Cratère Manicouagan vu depuis la Station spatiale internationale le 5 février 2024. Photo : ESA/NASA-A.Mogensen
Des géographes scrutent les profondeurs du lac Manicouagan et interrogent les Innus pour reconstruire l’histoire de ce territoire mythique.
À partir de Baie-Comeau, nous avions emprunté la 389, cette guirlande d’asphalte confectionnée par les camionneurs, les travailleurs et autres baroudeurs de lichen. Environ 210 km plus loin, nous parvenions au pied du monstre : le célèbre barrage Daniel-Johnson. Cet éventail de béton, qui entrave la vallée d’un versant à l’autre, alimente les centrales Manic-5 et Manic-5-PA. Derrière, l’immense réservoir Manicouagan, un anneau dont la surface fait deux fois celle du lac Saint-Jean.
Nous étions venus sur la Côte-Nord pour pêcher et bivouaquer quelques jours dans le silence de la forêt boréale. Nous avions rencontré des ours, marché sur les mousses, entendu les loups et mangé des touladis au goût de thé du Labrador. Nous étions sur les terres des Pessamiulnuat, les Innus de Pessamit. Leurs ancêtres furent les premiers peuples à fréquenter ce territoire, après qu’il fut libéré de sa chape de glace, il y a déjà plusieurs millénaires.
Si c’est depuis l’espace que le lac Manicouagan prend véritablement son nom d’« œil du Québec », au sol, l’effet n’en demeure pas moins impressionnant. Léo Chassiot, qui mène des recherches en géologie sur l’évolution de ce territoire, ne cache pas son admiration. « Chaque fois que je me rends dans la région, je suis subjugué par la beauté des lieux », s’exclame ce professionnel de recherche à l’Université Laval et assistant de recherche au Centre Eau Terre Environnement de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS). Comme plusieurs autres scientifiques d’ici et d’ailleurs, il scrute les profondeurs du lac à la recherche des traces de son passé.
Legs cosmique
Le lac Manicouagan occupe le fond d’un cratère formé par l’écrasement d’une météorite il y a 214 millions d’années. Son diamètre de 90 km le place au 8e rang des cratères les plus vastes sur Terre. Lors de l’impact, l’onde de choc a d’abord comprimé la croûte terrestre en fusion. Puis, celle-ci a rapidement rebondi avant de se figer en l’air, ce qui a donné naissance à un piton central. Le mont Babel, avec ses 952 mètres, est le vestige écroulé et érodé de ce relief.
Jadis, ils étaient deux
L’originalité du lac Manicouagan tient en premier lieu à sa forme annulaire, héritée de l’écrasement d’une météorite il y a 214 millions d’années. Avant la construction du barrage, il existait en fait deux lacs : le lac Manikuakan à l’est et le lac Mushaulakan à l’ouest. C’est à la suite des aménagements hydroélectriques que ces deux masses d’eau ont fusionné en un anneau parfait, qui entoure une île plus vaste que le lac lui-même.
Un environnement exceptionnel du point de vue scientifique. « Le lac Manicouagan possède une morphologie typique de fjord, c’est-à-dire une vallée profonde remplie d’eau, encadrée par des versants abrupts. Il existe de nombreuses similitudes avec le fjord du Saguenay, sauf que le lac Manicouagan est localisé à des centaines de kilomètres à l’intérieur des terres. C’est très inhabituel ! » indique Léo Chassiot.
À l’aide d’un sonar multifréquence embarqué sur le bateau scientifique RV Louis-Edmond-Hamelin, l’équipe de Patrick Lajeunesse, professeur au Département de géographie de l’Université Laval, a pu établir précisément les formes du paysage sous-marin. Premier point digne de mention : le lac Manicouagan est le plan d’eau le plus profond du Québec.
L’équipe a montré, dans un article publié cette année dans Geomorphology, que le lac Manikuakan était déjà, avant l’ennoiement, le lac le plus profond du Québec : 320 mètres. La construction du barrage ayant surélevé la surface des eaux de 140 m supplémentaires, la profondeur maximale atteint désormais 460 m. C’est plus que le gigantesque lac Supérieur, qui se contente de 406 m de fond. Au Québec, il surclasse le lac Walker (280 m) et le lac Pingualuit (252 m), un plan d’eau également issu de l’impact d’une météorite.
Mais le fond du lac révèle d’autres surprises. L’an dernier, dans Journal of Quaternary Science, une équipe de scientifiques allemands et québécois a montré que, dans certaines fosses, le fond rocheux est recouvert par 280 m de sédiments. Assez pour y enfouir quasi intégralement la tour Eiffel ! Grâce à des relevés sismiques, ils ont pu apercevoir, sous l’épaisse couche de sédiments, une vallée en forme de V. Or, les vallées glaciaires – et le lac en occupe une – montrent habituellement des configurations en U. En effet, elles sont façonnées par l’avancement des langues de glace, qui érodent les versants tout en maintenant un fond de vallée plat et large.
Ainsi, contrairement à ce qui était avancé jusqu’à présent, le creusement de l’anneau de Manicouagan ne serait pas uniquement le résultat de l’érosion des glaces durant la période géologique actuelle. Cette période, appelée le Quaternaire, a débuté il y a 2 millions d’années et se caractérise par une succession de périodes glaciaires et interglaciaires. L’équipe pense plutôt que la vallée circulaire aurait d’abord été incisée par l’action des rivières sous des climats plus chauds, des millions d’années plus tôt. Les glaciers, dont le plus récent recouvrait la région entre 80 000 et 8000 ans avant aujourd’hui, n’auraient finalement que retouché, lissé, peut-être surcreusé en certains endroits la vallée et verticalisé ses versants.
