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15 octobre 2024
Temps de lecture : 4 minutes

Entrevue : décrire sans juger la langue des jeunes

Illustration: Kyle Scott

Ranceur, styfe, chill… Ces mots typiques des jeunes du Québec sont maintenant décrits dans le Dictionnaire du chilleur. Un ouvrage qui se démarque !

Jérôme Charette-Pépin est un amoureux de la langue française qui porte plusieurs chapeaux. Sous le pseudonyme Jérôme 50, cet auteur-compositeur-interprète originaire de L’Ancienne-Lorette a fait paraître deux albums et donne des concerts partout au Québec. Mais il est aussi étudiant en linguistique ! Le nouveau trentenaire s’intéresse particulièrement au français parlé par les jeunes, dont il a abordé plusieurs facettes dans son balado Ainsi soit chill (Radio-Canada OHdio).

Depuis 2018, en marge de sa maîtrise à l’Université Laval, le poète aborde les 15-35 ans dans les parcs, les fêtes, les cours d’école, afin de répertorier les mots qu’ils utilisent en registre familier. Il en a tiré le Dictionnaire du chilleur, qui compte plus de 3000 entrées, 5500 sens et 7000 exemples, publié par la toute nouvelle antenne québécoise des Éditions Le Robert.

L’approche est marginale, mais pas moins précieuse. « De tout temps, les jeunes ont voulu affirmer leur identité et leur appartenance à un groupe, ce sont toujours les locuteurs les plus novateurs. Mais nous, comme universitaires, nous n’avons pas accès à ce parler-là », nous a indiqué Mireille Tremblay, professeure au Département de linguistique à l’Université de Montréal, qui avait invité cet électron libre à présenter son projet à un colloque organisé en 2023. Il faut parfois sortir des sentiers battus pour prendre le pouls de la rue !

***

Québec Science Comment est né ce projet ?

Jérôme Charette-Pépin J’étudiais en enseignement du français au secondaire à Rouyn-Noranda et on a eu une conférence de l’historien Léandre Bergeron, auteur du Dictionnaire de la langue québécoise [VLB éditeur, 1980]. À ce moment-là – j’avais 20 ans –, j’ai décidé qu’un jour, j’écrirais un dictionnaire, mais je n’avais pas encore l’idée. J’ai fini par lâcher le bac en enseignement et c’est une fois de retour à Québec, dans un party, que j’ai décidé de me lancer. J’ai commencé à récolter les mots des gens autour de moi en leur demandant simplement : « As-tu un mot à rajouter dans le Dictionnaire du chilleur ? »

QS Vos recherches, c’était toujours dans des fêtes ?

JCP Pas seulement, mais toujours en contexte décomplexé, très informel. Le milieu naturel du chilleur, ce sont des cours d’école, des parcs, des parkings de dépanneur. Si je vois, par exemple, un rendez-vous de voitures modifiées sur un parking à Sainte-Anne-de-Beaupré, je m’arrête, je vais parler aux gens pour récolter des mots. Il faut toujours tendre l’oreille.

Chez les personnes que j’ai interrogées, il y a la fierté de partager quelque chose qui soit le plus près possible de l’usage. Donc j’ai donné la parole au public en allant sur le terrain, ce sont les gens qui ont construit le corpus de données, mais c’est moi qui l’ai organisé.

QS Comment avez-vous procédé ?

JCP Organiser les données, c’est très important, mais c’est très long, très difficile. Les dictionnaires collaboratifs comme [le site Web] Urban Dictionary ne sont pas modérés. Les internautes qui proposent des définitions ne maîtrisent pas nécessairement les codes de la langue. Par exemple, la définition proposée pour gyu [mot créole qui signifie « beau » ou « bon »] laisse croire qu’il s’agit d’un nom, alors que c’est plutôt un adjectif.

QS Le Dictionnaire du chilleur suit une structure traditionnelle.

JCP Oui. À la maîtrise, j’ai été formé en partie par le Trésor de la langue française au Québec. [Ce groupe de recherche affilié à l’Université Laval se spécialise dans l’étude du français québécois et publie le Dictionnaire historique du français québécois, disponible gratuitement en ligne.] Lors d’un stage, ils m’ont montré leurs méthodes lexicographiques. J’ai basé l’organisation des articles sur leur modèle : mot d’entrée, transcription en alphabet phonétique international, catégorie grammaticale, acception, sens, exemples…

QS D’où viennent les exemples que vous citez pour accompagner les définitions ?

JCP Il y a 2000 citations de chansons [surtout du hip hop québécois] et 450 citations tirées de la téléréalité Occupation double. Le reste, ce sont des exemples forgés. Pour m’aider, j’ai notamment engagé Vincent Houde [un des principaux contributeurs de Fruiter, une page de mèmes sur Internet].

QS Depuis quand les linguistes s’intéressent-ils au parler québécois ?

JCP Au Canada français, la lexicographie [le recensement et l’étude des mots d’une langue dans le but d’élaborer des lexiques ou des dictionnaires] remonte au début des années 1800, mais le premier ouvrage à répertorier de façon objective les québécismes est le Glossaire du parler français au Canada, paru en 1930. C’est l’œuvre la plus sérieuse et probablement la plus marquante pour la lexicographie québécoise en registre familier. Ensuite, il y a bien sûr le Multidictionnaire de Marie-Éva de Villers, mais il est écrit dans une école de pensée qui est à l’opposé de la mienne.

QS Que voulez-vous dire ?

