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31 octobre 2024
Temps de lecture : 3 minutes

Visite au Musée des moulages de Paris, une incursion dans l’histoire de la dermatologie

À Paris, Québec Science a visité la plus grande collection de cires dermatologiques au monde. Des pièces uniques qui ont permis de former des générations de médecins.

M. Baretta a produit la majorité des moulages du musée – il a travaillé jusqu’en 1913 –, et deux autres mouleurs ont achevé le catalogue. Photo: Hôpital Saint-Louis AP-HP

Lorsqu’on pousse la porte du Musée des moulages, au cœur du vieil hôpital Saint-Louis, à Paris, on est immédiatement ramené 150 ans en arrière. Le hall de ce bâtiment défraîchi s’ouvre sur un large escalier ; les murs sont couverts de portraits des pontes de la dermatologie (il n’y a qu’une femme !) qui se sont succédé dans cet établissement depuis le début du 19e siècle. C’est ici qu’est née cette discipline médicale, et c’est ici qu’elle a atteint son apogée. L’hôpital Saint-Louis fut, avec ses six services spécialisés et ses 100 000 consultations par année au tournant du 20e siècle, le plus grand centre de dermatologie du monde.

À l’étage, des centaines de thèses de médecine et d’ouvrages de référence couvrent les murs du sol au plafond. L’odeur des vieux livres et du bois est envoûtante ; rien ne semble avoir bougé depuis qu’on y a classé les derniers dossiers. Mais le clou du spectacle, c’est une immense salle rectangulaire qui abrite, dans des vitrines en bois, d’étranges morceaux de corps humains. L’effet est saisissant, mais le lieu est étonnamment apaisant, avec son plancher patiné et ses allures de boutique d’apothicaire.

Y sont exposés au total 4935 moulages en cire incroyablement réalistes de pieds, de mains, de visages, de parties génitales, arborant toutes les maladies de peau possibles et imaginables. « Les pathologies sont classées par ordre alphabétique, explique notre guide, Sylvie Dorison, la gardienne de ce lieu ouvert au public sur rendez-vous. Tous ces moulages ont été fabriqués à des fins pédagogiques pour les étudiants en médecine. »

L’histoire commence dans les années 1860, au moment où l’École de dermatologie autrichienne commence à concurrencer la prestigieuse École française. Les étudiants boudent alors l’hôpital Saint-Louis au profit d’universités plus modernes, qui font la part belle au micro­scope. Pour raviver l’intérêt, le Dr Charles Lailler, alors chef de service à Saint-Louis, a l’idée d’utiliser des représentations en relief des maladies. Il tombe, au détour d’une promenade, sur la boutique de Jules Baretta, qui fabrique des fruits en carton-­pâte. Le médecin débauche l’artisan et lui demande de l’accompagner pendant deux ans lors de ses consultations. En 1865, Jules Baretta fabrique son premier moulage ; un nez d’homme couvert de « syphilide acnéique ».

« Les moulages étaient réalisés sur des patients vivants, explique Sylvie Dorison. Le mouleur posait d’abord de la graisse ou de la peau de baudruche [une pellicule en intestin d’animal] pour protéger la lésion, puis faisait un moulage en plâtre. Une fois le moule durci, il en tapissait l’intérieur de couches successives de cire, puis ajoutait de la résine et des pigments avant de retirer le plâtre. Mais la céroplastie, c’est l’art du secret : on ne connaît pas les recettes exactes. »

Au vu du florilège d’excroissances, de tumeurs, de boutons et de chancres en tout genre représentés dans la collection, on se demande en effet comment Jules Baretta s’y est pris pour ne pas arracher les plaies ou martyriser les malades – c’était peut-être d’ailleurs parfois le cas… Il « trichait » probablement en resculptant certains moulages et en leur ajoutant du relief pour recréer les boursouflures, selon la thèse d’un plasticien de l’École du Louvre qui s’est récemment penché sur ses procédés.

« La collection est vite devenue importante, relate Sylvie Dorison. Elle a été installée ici, dans ce bâtiment qui a été inauguré en 1889 lors du premier Congrès international de dermatologie, pour montrer le savoir-faire de la France. Beaucoup de médecins étrangers ont été impressionnés et ont voulu avoir le même type de collection. »

Ces pièces de cire ont été utilisées pour l’enseignement jusqu’en 1960. Aujourd’hui, elles servent encore de décor à certaines réunions de derma­tologie du personnel de l’hôpital. Régulièrement nettoyées et restaurées, elles sont dans un état remarquable. « L’injection de pigment se faisait en profondeur, comme pour un tatouage ; les couleurs sont donc très bien conservées, fait remarquer notre guide. Il fallait aussi que les pièces soient très solides : il y avait environ 4000 emprunts par an pour les cours. »

Si on reconnaît certaines maladies, comme l’acné, l’eczéma ou le psoriasis, d’autres font (heureusement) figure d’un autre âge. C’est le cas de la syphilis avancée, qui se manifeste par des lésions cutanées terribles. Au 19e siècle, l’étude de ce mal, la « syphiligraphie », était d’ailleurs la branche principale de la dermatologie. La galerie supérieure du musée en donne un bon aperçu. S’y succèdent des moulages impressionnants de visages mutilés, de nouveau-­nés couverts d’ulcères, et de torses de jeunes filles déjà profondément marqués par cette maladie vénérienne. On sort de ce lieu insolite en mesurant l’ampleur des progrès de la médecine. Et en appréciant les conditions sanitaires de notre époque !

Photos : 1-3-5: Direction de la communication/Musée des moulages, Hôpital Saint-Louis AP-HP ; 2-4: Marine Corniou

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