Illustration : Jeannie Phan
Quelles avenues existent pour réduire le risque de démence et mieux soigner l’alzheimer ?
Même si on manque cruellement de médicaments efficaces, il y a déjà beaucoup à faire pour ralentir la progression de la maladie et améliorer la qualité de vie des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. Après tout, comme l’écrivait un patient dans le World Alzheimer Report 2022 : « Avant le remède, il y a les soins, ne l’oubliez jamais. »
« Il y a un changement de culture qui s’opère actuellement », constate le Dr Serge Gauthier. Neurologue retraité de l’Université McGill, il prône une approche « plus structurée » de la part des médecins : « Face à une démence légère, on va se faire un plan de traitement, comme on le fait pour le diabète ou l’arthrite chronique. »
Un esprit sain dans un corps sain
Si les traitements pharmacologiques sont encore peu nombreux (voir Nouveaux traitements contre l’alzheimer : à quoi s’attendre?), la recherche en prévention n’a pas chômé ces dernières années. Tout d’abord, l’alzheimer est très peu héréditaire. Ensuite, les études épidémiologiques ont mis au jour 12 facteurs de risque contrôlables pour protéger le cerveau. Si on agissait sur tous les facteurs, on pourrait éviter jusqu’à 40 % des cas d’alzheimer, résumait une synthèse publiée dans The Lancet en 2020.
« De manière très générale, la santé du cerveau dépend aussi de celle du corps », indique Frédéric Calon, chercheur au Centre de recherche du CHU de Québec-Université Laval. Faire de l’exercice, contrôler son diabète et son hypertension, prévenir les blessures à la tête, ainsi qu’éviter de fumer ou de boire plus de 21 consommations d’alcool par semaine, cela peut nettement réduire les risques de dommages neurologiques.
« Comme la maladie est très complexe et multifactorielle, actuellement on ne peut pas la prévenir complètement. Les gens nous disent “Mon père était très actif, super en forme, mais il a eu la maladie d’Alzheimer [quand même]”. Oui, c’est possible, mais peut être aussi qu’il a repoussé son déclenchement », avance Sylvie Belleville, neuropsychologue à l’Université de Montréal et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en neuroscience cognitive du vieillissement et plasticité cérébrale. Elle préfère d’ailleurs parler de « réduction du risque » plutôt que de « prévention ».
En plus de soutenir les saines habitudes de vie, les gouvernements peuvent aussi lutter contre… la pollution de l’air. Elle endommage notamment le système vasculaire, ce qui aurait des effets sur la cognition. « Notre cerveau a besoin d’une bonne irrigation sanguine pour bien fonctionner », rappelle Frédéric Calon.
D’un point de vue individuel, on peut aussi renforcer sa réserve cognitive, c’est-à-dire la capacité de résilience du cerveau face aux dommages. On sait depuis longtemps qu’entre deux personnes présentant des niveaux de bêta-amyloïde similaires, celle ayant atteint un niveau d’éducation plus élevé sera mieux protégée contre la maladie : comme si son cerveau arrivait à pallier les pertes neuronales. « Ça veut dire que la pathologie est dans le cerveau, mais qu’il la combat », illustre Sylvie Belleville.
On peut augmenter sa réserve en conservant une vie sociale active. Fait étonnant, le cas échéant, le port de prothèses auditives aurait aussi un effet protecteur. Le lien entre perte auditive et déclin cognitif n’est pas encore bien compris, mais on soupçonne trois mécanismes potentiels. D’abord, la chute de la stimulation auditive engendrerait une baisse de la stimulation du cerveau. Ensuite, le fait de devoir « travailler plus fort » pour bien comprendre les paroles pourrait avoir comme effet de « surcharger » le cerveau… aux dépens de la mémoire. Enfin, l’isolement social souvent engendré par la perte auditive a sans doute des effets délétères.
Renforcer sa mémoire… pour vrai
Tout au long de la vie, le cerveau conserve une certaine neuroplasticité et peut se transformer : les « branchements » entre les neurones évoluent au gré des apprentissages. C’est sur ce principe que se base MÉMO, un programme québécois d’éducation de 8 séances destiné aux personnes ayant un trouble cognitif léger. On y enseigne des stratégies concrètes pour améliorer sa mémoire : se rappeler les noms, les choses à faire, les articles à prendre à l’épicerie, etc. Créé par Sylvie Belleville et ses collègues, il est dispensé par certains psychologues formés ainsi que par l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal.
« On donne des outils pour que la personne soit plus performante au quotidien », explique Sylvie Belleville. Et ça marche ! L’évaluation du programme, publiée en 2018 dans le Journal of the American Geriatrics Society, montre que les participants et participantes utilisaient bel et bien les stratégies proposées et amélioraient leur score à des tests de mémoire, même six mois plus tard. L’équipe a aussi montré par imagerie que le cerveau de ces volontaires s’activait davantage que dans les groupes témoins.
Fait intéressant : cinq ans après, les gens ayant pris part au programme montraient moins de déclin cognitif. Ces résultats ont été soumis pour publication, mais un autre essai, mené cette fois aux États-Unis, a montré le même genre de bénéfices sur 10 ans. Sylvie Belleville croit que les interventions cognitives engendrent un cercle vertueux : « Quand on se sent plus compétent, on est moins stressé, on a moins honte, on s’isole moins… » Autrement dit, les interventions cognitives protégeraient aussi la santé du cerveau de manière indirecte, en favorisant les interactions sociales.