Pour autant, ce sont probablement les glaciers qui ont apporté la majorité des sédiments présents dans le fond du lac. Il a fallu huit siècles pour libérer la région de Manicouagan des glaces, il y a entre 8100 et 7300 ans. Avant cela, l’épaisseur du glacier atteignait 2 km. Sous le poids de toute cette glace, la croûte terrestre s’était enfoncée de plusieurs centaines de mètres. Dans le cratère de Manicouagan, l’enfoncement des terres combiné à l’afflux d’eau de fonte en provenance du glacier qui se retirait vers le nord aurait entraîné la formation d’un premier lac annulaire. Sa surface culminait à une altitude d’environ 480 m, soit une vingtaine de mètres de plus que le niveau actuel de la retenue artificielle. Puis, progressivement, les terres, libérées de leur chape de glace, se sont relevées – un phénomène que les géologues nomment rebond isostatique. Les eaux du lac se sont abaissées jusqu’à une altitude de 210 m et se sont retranchées en deux entités : les lacs Mushaulakan et Manikuakan, selon le scénario présenté dans l’étude québéco-allemande.
Pendant et après la déglaciation, soit durant les huit derniers millénaires, des sédiments déposés par le glacier, puis par les rivières, se sont accumulés sur le fond des lacs. Comme il est peu probable que plus de 200 mètres de sédiments se soient déposés en si peu de temps, les chercheurs et chercheuses qui ont étudié le Manikuakan font l’hypothèse que des sédiments plus anciens comblaient déjà le fond du lac avant la déglaciation. Des sédiments qui auraient enregistré les changements dans l’environnement local (climat, végétation, hydrologie) depuis potentiellement plusieurs centaines de milliers d’années. Une perspective particulièrement excitante pour les scientifiques, puisque les lacs qui ont conservé des sédiments aussi anciens sont particulièrement rares en Amérique du Nord, car les glaciers ont tout raboté sur leur passage. Si de telles archives sont présentes au fond du lac, elles représenteraient une possibilité unique de mieux connaître le passé géologique et climatique du Québec.
Paysages engloutis
Manikuakan, francisé en Manicouagan, signifie « là où on enlève l’écorce de bouleau pour réparer le canot » ou « vase à boire », nous dit la Commission de toponymie du Québec. Mais ce territoire était beaucoup plus que la rivière et le lac unique qu’il représente aujourd’hui. C’étaient Uamashtakan, Tekuatepeliu, Manishtikaushipu, Uashaupishkau, Manikuakanishtiku, tous ces toponymes qui situaient des lieux fréquentés par les Innus : tantôt une baie, tantôt une confluence, des rapides, un chemin de portage, des sépultures…
Les familles innues qui se regroupaient l’été sur les rives de l’estuaire du Saint-Laurent se dispersaient l’automne venu dans l’arrière-pays en remontant la rivière Manikuakanishtiku (rivière Manicouagan), puis en empruntant chacune un affluent pour rejoindre leur territoire de chasse et de pêche. Dans une recherche menée auprès des Innus, la géographe Justine Gagnon, de l’Université Laval, s’est interrogée sur l’impact culturel de la disparition des territoires ancestraux sous les eaux du réservoir Manicouagan. À l’aide d’anciennes cartes et photographies, elle a collecté et rassemblé les « mémoires géographiques » des personnes aînées afin de démontrer que ces souvenirs constituaient toujours une manière d’habiter ces paysages, comme l’ultime lien d’appartenance avec ce territoire.

Le navire de recherche Louis-Edmond-Hamelin utilisé lors des missions de cartographie du fond du réservoir. Photo: Patrick Lajeunesse
Sous le réservoir
Le barrage Daniel-Johnson, symbole du génie québécois, est l’un des plus gros au monde. Érigé dans les années 1960, ce mur de plus d’un kilomètre de long se dresse à 214 m au-dessus du lit de la rivière Manicouagan. Sa construction a considérablement modifié la géographie lacustre, jusqu’à 200 km en amont. À l’époque, Hydro-Québec n’avait pas jugé utile de réaliser une étude d’impact pour un lieu si éloigné des villes. Au total, 1942 km2 sont aujourd’hui submergés, soit quatre fois la superficie de l’île de Montréal. Ces terres incluent de nombreux territoires autochtones ancestraux : les deltas qui s’étaient formés à l’embouchure des rivières qui se jettent dans le lac, tout comme les rives, les plages, les rapides sur certains affluents… Tous ces lieux, qui étaient jadis fréquentés par les Innus, ne subsistent plus aujourd’hui que dans les souvenirs et les histoires des plus âgés.
Mais les relevés bathymétriques démontrent que nombre de ces paysages, dont les rivages, les plages, les forêts, sont encore conservés… sous l’eau. On aperçoit aussi de nombreuses cicatrices de glissements de terrain, au-dessus et au-dessous du niveau d’eau du lac originel. L’analyse bathymétrique seule ne permettant pas d’établir leur lien direct avec l’ennoiement, deux hypothèses supplémentaires sont envisagées : des fluctuations de niveau d’eau avant la mise en eau du barrage ou des séismes.
Pour tirer l’affaire au clair, les scientifiques ont déjà prélevé une vingtaine de carottes de sédiments de plusieurs mètres de longueur. C’est insuffisant pour espérer remonter jusqu’aux origines du lac, mais leur datation permettra de mieux connaître l’évolution récente du paysage et de déterminer les causes des glissements.
En attendant, l’équipe espère que l’intérêt scientifique envers ces lieux et cette histoire singulière où s’entremêlent eau, glace et cosmos se poursuivra et permettra, à terme, de lever le voile sur quelques-uns des secrets millénaires de l’œil du Québec…