Poissons-chirurgiens barbiers dans l’aire marine protégée des îles Revillagigedo, à l’ouest du Mexique. Photo: Shutterstock
La biodiversité est mal préservée dans la majorité des aires marines protégées.
Le chiffre est choquant : à peine le tiers des aires marines protégées (AMP) dans le monde remplissent réellement leur rôle de conservation de la biodiversité et des services écosystémiques associés, comme la captation du carbone de l’atmosphère. A contrario, un autre tiers de ces zones maritimes sont plutôt le théâtre d’activités humaines destructrices pour les écosystèmes marins, telles que la pêche industrielle, l’aquaculture ou l’exploitation minière. Quant au dernier tiers, il se situe un peu entre les deux, c’est-à-dire que les activités qui y ont cours ne sont pas nécessairement incompatibles avec la conservation de la nature. C’est ce que révèle une étude parue en mai dernier dans la revue Conservation Letters.
Pour arriver à cette conclusion, l’équipe de recherche internationale a d’abord analysé les 100 plus grandes AMP de la planète, soit près de 90 % de la surface des zones protégées. Dans un premier temps, elle a scruté à la loupe la documentation pour chacune, comme la désignation légale, les documents réglementaires et le plan de gestion. Puis, elle a consulté la littérature scientifique et d’autres rapports qui détaillent les activités humaines qui s’y déroulent, dans le but de les catégoriser selon leur type, leur intensité, etc. Leurs évaluations ont même fait l’objet de vérifications indépendantes par des spécialistes connaissant bien ces AMP. Leur constat : un quart des réserves marines sont même totalement dépourvues de réglementation et de gestion.
L’étude démontre en outre que les grandes AMP se situent surtout dans des zones reculées et autour de territoires d’outre-mer, où il est plus facile de les établir – mais où la menace des activités humaines est plus faible. Les auteurs et autrices plaident d’ailleurs pour une meilleure répartition géographique des AMP, de même que pour une exclusion de celles dont le niveau de protection est inconnu ou insuffisant. Il en va de l’atteinte de l’objectif 30×30 fixé par les Nations unies, soit de protéger au moins 30 % des océans d’ici 2030. Aujourd’hui, moins de 3 % de ces territoires feraient l’objet d’une protection haute ou complète.
Des parcs de façade
Ces résultats surprennent peu Daniel Pauly, professeur à l’Institut pour les océans et les pêches de l’Université de la Colombie-Britannique. « Nous sommes arrivés à des conclusions similaires pas plus tard que l’année dernière », souligne-t-il, en référence à un article qu’il a cosigné dans Marine Policy. Cette étude sur le niveau d’intensité des pêches dans les AMP concluait que 27 % d’entre elles sont probablement des « parcs sur papier », c’est-à-dire des AMP « légalement désignées, mais inefficaces ».
Le Canada n’échappe pas à ces constats, lui qui dit assurer la protection de près de 15 % de ses zones marines et côtières, un chiffre vivement contesté par des organismes comme la Société pour la nature et les parcs du Canada. D’ailleurs, ses deux plus grandes AMP, celles de Tuvaijuittuq et de Tallurutiup Imanga, sont situées dans l’Arctique, où l’activité humaine est minime. Cela dit, il fait mieux que d’autres pays comme la France, propriétaire de la deuxième aire maritime au monde en raison de ses territoires d’outre-mer, « qui multiplie les parcs sur papier », déplore Daniel Pauly, lui-même citoyen français.
Même s’il est un critique acerbe de la manière dont sont gérées les AMP, ce spécialiste des ressources marines ne rejette pas a priori le concept. « Une AMP, lorsqu’elle est gérée sérieusement, peut permettre à la biomasse de croître sans être victime de surpêche », explique Daniel Pauly. À long terme, les poissons devenus plus nombreux migrent en périphérie de ces zones, ce qui a pour effet d’augmenter les prises aux alentours. « Les pêcheurs sont les premiers à croire que les AMP sont nuisibles à leurs intérêts. Ils ont tout faux. » Ainsi, d’après une étude publiée l’année dernière dans Science Advances, la création du parc national Revillagigedo, à l’ouest du Mexique, et l’interdiction stricte d’y pêcher n’ont pas nui à la pêche industrielle de ce pays.
Et au Québec ?
Le Québec compte quelques AMP, lesquelles totalisent environ 10 % du territoire marin et côtier de la province. Parmi elles figure le parc marin du Saguenay–Saint-Laurent, régulièrement cité comme un modèle grâce aux mesures prises pour protéger les bélugas. Pourtant, cette AMP fait bien piètre figure dans l’Atlas de la protection marine, une base de données mondiale élaborée par le Marine Conservation Institute, une organisation à but non lucratif consacrée à la conservation des océans. Si l’on se fie à cette évaluation, cette AMP est considérée comme « minimalement protégée et incompatible avec la conservation de la biodiversité ».
De là à la qualifier de « parc sur papier », c’est le pas que Robert Michaud, président et directeur scientifique du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM), refuse de franchir. « Les bélugas sont mieux avec le parc marin du Saguenay–Saint-Laurent que sans, soutient-il. Depuis sa création en 1998, de réelles mesures de protection de l’espèce ont été mises en place par les autorités, comme la fermeture de certaines zones à la navigation lors de la saison estivale. »
Par ses travaux, le GREMM a contribué à l’établissement de cette AMP ainsi qu’à l’élaboration des réglementations associées. Générer des données probantes en concertation avec le milieu fait d’ailleurs partie des caractéristiques distinctives d’une AMP bien gérée, estime Robert Michaud. « C’est la manière de justifier les sacrifices », indique celui qui trouve « malheureuse » la course à laquelle se livrent plusieurs États pour atteindre en apparence leurs cibles de protection de la biodiversité. « Cela alimente notre cynisme à tous et toutes. »