Photo: Natacha Scheidhauer
Depuis près de 50 ans, un service de l’Agence spatiale française recueille les témoignages de phénomènes aériens inexpliqués et mène l’enquête.
« Je t’assure, c’était rond, brillant et ça volait bien plus vite qu’un avion ! » Voilà le genre d’affirmation qui peut facilement vous faire passer pour une personne illuminée. Déclarer avoir vu un ovni, c’est souvent déclencher des rires gênés ou des blagues sur les petits êtres verts. Mais les choses changent peu à peu.
À commencer par la déclassification inédite, en 2020, d’enregistrements militaires d’objets volants non identifiés (ovnis) par le Département de la défense des États-Unis, plutôt discret habituellement. Initialement diffusées sur les réseaux sociaux, ces vidéos montrant des pilotes stupéfaits par un ballet d’ovnis suscitaient les hypothèses les plus folles. À tel point que le Pentagone a décidé de jouer la carte de la transparence en publiant officiellement les fichiers. Le but ? « Dissiper toute idée fausse du public sur la véracité ou non des images qui ont été propagées », selon un communiqué officiel.
Dans la foulée, l’« All-domain Anomaly Resolution Office » (AARO) ou « Bureau de résolution des anomalies pour tous les domaines » était créé en 2022, tandis que la NASA entrait à son tour dans la danse. Une commission de spécialistes avait en effet jugé pertinent d’examiner les ovnis d’un point de vue scientifique, en utilisant notamment le savoir-faire de l’agence spatiale. Objectif annoncé : travailler à mieux comprendre ces phénomènes « de manière transparente au bénéfice de l’humanité ».
Expliquer le surprenant
Si la démarche des autorités américaines est récente, il existe en France un organisme unique en son genre qui a pris près de 50 ans d’avance. Situé à Toulouse, le Groupe d’études et d’informations sur les phénomènes aérospatiaux non identifiés (GEIPAN) enquête sur les ovnis depuis sa création, en 1977. « Nous avons un statut unique au monde, explique son directeur, Frédéric Courtade. Nous ne sommes ni une association ni une entité militaire, mais un service intégré au Centre national d’études spatiales [CNES], l’agence spatiale française. »
Un service dont la mission est plus que jamais d’actualité au moment où l’activité spatiale s’intensifie. Augmentation exponentielle du nombre de lancements de satellites, multiplication des désorbitations d’étages de lanceurs (ou de fusées) pour dépolluer l’espace en forçant leur rentrée atmosphérique… Un point lumineux sur 15 au-dessus de nos têtes devrait bientôt être artificiel, selon une étude de l’Université de Regina, ce qui risque de générer pas mal de questionnements au sein du grand public. « Notre mission est d’utilité publique, car diffuser l’information aux citoyens sur ce qu’ils peuvent apercevoir dans le ciel est dans notre ADN, comme le “I” du sigle GEIPAN l’indique », affirme l’ingénieur.
Justement, celles et ceux qui pensent avoir vécu ou aperçu un événement hors du commun, les « citoyens-témoins », occupent une place centrale au GEIPAN. Les équipes d’enquête ont pour mission de leur apporter une explication pédagogique et rationnelle chaque fois que cela est possible, mais aussi, le cas échéant, de les rassurer, comme l’explique Marie-Pierre Desvignes, responsable des recherches documentaires : « On reçoit parfois des témoignages émouvants de gens inquiets, voire affolés. »
Surtout, personne ici ne se moque des témoins ni de leurs questions, toujours accueillies comme légitimes, et que les sphères complotistes pourraient sinon exploiter. « Les complotistes, on ne les voit pas, tient à préciser Frédéric Courtade. Quant aux canulars, ils représentent moins de 1 % des signalements. Ceux qui nous contactent sont de bonne foi. » Ainsi, pour un financement public de moins de 0,5 centime d’euros par habitant, selon le responsable, le GEIPAN offre toute la rigueur du CNES et de ses méthodes scientifiques aux personnes qui s’adressent à lui.

Marie-Pierre Desvignes et Frédéric Courtade. Photo: Natacha Scheidhauer
Traiter la donnée humaine
C’est pour ces méthodes et la longue expérience du GEIPAN que la NASA avait invité en 2022 le précédent responsable du service, Vincent Costes. « Leurs experts voulaient en savoir plus sur notre façon de procéder, explique cet ingénieur du CNES. Ils s’interrogeaient notamment sur la manière de traiter les témoignages humains, fragiles et subjectifs, comme donnée d’entrée. »
Erreurs de perception, mémoire défaillante, croyances, émotions… c’est de cette complexité, inhérente aux « capteurs humains », que la NASA aimerait bien s’exonérer. Comment ? En remplaçant ces témoignages par des données jugées plus fiables, issues de capteurs technologiques, comme des satellites réservés à cet usage ou des réseaux de caméras. Une démarche qui diffère de celle du GEIPAN.
