreux adeptes partout dans le monde – le personnage mythique de Chandler Bing. « Comme nous avons été témoins de l’évolution de Chandler et de ses relations au fil des ans, il était impossible de ne pas avoir l’impression de le connaître intimement », avance Alysse Baker.
« Le vécu des personnages en vient à s’imprimer dans notre psyché », explique Gayle Stever. Le même phénomène a été observé en janvier 2016 à la suite du décès de l’acteur britannique Alan Rickman, qui interprétait le professeur Severus Rogue dans la série de films Harry Potter : une avalanche de témoignages de fans qui ont grandi avec cette saga incontournable de la culture populaire a alors déferlé sur les réseaux sociaux.
Toutefois, plusieurs fans de la série, surnommés « Potterheads » en anglais, se sont fait rabrouer par des internautes, qui ont tourné en ridicule l’expression de leur peine. Des chercheurs de l’Université du Colorado ont analysé ces réactions, qu’ils qualifient de « police du deuil » dans une étude intitulée “Control your emotions, Potter”: An Analysis of Grief Policing on Facebook in Response to Celebrity Death, publiée en 2017. Le titre de l’étude emprunte une réplique du professeur Rogue, mais leur recherche s’est aussi penchée sur les cas de David Bowie et de Prince, décédés à la même période.
Un chagrin sous-estimé
Étant donné qu’il est méconnu et incompris, le deuil parasocial est fortement sous-estimé par ceux qui ne le ressentent pas. Parmi les reproches adressés aux admirateurs et admiratrices d’Alan Rickman cités dans l’étude figure ce type de phrases : « Vous ne l’aviez jamais rencontré, vous ne le connaissiez pas… Vous devriez plutôt être triste à propos de quelque chose qui compte. » C’est ce qui est qualifié en psychologie de « deuil privé de ses droits ».
Plusieurs membres du groupe interrogé par Darren Wong et Lefteris Patlamazoglou ont affirmé s’être sentis jugés par leur entourage après le décès de leur idole. Cela a eu pour conséquence de rendre leur deuil encore plus douloureux, puisqu’il n’était pas légitimé. Certains se sont isolés pour le vivre en secret, d’autres ont carrément intériorisé les opinions négatives reçues en qualifiant leur propre réaction émotive d’exagérée. Cindy Laporte a elle-même été la première surprise par sa réaction au décès de Karl Tremblay : « Je n’ai jamais compris les gens qui se sentaient tristes pour des personnalités qui quittent notre monde », admet-elle.
« Il est important de valider cette perte, même si on ne partage pas la même tristesse », soutient Alysse Baker, qui cite le cas de la reine Élisabeth II, dont le décès a suscité des réactions polarisées en raison de son héritage controversé. « Nous pouvons en débattre sur les médias sociaux, mais ça ne changera pas le fait qu’elle est morte et qu’elle laisse de nombreuses personnes dans le deuil, tranche-t-elle. En fin de compte, chacun choisit sa façon de vivre sa peine. C’est très personnel et ça ne regarde personne. »

L’événement en hommage au chanteur du groupe Les Cowboys Fringants, Karl Tremblay, à Montréal, le 28 novembre 2023, a attiré les foules. Photo : La Presse Canadienne/Graham Hughes
Une relation de moins en moins à sens unique
L’étude des relations parasociales est amenée à faire couler de plus en plus d’encre avec la popularité croissante des réseaux sociaux, qui permettent aux personnalités connues (et moins connues) d’interagir avec leur public et, par conséquent, de redéfinir la nature de ces relations, qui sont de moins en moins à sens unique.
Que ce soit un athlète qui diffuse ses photos de vacances, une gameuse qui remercie en direct ses abonnés lors d’un stream, un acteur qui enregistre un message personnalisé pour un admirateur ou une chanteuse populaire qui appose un cœur sur la publication d’une de ses abonnées, dans tous les cas, on assiste à une forme de réciprocité, ce qui renforce l’illusion de proximité et, donc, le sentiment d’attachement des fans.
Ces échanges ont pris une ampleur inédite durant les périodes de confinement au plus fort de la pandémie de COVID-19. Ayant perdu toutes leurs tribunes, plusieurs vedettes ont ouvert les portes de leur vie privée en diffusant des vidéos enregistrées dans l’intimité de leur foyer. Selon la professeure en psychologie Gayle Stever, cet événement a agi comme un véritable catalyseur : « Nous n’avons pas encore pris la mesure des impacts de ce nouveau type d’échanges, qui a explosé avec la pandémie. »