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Syphilis, chlamydia, gonorrhée : ces infections atteignent des niveaux jamais vus en presque 40 ans ! Comment expliquer ce retour en force ?
Montréal, boulevard De Maisonneuve, 6 h du matin. Alors que la plupart des gens sont encore à la maison, une file d’attente se forme devant la porte du groupe de médecine familiale L’Actuel. Ces lève-tôt espèrent obtenir une place au sans rendez-vous de cette clinique spécialisée dans les infections transmises sexuellement et par le sang (ITSS).
« Tous les jours, on voit entre 20 et 25 personnes à notre sans rendez-vous, mais si j’avais cinq médecins de plus, j’aurais encore plus de demandes, affirme le Dr Réjean Thomas, le fondateur de cette clinique en 1987. Le sans rendez-vous, c’est là qu’on voit ce qui se passe sur le terrain. »
Matin après matin, le scénario se répète. « La plupart de ces personnes sont là pour la gonorrhée, la chlamydia et la syphilis, poursuit le Dr Thomas. Mais ces dernières années, on a des hausses de toutes les ITSS. Et c’est la même chose dans toutes les grandes villes : il y a une explosion de ces maladies. »
Une hausse mondiale
Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), plus d’un million de nouvelles ITSS, pour la plupart asymptomatiques, sont contractées chaque jour sur la planète. Mais ce sont les pays occidentaux qui subissent le plus grand rebond : les contaminations atteignent des sommets aux États-Unis, en Australie, au Royaume-Uni, en France… En mars dernier, le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies a fait mention d’une « vague inquiétante », et a réclamé « un besoin urgent de prise de conscience ».
Et la situation n’est pas différente ici. Puisque la chlamydia, la gonorrhée et la syphilis sont des maladies à déclaration obligatoire, l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) suit leur progression depuis des décennies. Selon ses données, entre 2002 et 2019, l’incidence des cas de chlamydia a doublé dans la province. Celle de la gonorrhée est sept fois plus élevée qu’en 2002. Et les cas de syphilis sont dix fois plus fréquents qu’il y a 20 ans. Un nouveau rapport de l’INSPQ avec les données les plus à jour sur les ITSS doit d’ailleurs être publié prochainement. Québec Science n’a pu obtenir de détails en avance, mais, selon le Dr Thomas, la hausse devrait y être confirmée.
Si les données récentes tardent à être publiées, c’est parce que la pandémie de COVID-19 a compliqué le suivi de ces infections. Entre 2020 et 2022, un peu partout dans le monde, les agences gouvernementales ont enregistré une baisse du nombre de cas de toutes les ITSS. Une baisse illusoire, selon Réjean Thomas. « Pendant la pandémie, beaucoup de cliniques ont fermé leurs portes. On nous a même découragés de faire passer des tests ! Depuis, on voit que ça remonte. »
Un avis partagé par Karine Blouin, conseillère scientifique spécialisée à l’INSPQ, et professeure en médecine sociale et préventive à l’Université de Montréal. « La baisse apparente s’explique par un mélange de délestage de services, de manque d’accès aux soins et peut être aussi une diminution des contacts. Mais on est en train de revenir au niveau de 2019, avant la pandémie. »
Retour en arrière
Le retour de la syphilis est de loin le plus troublant. Maladie emblématique des écrivains et poètes maudits du 19e siècle, elle avait presque disparu de nos contrées en 2000. Le Center for Disease Control, aux États-Unis, se félicitait même à l’époque du succès de sa campagne d’éradication.
Au Québec, en 1998, seulement 3 cas avaient été déclarés. Vingt-cinq ans plus tard, la province dénombre plus de 1200 nouvelles infections par année. Même constat pour la syphilis congénitale, transmise de la mère au fœtus lors de la grossesse et potentiellement fatale pour lui : 13 cas ont été déclarés dans la province en 2022. À l’échelle du Canada, ces cas sont passés de 4 en 2016 à 117 en 2022. Cette transmission est pourtant facilement évitable grâce à un dépistage chez la femme enceinte et à un traitement subséquent.
Selon Karine Blouin, de tels cas surviennent plutôt chez des femmes très vulnérables d’un point de vue socio-économique, qui n’ont pas subi de dépistage prénatal ou qui ont contracté l’infection avant leur arrivée au Canada. « Ce n’est pas quelque chose qu’on devrait voir ici ! » déplore aussi Réjean Thomas.
