Image: Unsplash, Zhivko Minkov
Un ouvrage à paraître le 18 septembre tente d’attirer l’attention sur le slutshaming, un phénomène qui serait trop souvent banalisé.
Vous vous souvenez de cette élève dont la poitrine s’est développée dès le primaire et qui était donc réputée « déniaisée »? Ou de cette rumeur voulant qu’une autre avait caressé le pénis de deux garçons dans l’autobus en deuxième secondaire? De cette collègue qui aurait embrassé une autre femme de façon un peu trop vulgaire au dernier party de bureau?
Qu’il s’agisse de faits ou de rumeurs, le mal était fait pour ces filles et ces femmes; elles étaient condamnées. Quant aux deux garçons, tout le monde a oublié leur implication dans l’affaire, ou alors, ils n’en sont devenus que plus cool. C’est l’effet typique du slutshaming, ce phénomène qui consiste à critiquer, stigmatiser et humilier les femmes dont le comportement ou l’apparence physique sont considérés provocants ou trop sexuels.

Université Laval, portrait de Élisabeth Mercier – 31 mai 2024 -YAN DOUBLET
C’est précisément le sujet d’un nouvel ouvrage, Slutshaming : sexualité, honte et respectabilité des femmes, publié le 18 septembre aux Presses de l’Université du Québec. Ce livre revient sur les origines victoriennes du phénomène, une époque où les femmes avaient une obligation de vertu et devaient s’en tenir à la sphère domestique pour être respectables. Il dresse ensuite l’état des lieux et propose des pistes d’action. Nous avons rencontré l’autrice, Élisabeth Mercier, professeure au département de sociologie de l’Université Laval.
Québec Science Votre ouvrage est le premier titre d’une nouvelle série de livres de vulgarisation scientifique appelée PUQ360, des Presses de l’Université du Québec. Que souhaitiez-vous transmettre au grand public avec cet ouvrage?
Élisabeth Mercier J’écris toujours sur des sujets qui font appel aux préjugés, aux croyances et à l’expérience personnelle et sur lesquels on a déjà des opinions. L’idée est de prendre un pas de recul et de réaliser que c’est plus complexe que ce qu’on pensait.
Plus important aussi! On a tendance à prendre le slutshaming à la légère. C’est pourtant un outil de contrôle social et sexuel qui empêche les femmes d’avoir une liberté sexuelle digne de ce nom.
QS Vous avez interrogé 18 femmes d’âges variés. Leurs anecdotes remontaient pour la plupart à l’adolescence ou à la jeune vie adulte. Est-ce l’âge d’or pour le slutshaming?
EM C’est dans la période de transition vers l’âge adulte — à partir de la puberté et jusqu’au début de la vingtaine — qu’on retrouve le plus de témoignages de slutshaming. C’est une période importante dans le développement sexuel des personnes. Mais le phénomène peut se manifester à d’autres moments de la vie.
QS Les jeunes d’aujourd’hui ne sont-ils pas plus ouverts?
EM C’est ce qu’on se dit. Mais ce que j’ai réalisé avec cette étude, c’est que ça ne change pas tant que ça! Oui, il y a une plus grande visibilité de la diversité sexuelle et de genre; oui, des contenus intéressants, comme des balados, sont très accessibles. Mais, encore et encore, à l’adolescence, les préjugés et les inégalités les plus conventionnels sont reproduits.
QS L’anecdote de l’autobus citée en introduction vient d’une de vos participantes. Elle remarquait se souvenir uniquement de l’identité de la fille, pas de celle des deux garçons. Que peut-on en déduire?
EM C’est comme ça pour toutes les anecdotes, pas seulement celles de mes participantes, mais aussi dans la littérature scientifique. Ça revient constamment, parce que c’est des filles que la société se préoccupe. C’est leur sexualité à elles qui pose problème, qui est scrutée, jugée et qui fait l’objet de rumeurs.
La rumeur sexuelle, c’est une des principales modalités du slutshaming. Il y a bien des gars, dans les rumeurs, mais ils sont de simples figurants.