40% des cas d'alzheimer seraient évitables si on agissait sur 12 facteurs de risque
Éduquer les malades et leurs proches
À mesure qu’on découvre les facteurs de risque et de protection, on constate que, même une fois le diagnostic posé, les gens peuvent encore agir pour favoriser la santé de leur cerveau et ralentir la progression de la maladie. « On le sait très bien : pendant la COVID, les gens atteints d’un petit début d’alzheimer qui n’ont vu personne et qui n’ont rien fait ont décliné de façon catastrophique. Selon de grandes études, une large part du déclin chez des personnes âgées s’expliquait par l’isolement et le manque d’activités physiques. Ces facteurs sont importants à tous les stades, avant et après le diagnostic », souligne Sylvie Belleville.
C’est pour informer les malades et leurs proches ainsi que pour les aider à naviguer à travers le système de santé et les différents stades de la maladie que l’Université McGill a monté le Programme de formation sur les troubles neurocognitifs.
La fondatrice et ambassadrice du programme, Claire Webster, a été aidante pour sa mère, maintenant décédée. Au moment du diagnostic de démence, elle avait reçu pour tout conseil « Bonne chance, Madame, il n’y a rien à faire ». Refusant que d’autres se sentent aussi démunis par la suite, Claire Webster a interpellé l’Université. Désormais, l’institution offre des conférences, des webinaires et un guide téléchargeable de 200 pages, traduit en douze langues pour aider les personnes atteintes à être « heureuses, en sécurité et bien encadrées ».
Il est notamment important que les personnes atteintes continuent à s’engager dans leurs activités favorites, pour autant que celles-ci soient adaptées à leurs capacités. Toutefois, il n’est pas facile de s’improviser ergothérapeute pour Grand-Papa. Un livret et des capsules vidéo prodiguent donc des conseils en ce sens.
« Même si une personne a des problèmes de mémoire importants, on peut la stimuler sur le plan cognitif et avec de l’activité physique adaptée à ses capacités. On peut s’assurer qu’elle dort bien, qu’elle reste en contact avec ses proches… Et si elle ne peut plus parler, s’assurer qu’elle est stimulée non verbalement, par le toucher ou les odeurs », propose Sylvie Belleville.
La technologie pour favoriser l’autonomie
La maladie progressant, la question du lieu de résidence se pose avec de plus en plus d’acuité. La personne est-elle en sécurité ? Peut-elle encore habiter seule ? La réponse n’est pas toujours évidente pour les proches ou le personnel soignant ! En effet, les malades ne se souviennent généralement pas s’ils ont mangé le midi même, bien dormi ou pris une douche…
Pour remédier à ce problème, le Laboratoire DOMUS, à l’Université de Sherbrooke, crée des systèmes de télésurveillance du domicile. Mais pas question d’installer des micros ou des caméras. À l’aide de capteurs non intrusifs, le système détecte l’ouverture des portes, le mouvement dans les pièces, l’ouverture d’un robinet ou encore l’utilisation de la cuisinière ou du four à micro-ondes. Installés dans un canapé ou sous un matelas, des capteurs de pression indiquent si quelqu’un y est assis ou couché.
Grâce à une télésurveillance peu invasive, on peut « inférer un certain nombre de résultats », dit Hubert Kenfack Ngankam, professeur d’informatique et codirecteur du Laboratoire DOMUS. « Les proches ou le personnel soignant peuvent alors mieux comprendre les habitudes de vie et déterminer s’il y a eu changement dans l’alimentation ou le sommeil », illustre son collègue Charles Gouin-Vallerand, également codirecteur du Laboratoire. Le système détecte aussi les situations anormales : si la personne se trouve dans la salle de bain depuis deux heures, peut-être est-elle tombée ?
« L’objectif n’est pas de remplacer les interventions humaines, mais d’accompagner les soins à domicile. Ça permet aux cliniciens de mieux connaître le profil de leurs patients et de prendre des décisions selon les besoins de ces derniers », dit Charles Gouin-Vallerand.
On estime le coût des équipements à environ 2000 $ par appartement, plus les frais d’installation et de soutien technique. Pour offrir ces technologies à la population, des chercheurs du DOMUS ont fondé la coopérative Ixia, encore en démarrage. Autre possibilité, ces systèmes pourraient être prêtés par les CLSC, comme c’est déjà le cas avec les lits d’hôpital ou les sièges pour la douche.
Il y a en effet des économies à faire si on retarde l’entrée en institution. Sur la cinquantaine de personnes ayant participé aux recherches du DOMUS, « il y a eu plusieurs petites victoires. Des cas où on a pu prolonger la vie autonome à domicile de plusieurs mois, par exemple en confirmant que la personne se préparait régulièrement à manger ou ne faisait pas d’errance nocturne », indique Charles Gouin-Vallerand.
Le laboratoire développe aussi l’assistant COOK, qui aide les gens à cuisiner de manière sécuritaire. Une application tablette les guide dans la préparation du repas, et un système coupe le courant si un élément chauffant reste allumé trop longtemps. Aujourd’hui, beaucoup d’aînés possèdent déjà une tablette ou un téléphone intelligent, ce qui facilite l’adoption du système.
Les 12 facteurs de risque contrôlables pour les troubles neurocognitifs :
- pertes auditives
- faible niveau d’éducation (inférieur au niveau primaire et secondaire)
- tabagisme
- dépression
- isolement social
- blessures à la tête
- hypertension
- sédentarité
- pollution de l’air
- consommation élevée d’alcool
- obésité
- diabète
La qualité du sommeil et la nutrition suscitent aussi un fort intérêt en recherche, mais les liens ne sont pas encore assez clairs pour que des recommandations officielles puissent être faites à ce sujet.