Le VIH connaît aussi une recrudescence partout au Canada, du moins par rapport aux années pandémiques, tout en restant proche de la moyenne qu’on observe depuis une décennie (2000 nouveaux cas par année). Si la situation n’empire pas, elle ne s’améliore pas non plus.
Quant aux virus du papillome humain (VPH), ils gagneraient aussi du terrain. « Les agences de santé publique ne suivent pas la progression de ces virus dans les populations. Pourtant, ils semblent de plus en plus communs, malgré un vaccin efficace, souligne Alex McKay, directeur général du Conseil canadien d’information et d’éducation sexuelles. On le sait parce qu’une des conséquences du VPH est la survenue de cancers du col de l’utérus [chez les femmes] et de la gorge [dans l’ensemble de la population], et qu’ils se font plus fréquents. »
En effet, selon un rapport publié en novembre 2023 par la Société canadienne du cancer, l’incidence du cancer du col de l’utérus a augmenté de près de 4 % chaque année depuis 2015.
Outre les cancers, toutes ces affections peuvent avoir des conséquences graves : infertilité, douleurs chroniques, déficit immunitaire, ou encore effets sur le fœtus lors d’une grossesse (fausses couches, malformations…).
Cela étant, elles peuvent toutes facilement être prévenues par des mesures de protection de base, telles que le port du condom. Et toutes, à l’exception de l’infection au VIH, peuvent être traitées par des antibiotiques (ou prévenues par des vaccins dans le cas du VPH). Alors, comment expliquer ces chiffres ?
Hausse multifactorielle
Karine Blouin attribue une partie de l’augmentation des cas à l’arrivée de tests plus performants. « En 2010, des tests plus sensibles pour la gonorrhée et la chlamydia ont fait leur apparition. On a aussi commencé à faire des prélèvements extra-génitaux [pharynx et rectum], ce qui a permis de détecter de nombreux nouveaux cas. »
Mais les progrès du dépistage sont loin d’expliquer à eux seuls le portrait global. « Il y a eu des changements du côté des tests, effectivement, mais ça ne date pas de l’année dernière, s’exclame le Dr Thomas. Et puis la qualité des tests pour les autres maladies, comme la syphilis, n’a pas changé. »
En ce qui concerne la gonorrhée, une partie de l’augmentation pourrait aussi être imputable à la hausse de la résistance aux antibiotiques, et donc à l’inefficacité des traitements. « C’est une bactérie qui acquiert facilement des résistances, explique Karine Blouin, car elle peut persister de façon silencieuse dans des sites comme la gorge. Cela peut favoriser l’échange de matériel génétique avec d’autres bactéries [déjà résistantes]. On a donc un programme de surveillance : quand on voit des bactéries résistantes dans nos échantillons, on émet des directives pour changer les antibiotiques de première ligne. »
Prévention 101
Mais selon les spécialistes interrogés par Québec Science, l’explosion des ITSS s’explique principalement par la baisse de vigilance des populations.
« Les gens ne savent pas à quel point ces maladies sont communes, explique Alex McKay. Dans la plupart des cas, les ITSS n’entraînent pas de symptômes. Plusieurs personnes ne se croient pas à risque. Quand on évalue l’usage du condom, on constate que les adolescents et les jeunes adultes l’utilisent beaucoup. Mais au fur et à mesure que les femmes passent à la contraception hormonale, son utilisation diminue. Les ITSS ne sont clairement pas prises en considération. »
Pour Réjean Thomas, la hausse actuelle pourrait même être un effet collatéral des traitements contre le VIH développés dans les années 1990. « On se protégeait des ITSS parce qu’on avait peur de mourir du sida. Dès que le sida est devenu une maladie chronique, on a arrêté de faire attention, croit-il. Personne n’a peur de la gonorrhée, même si elle peut causer des complications importantes. »
Parallèlement, les campagnes de prévention ont quasiment disparu des espaces publics. Au Québec, les dernières campagnes de prévention ciblant le VIH remontent à 2011. En réponse à nos questions, le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) déclare que ce type de campagnes médiatiques n’est plus dans les plans, puisque « […] la littérature scientifique sur le sujet démontre que, pour être efficace, la prévention des ITSS passe plutôt par des actions et des messages qui sont adaptés aux besoins et aux réalités des différents groupes principalement touchés. Le déploiement de ces actions se fait dans les milieux de vie de ces groupes par les intervenants du réseau de la santé, du réseau de l’éducation et des organismes communautaires ».