QS Vous affirmez qu’il faut examiner le slutshaming comme un phénomène singulier, plutôt que comme une sous-catégorie d’intimidation. Pourquoi?
EM C’est un phénomène qui ne relève pas toujours de l’intimidation pure et simple. C’est un phénomène de reproduction de normes inégalitaires : des normes sexuelles, mais aussi des normes de genre. Le slutshaming cible la sexualité, mais, finalement, c’est une police du genre. Il maintient les injonctions du genre féminin, comme la respectabilité et l’idée que la sexualité des femmes a quelque chose de honteux.
Et si on le regarde simplement comme de l’intimidation, on passe sous silence le fait que le slutshaming peut être intériorisé : une fille peut se juger elle-même, s’empêcher de s’habiller d’une certaine façon ou de poser certains gestes de peur de passer pour une salope.
QS On comprend à la lecture de votre livre que beaucoup, beaucoup de choses peuvent mener à la réprobation des femmes, que ce soit une poitrine trop généreuse ou un franc-parler. D’où est-ce que tout cela vient? L’époque victorienne semble plutôt loin…
EM La vertu, ça remonte à il y a longtemps. Les femmes s’évaluent et sont encore évaluées constamment dans des schémas qui départagent les bonnes et les mauvaises filles, comme à cette époque. On surveille leur désir, leur consommation d’alcool et de nourriture. Les femmes qui ne sont pas capables de se contrôler sont mal vues.
QS Vous dénoncez les campagnes de sensibilisation qui s’apparentent au slutshaming, par exemple celles qui exhortent les filles à ne pas partager de photos d’elles nues à un partenaire. En quoi est-ce du slutshaming?
EM L’humiliation des victimes à travers les partages non consensuels n’est pas vue comme un problème; c’est un levier pour les décourager d’avoir ce type de pratiques. On ne dit pas que c’est une forme de violence à proscrire. On dit aux filles : « Si vous faites ça, vous risquez d’être humiliées publiquement. Votre père et votre patron verront cette photo et votre vie sera ruinée. Policez votre comportement et il ne vous arrivera rien de mal. » On pourrait aussi dire aux garçons de ne pas partager les photos!
QS Votre livre invite les parents à examiner leur propre comportement. Avez-vous des exemples concrets?
EM On parle souvent du slutshaming en ligne ou par les pairs à l’école, mais un des résultats qui m’a surprise dans cette étude, c’est le rôle des mères et de la famille dans le phénomène. Ça peut être des propos, des regards, des punitions pour un comportement. Les participantes excusaient d’ailleurs leur mère : elles se disent qu’elle s’inquiétait pour elles, qu’elle se souciait de leur intégrité physique et de leur réputation.
Moi aussi, j’ai une fille et je réalise qu’on a des réflexes ancrés en nous. On doit revoir nos idées reçues vis-à-vis la sexualité et se demander pourquoi la sexualité des filles nous dérange autant. Est-ce que les interdits qu’on impose à nos filles visent à les protéger ou à restreindre leur autonomie? Est-ce la bonne façon de protéger quelqu’un?
C’est important de s’interroger sur les règles de la maison : sont-elles symétriques pour les filles et les garçons? Une participante racontait que c’était à elle qu’on parlait de sexualité et d’ITSS et pas à son frère.
QS Vous dites qu’il faut combattre le phénomène en amont, notamment grâce à une éducation sexuelle positive. Qu’est-ce que cela signifie?
EM Une éducation sexuelle positive évite de parler de sexualité uniquement en termes de violence, de dangers ou de risques pour la santé physique et psychologique. Depuis le mouvement #MeToo, on parle presque exclusivement de sexualité aux filles comme ça.
L’idée n’est pas de nier le danger, mais de réaliser que la vulnérabilité des filles à l’égard de la sexualité, ce n’est pas que la violence, mais aussi la honte qu’elles ressentent par rapport à la sexualité. C’est leur donner le droit à l’expérimentation, le droit à l’erreur.