« Notre expérience nous montre que les anomalies sont souvent dues aux instruments. Par exemple, des lumières parasites qui se reflètent dans le système optique ou des défauts du capteur, comme des pixels défaillants ou saturés. C’est pourquoi nous acceptons seulement les témoignages visuels », explique l’ancien responsable. En clair, si une personne a photographié ou filmé un phénomène, il faut avant tout qu’elle l’ait « vu » elle-même.
Ces témoignages au cœur de l’enquête, le GEIPAN en reçoit pas moins de 700 par an. « Ils sont extrêmement variés », explique Marie-Pierre Desvignes. Derrière elle, sur le tableau mural emblématique du service, s’affichent photos et croquis annotés divers, reçus de toute la France. « Sur tous ces signalements, 500 appellent une explication toute simple – par exemple le passage d’un train de satellites Starlink – et sont traités par un échange de courriels », explique la documentaliste.
Les autres cas déclenchent l’ouverture d’une enquête. « Nous faisons appel aux compétences du personnel du service, mais aussi à celles d’un réseau externe d’une vingtaine d’enquêteurs et enquêtrices », ajoute Frédéric Courtade. Bénévoles, ces derniers se déplacent sur le terrain à la rencontre des témoins et peuvent compter sur l’appui d’un collège de spécialistes. « Il y a des astrophysiciens, des météorologues ou encore des spécialistes de l’aéronautique, du traitement de l’image, de la foudre ou de la psychologie », énumère le scientifique. Sans oublier le concours des partenaires du GEIPAN aux solides moyens techniques, comme l’armée de l’air et de l’espace, l’aviation civile, la gendarmerie nationale, le Centre national de la recherche scientifique et Météo France.
3 % de mystère…
Le GEIPAN est ouvert à toutes les histoires de soucoupes volantes et publie l’ensemble des cas traités, anonymisés, sur son site, à l’issue d’une analyse méthodologique. « Nous suivons un protocole strict, explique Frédéric Courtade. À commencer par l’interview des témoins, véritable entretien cognitif élaboré avec un expert-psychologue dans le but de faire émerger les données factuelles. »
Côté technique, des outils simples, comme l’état météorologique du ciel, une éphéméride astronomique ou un relevé de trafic aérien, peuvent indiquer à l’équipe d’enquête la présence d’un phénomène ou d’un objet tout à fait identifié – éclair, planète, avion, etc. – qui aurait été confondu avec un vaisseau spatial…
D’autres fois, ces limiers démontrent que le Soleil a illuminé une traînée de condensation, ce qui lui confère « un air étrange », ou bien que l’extinction subite d’une lanterne volante en papier a donné « l’impression d’un objet volant qui accélère et disparaît ». « Il s’agit souvent d’une mauvaise estimation de distance et d’une surestimation de la vitesse de déplacement », explique Frédéric Courtade. Un cas classique de défaut de perception à l’origine de nombreuses méprises : au-delà de 10 mètres, les images stéréoscopiques reçues par nos yeux ne suffisent pas pour évaluer la taille et la distance d’un objet, et c’est la connaissance que nous avons de celui-ci qui nous permet de faire ces évaluations intuitivement. Face à un objet inconnu et dans un ciel sans repère standard, la recette ne fonctionne plus…
En près de 50 ans d’existence, le GEIPAN a analysé presque 10 000 témoignages, dont 6000 ont donné lieu à des enquêtes et sont publiés (pour un total de 3000 événements environ) : 10 % de ces cas ont nécessité une enquête de terrain.
Finalement, seuls 3 % des cas restent inexpliqués. « Ce qui ne signifie pas qu’ils sont condamnés à le rester », dit en souriant Frédéric Courtade. Les progrès des connaissances peuvent en effet permettre d’expliquer des cas, parfois des années plus tard. Si ces 3 % représentent pour l’instant un défi, ce sont peut-être seulement des phénomènes scientifiques non identifiés…
Pour en savoir plus : J’ai vu un ovni. Perceptions et réalités, de Xavier Passot. Cherche-Midi, 2018, 176 pages.
Ne dites plus ovnis !
Les spécialistes ont délaissé le terme ovni au profit de celui de « phénomène aérospatial non identifié », ou PAN. Cette appellation dépasse la catégorie « objet » pour englober également les « phénomènes ».
Malgré les cas inexpliqués, le GEIPAN n’a collecté aucune preuve de l’existence d’une technologie extraterrestre. C’est aussi la conclusion du rapport de l’AARO, publié en mars 2024, sur « l’historique de l’implication du gouvernement américain dans les phénomènes anormaux non identifiés ».