Idem pour le gouvernement fédéral qui, en février dernier, lançait un plan d’action contre les ITSS. Ce plan propose d’atteindre d’ici 2030 les cibles mondiales en matière d’ITSS, soit aucune nouvelle infection au VIH ainsi qu’une baisse de 90 % des cas de syphilis et de gonorrhée. Du côté de la prévention, ce plan propose surtout des interventions locales dans des populations ciblées.
Mais pour le Dr Thomas, ce n’est pas seulement insuffisant, c’est carrément de mauvaise foi. « Les populations à risque sont déjà très informées. Ce n’est pas le cas des autres. Des statistiques de 2021 montrent qu’au moins 15 % des nouvelles infections au VIH surviennent chez des personnes qui n’ont aucun facteur de risque. Leur approche ne semble pas donner de très bons résultats, puisqu’on a une explosion des ITSS ! »
D’ailleurs, les chiffres parlent d’eux-mêmes : les cas de syphilis ont tendance à reculer chez les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes, alors qu’ils grimpent en flèche chez les femmes hétérosexuelles.
Plusieurs équipes de recherche estiment qu’on manque de données pour bien comprendre les « moteurs » de cette recrudescence, mais que l’évolution et la diversification des pratiques sexuelles pourraient y contribuer : augmentation du nombre de partenaires grâce aux applications de rencontres, sentiment d’absence de risque lors des rapports oro-génitaux, augmentation des rapports hétérosexuels anaux non protégés, etc.
Pour enrayer l’épidémie, plusieurs sociétés savantes appellent à une généralisation du dépistage, notamment par le biais des médecins de première ligne. « Chez les hétérosexuels, la plupart des cliniques ne cherchent en général à dépister que la gonorrhée et la chlamydia. Il faudrait ajouter le VIH et la syphilis, et faciliter l’accès aux tests et aux traitements », soutient Réjean Thomas.
« Il y a encore de la stigmatisation autour des ITSS, ajoute Alex McKay. Les gens hésitent à chercher de l’information, à se faire tester ou traiter. Même des solutions simples comme le vaccin contre le VPH restent peu utilisées. Il faut vraiment que ça revienne à l’ordre du jour en santé publique. »
Il y a donc urgence à sortir les ITSS de l’ombre. « On fait toujours de la prévention contre le tabagisme, même si tout le monde sait que fumer, c’est dangereux, constate Réjean Thomas. Pour les ITSS aussi, il faut toujours recommencer, il n’y a pas de miracle. »
L’OMS répertorie plus de 30 bactéries, virus et parasites qui se transmettent par contact lors d’un rapport sexuel vaginal, anal ou oral.
La syphilis
Pathogène : Treponema pallidum (bactérie)
Symptômes et complications : Si elle n’est pas traitée, elle évolue en plusieurs phases : ulcères aux organes génitaux, puis irritation cutanée et symptômes semblables à ceux d’une grippe durant les premières semaines. Suit une phase de latence pouvant durer 30 ans. La bactérie peut alors causer des dommages aux organes, dont le cerveau, ce qui mène à la démence et même à la mort. Si la bactérie passe d’une mère infectée au fœtus durant la grossesse, elle peut causer des malformations ou la mort du fœtus.
Traitement : Antibiotiques oraux, mais les dommages aux organes sont irréversibles.
La gonorrhée
Pathogène : Neisseria gonorrhoeae (bactérie)
Symptômes et complications : Souvent asymptomatique, sinon elle provoque des sensations de brûlure lorsqu’on urine, des écoulements anormaux des organes génitaux, des douleurs, des maux de gorge. Non traitée, la maladie peut mener à l’infertilité.
Traitement : Antibiotiques par voie orale ou intramusculaire
La chlamydia
Pathogène : Chlamydia trachomatis (bactérie)
Symptômes et complications : Souvent asymptomatique, ou bien elle cause des sensations de brûlure lorsqu’on urine, des douleurs, des écoulements anormaux des organes génitaux. Non traitée, la maladie peut mener à l’infertilité.
Traitement : Antibiotiques par voie orale