Photo: Unsplash/Garrett Jackson
En France, plusieurs unités de naissance tentent de réduire l’exposition aux perturbateurs endocriniens, notamment pour sensibiliser les nouveaux parents. Notre collaborateur s’est rendu dans l’une d’entre elles.
Dès l’entrée de la maternité du centre hospitalier de La Rochelle, sur la côte atlantique française, de grandes affiches donnent le ton : « Bienvenue dans un environnement sain ». Le service de néonatalogie a mis les bouchées doubles depuis 2019 pour réduire au maximum l’exposition aux polluants nocifs, comme les perturbateurs endocriniens, ces substances qui interfèrent avec le système hormonal. « Dès qu’une source, un produit ou un matériau est un polluant avéré ou fortement suspecté, on essaye de le supprimer de notre service ou de le remplacer par autre chose », explique Xavier Danna, infirmier en néonatologie, qui supervise la maternité écoresponsable.
Pour préserver la santé des patientes et de leur bébé, de nombreux changements ont dû être mis en place. Fini les biberons en plastique qui dégagent des microparticules, on utilise désormais des bouteilles en verre. Les couches ne contiennent ni lotion, ni parfum, ni pesticides. Les savons ne sont constitués que des trois ingrédients de base. Le cordon ombilical est nettoyé à l’eau et au savon et non plus avec un antiseptique, considéré comme un contaminant.
La genèse du projet est partie d’un constat simple : dans cette région de France, l’infertilité est plus importante que dans le reste du pays. Plusieurs études ont montré les pesticides du doigt, sur ce territoire qui compte de nombreux vignobles. Cette maternité a décidé de ne plus faire partie du problème, en refusant d’exposer les nouveau-nés à un cocktail de polluants supplémentaires.

Xavier Danna, infirmier en néonatologie. Photo: Romain Chauvet
Mais tout n’a pas été facile, particulièrement au début du projet. « C’est sûr que tout cela a un coût supplémentaire, il a fallu convaincre l’administration. Il y a aussi l’aspect logistique. Aujourd’hui, il y a plus d’options de rechange, car les entreprises ont compris qu’il y avait un vrai marché. Mais le choix est encore limité pour les couches ou les dispositifs médicaux stériles », explique Xavier Danna.
Au-delà du fait de limiter les risques lors de ces courts séjours en maternité, le projet veut aussi sensibiliser à long terme les parents sur leurs choix de consommation. Un atelier interactif de deux heures leur est proposé pour les informer sur la présence des polluants dans le quotidien et sur les risques pour les nouveau-nés. « Les retours sont très positifs », dit Amandine Briand, infirmière dans le service. « La grande majorité de ces parents repartent avec une prise de conscience et la volonté de changer les choses pour leur bébé », raconte la formatrice, qui recroise parfois les familles après leur séjour à la maternité.
« Dès qu’une source, un produit ou un matériau est un polluant avéré ou fortement suspecté, on essaye de le supprimer de notre service ou de le remplacer par autre chose »
Xavier Danna, infirmier en néonatologie
Une lente prise de conscience
Au Québec, les risques liés aux cosmétiques et aux produits d’entretien font moins souvent les manchettes qu’en Europe. « Là-bas, il ne se passe pas une semaine sans que l’on entende parler des polluants et des perturbateurs endocriniens. Mais ici, c’est très peu sur les radars », analyse Jérôme Ribesse, directeur général de Synergie santé environnement (SSE), un organisme à but non lucratif fondé en 2006 par des professionnels de la santé. Et ce n’est pas faute d’avoir essayé. Avec ses collègues, le cofondateur de SSE s’est donné pour mission d’accompagner les établissements de santé dans la réduction de leur empreinte écologique et dans l’amélioration de leurs pratiques en santé environnementale. L’organisme a mené, il y a quelques années, un projet d’identification des polluants dans une unité de néonatalogie de l’hôpital Pierre-Boucher, à Longueuil. « Les médecins ont un peu bougé depuis, mais l’un des problèmes reste l’approvisionnement en produits dans le réseau de la santé, qui est très normé […] On va au plus bas prix à qualité égale, et c’est complexe d’ajouter des notions de perturbateurs endocriniens là-dedans. »
Difficile, donc, de trouver des produits de rechange contenant moins d’ingrédients problématiques. Faute d’intérêt et surtout de financement, cette expérience de sensibilisation n’a jamais été renouvelée.