JCP Le Multi est un grand dictionnaire de français québécois, c’est énorme ! Mais c’est un ouvrage prescriptif : « On doit dire ça plutôt que ça. » Mon dictionnaire ne veut surtout pas prescrire. Il veut juste décrire. Et c’est la philosophie des linguistes en général. On veut exposer des faits de langue par la recherche, sans juger. Ainsi, dans le Dictionnaire du chilleur, il y a beaucoup de termes sexistes, racistes, ou relatifs aux crimes de rue, à la drogue. Beaucoup d’anglicismes, aussi.

QS Vous travaillez selon une approche punk. Qu’est-ce que cela signifie ?

JCP Tout bon chilleur ne peut pas s’investir pleinement à l’école et respecter tout le décorum universitaire. C’est trop exigeant. On a refusé de financer mes recherches parce qu’elles ne respectaient pas les codes d’éthique.

Mais comment dresser un portrait juste du français québécois chez les jeunes en étant soumis à des règles extrêmement rigides qui demandent des autorisations parentales, des protocoles prévus d’avance ? On perd tout le côté spontané. Les jeunes ne sont pas intéressés à signer des papiers !

QS C’est donc un livre réalisé à compte d’auteur ?

JCP Exact. J’ai engagé une équipe de linguistes, notamment Gabriel Martin et Caroline Émond, qui ont travaillé entre autres sur le dictionnaire Usito. Tout cet univers de rédaction, de recherche, est indépendant de l’université.

QS Donc en marge des structures en place. Ou même contre ces structures ?

JCP Surtout pas contre ! Les linguistes sont généralement bienveillants à l’égard du français québécois, mais c’est méconnu du grand public. Au Québec, on a tendance à associer la langue française à un conservatisme linguistique austère, à un balisage grammatical et orthographique sévère et trop rigoureux. Ça crée un climat d’insécurité linguistique [impression que la façon dont on parle n’est pas légitime ou valorisée par la société]. Cela a des répercussions très néfastes pour le peuple québécois.

QS Comme quoi ?

JCP Il y a une phobie des mots empruntés à une langue étrangère. Pourtant, aucune étude n’a démontré que l’arrivée d’un mot emprunté fait disparaître son équivalent français. Prenons le verbe spoiler ou spoil, qui a été francisé par « divulgâcher ». Dans l’usage, les deux peuvent coexister. L’Office québécois de la langue française propose des versions francisées, mais après, c’est au peuple de décider s’il les emploie ou pas. Et parfois, ça fonctionne très bien ! « Courriel », par exemple.

QS Nombreux sont ceux et celles qui craignent que des emprunts du genre menacent ou dénaturent le français…

JCP Si la langue française est menacée, c’est surtout pour des raisons politiques ou démographiques. Le français, pour moi, n’est vraiment pas menacé au Québec. Sauf peut-être à Montréal, où il y a de plus en plus de locuteurs non francophones. On peut voir ça comme une menace, mais de manière générale, les Québécois parlent français. Ça fait des centaines d’années qu’on pense que le français va mourir au Québec, et il est encore là…

Dictionnaire du chilleur, Éditions Le Robert Québec. En librairie le 25 octobre.

Quels mots y retrouve-t-on ?

Pour être inclus dans le Dictionnaire du chilleur, un mot doit avoir été relevé à plus d’une reprise auprès des jeunes francophones de 15 à 35 ans et avoir été jugé caractéristique du sociolecte des chilleurs, c’est-à-dire la variété de français québécois propre à ce groupe social. On y trouve notamment :

– Les mots employés uniquement par les chilleurs : par exemple, styfe (fille).

– Ceux qui décrivent une réalité incontournable de leur univers : CBD (le cannabidiol présent dans le cannabis).

– Les mots déjà attestés dans les dictionnaires du français québécois, mais fréquemment utilisés par les chilleurs : motté.e (personne plutôt stupide dont l’allure et le comportement manquent de raffinement).

– Les mots utilisés par les chilleurs dans un sens particulier : plogue (pour désigner une personne qui revend de la drogue de manière illicite).

– Des emprunts au créole, à l’anglais et à d’autres variétés de français, comme l’argot : daron (père).

Les jeunes ont-ils cessé de conjuguer?

On s’étonne parfois d’entendre des jeunes dire : « Hier, on a chill au parc », au lieu de : « Hier, on a chillé au parc ». Pour sa maîtrise, Jérôme Charette-Pépin s’est penché sur cette question de morphologie des verbes empruntés à l’anglais. Ses recherches dans la littérature du rap québécois francophone montrent que cette innovation proviendrait de la communauté haïtienne de Montréal. En créole haïtien, on indique le temps des verbes à l’aide de particules, des mots courts qui précèdent le verbe. La terminaison du verbe ne change pas.

À la fin des années 1990, beaucoup d’artistes de rap très influents ont utilisé dans leurs chansons des verbes anglais sans terminaison, donc selon une morphologie du créole haïtien. C’est le cas de Sans Pression (« Tu veux te flex » dans Territoire hostile, 1999) et de KC L.M.N.O.P. (« Ceux qui ont flash avec un bang bang » dans Ta yeul vis ta vie et reste en vie, 1996).

« Ce phénomène a probablement plus de 30 ans, estime Jérôme Charette-Pépin, mais sa diffusion panquébécoise a commencé plus tard, au cours des années 2010. »

Mais attention : « Quand on dit que les jeunes ne conjuguent plus, ce n’est pas vrai, note Jérôme Charette-Pépin. À l’imparfait ou au conditionnel, on en est obligé d’intégrer le verbe, c’est-à-dire de les conjuguer. On ne peut pas dire « Si je buvais une bière de plus, je pass out« . C’est « je passerais out« ; sinon, il n’y aura pas d’intercompréhension. » Cette notion est fondamentale : « Si on ne se comprend pas, ça ne sert à rien de parler! »

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