L’Association pour la santé environnementale du Québec (ASEQ-EHAQ) fait le même constat. « Il y a un grand manque de sensibilisation sur la question », juge son fondateur, Michel Gaudet. Il a constaté peu de progrès au cours des vingt dernières années sur la réduction de l’exposition aux perturbateurs endocriniens dans les unités de naissance. « C’est un peu un parcours solitaire pour les femmes enceintes sensibles à ces questions. Parfois, certaines d’entre elles nous contactent pour avoir des conseils […], mais la demande n’est pas énorme. »
À Montréal, le CHU Sainte-Justine nous a indiqué par courriel être engagé dans « des activités et des pratiques [réduisant] les impacts environnementaux », sans nous donner plus de détails. De son côté, l’Hôpital de Montréal pour enfants explique lutter contre l’exposition aux polluants en n’utilisant que « des produits de nettoyage qui ne comportent pas de risque » et en ne donnant « pas de bain aux nouveau-nés, ce qui favorise la flore naturelle et le microbiome ». Un bon début…
Risques flous, mais réels
Le hic, c’est que des centaines de substances qui brouillent les signaux hormonaux sont omniprésentes dans la vie quotidienne. « Leurs effets sur l’organisme dépendent de la fréquence et du niveau d’exposition », explique Maryse Bouchard, professeure en santé environnementale à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS).
Si les effets d’un tel cocktail sont difficiles à quantifier, on sait toutefois que la période préconceptionnelle, la grossesse et la petite enfance sont des moments charnières. Le placenta, notamment, est très sensible aux perturbateurs endocriniens, et son altération peut mener à des troubles de santé à moyen et long terme, aussi bien chez la mère que le fœtus, selon une étude publiée par une équipe de l’INRS en 2022. « Le développement fœtal, pendant lequel tous les systèmes physiologiques sont mis en place chez l’enfant, est un moment crucial », confirme Maryse Bouchard. Elle a d’ailleurs codirigé la grande étude MIREC, Maternal-Infant Research on Environmental Chemicals, qui a suivi, dans les années 2010, environ 2000 femmes et leurs enfants dans dix villes canadiennes. Le but était d’évaluer l’exposition in utero et dans les premiers mois de vie à divers polluants environnementaux. « Nous avons évalué le développement cognitif des enfants. On a pu observer quelques différences de QI entre ceux qui sont les plus exposés et les autres. Mais on parle vraiment d’effets sous-cliniques », détaille la chercheuse.
L’étude de l’INRS de 2022, elle, montre qu’une exposition précoce de la mère à certains perturbateurs endocriniens peut nuire au développement des glandes mammaires chez les bébés à naître. Et la liste est longue… Les phtalates, par exemple, utilisés pour assouplir les plastiques et pour conserver certains parfums cosmétiques, sont dans le viseur de plusieurs scientifiques. Une forte exposition à ces produits durant la grossesse est liée à un risque de naissance prématurée, selon une étude menée sur 6000 femmes et parue dans JAMA Pediatrics en 2022. Et pour le coup, ils sont partout, y compris à l’hôpital. Une étude turque a montré que, chez les grands prématurés, l’utilisation de toutes sortes de tubes ainsi que de sondes gastriques et nasales en plastique entraînait une augmentation de leur taux sanguin de phtalates…
Un bain toxique
De manière générale, l’exposition périnatale à toutes ces substances est considérable. Plusieurs études l’ont constaté, dont une menée à Brooklyn et publiée en 2017, qui avait évalué les taux sanguins de divers polluants chez 185 femmes enceintes et 34 nouveau-nés. Bilan ? La moitié des nouveau-nés avaient été exposés in utero au triclosan, un antiseptique qui peut affecter la thyroïde, présent dans plus de 2000 produits de consommation courante (savon, dentifrice…). Et toutes les femmes en avaient dans leur urine, en plus d’autres perturbateurs endocriniens, comme des parabènes.
Une autre enquête, menée en France et publiée en 2019, a analysé le comportement de près de 20 000 personnes sur 3 ans. Les scientifiques ont conclu que les femmes enceintes et les nourrissons étaient exposés à plus de produits cosmétiques que ce qui était estimé : crèmes, lotions, lingettes… En moyenne, les femmes enceintes utilisaient 18 produits différents, et les bébés 6, même si ces chiffres varient probablement d’une culture à l’autre.
Inutile de se bercer d’illusions : assainir totalement l’environnement est impossible. Mais si on peut limiter la dose lors des premiers instants de vie des bébés, ce sera toujours ça de gagné, en plus de conscientiser la nouvelle génération.
Des engagements pour l’environnement
La maternité de La Rochelle mise aussi sur une réduction de son impact environnemental. Des tissus lavables remplacent par exemple le papier à usage unique qui recouvre normalement les tables de réanimation, les sols sont nettoyés à l’eau avec des tissus en microfibres, lavables et réutilisables, et le petit déjeuner n’offre plus que des produits locaux et bio en vrac. Une attention particulière est aussi portée au bien-être des pensionnaires. Le bruit est surveillé de près, grâce à des capteurs qui allument un voyant rouge en cas de niveau sonore très élevé. Autant d’efforts qui ont permis à l’établissement de recevoir le label THQSE (Très Haute Qualité sanitaire sociale et environnementale), attribué à seulement une dizaine d’établissements en France. « C’est une grande fierté, c’est un gage de visibilité, et surtout de crédibilité », explique Xavier Danna.