La biobanque du CIRC contient des collections d’échantillons biologiques issus d’études internationales. Photo: CIRC
Québec Science a visité le Centre international de recherche sur le cancer, en France, une agence onusienne unique en son genre qui s’évertue à répondre aux grandes questions sur le cancer : qui est touché, pourquoi et, surtout, comment prévenir ce fléau ?
L’amiante, on le sait, est cancérogène. Le glyphosate l’est probablement, comme le talc d’ailleurs. Ces mises en garde médiatisées ont été formulées par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) dans le cadre d’un programme qui recense et évalue les causes évitables du cancer chez les êtres humains.
Mais le CIRC, ce n’est pas que ça ; cette agence intergouvernementale créée en 1965 par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) joue le rôle de locomotive de la recherche sur la prévention du cancer. Ses chercheurs et chercheuses collaborent avec des équipes du monde entier dans l’objectif de réduire le fardeau et les souffrances liés à la maladie.
Cette noble mission a souvent comme point de départ de grandes cuves cryogéniques qui dorment dans le sous-sol du nouveau siège du CIRC, situé au cœur du Biodistrict du 7e arrondissement de Lyon, en France, à proximité du Rhône. Cette quarantaine de cylindres renferment plusieurs centaines de milliers d’échantillons de globules rouges, de plasma, de sérum et d’autres fluides corporels conservés dans de l’azote liquide, à une température de -196 °C.
« Avec plus de six millions d’échantillons provenant de plus de 70 pays, il s’agit d’une des plus importantes collections de matériel biologique au monde, nous explique Christophe Lallemand, technicien senior de biobanque au sein du CIRC. Nous possédons même des échantillons qui proviennent du fin fond du Bhoutan, ce qui est assez rare. » Plus tard lors de notre visite, notre cicérone nous montrera une autre infrastructure clé de cette véritable bibliothèque : une salle remplie de boîtes en carton où sont entreposés des coupes de tissus humains préservées dans de la paraffine, mais aussi des ongles et des cheveux ! De quoi voir d’un autre œil cet amas informe qui bouche parfois le drain de la douche…
La biobanque du CIRC présente un grand intérêt scientifique. La communauté de recherche en cancérologie peut en effet demander l’accès aux collections, par exemple pour étudier les interactions entre les gènes et l’environnement. « Une équipe des Pays-Bas nous a sollicités récemment après avoir sélectionné certains de nos échantillons pour des travaux sur le lymphome », raconte Christophe Lallemand. Une fois les approbations obtenues, les échantillons sont préparés, placés sur de la glace carbonique et acheminés au destinataire sans étiquette de retour – il en reste rarement à la fin des projets.
La majorité des échantillons de la biobanque du CIRC proviennent de l’enquête prospective européenne sur le cancer et la nutrition (EPIC), une étude lancée au début des années 1990 et qui se poursuit de nos jours. L’idée : suivre plus de 500 000 personnes recrutées dans dix pays d’Europe occidentale, avant que certaines d’entre elles ne développent inexorablement un cancer. Au fil du temps, ces diagnostics ont ouvert une fenêtre unique sur les causes probables du « crabe », en lien avec l’alimentation, le mode de vie, etc. Imaginez : les données issues de cette étude ont donné lieu à la publication de plus de 3000 articles scientifiques depuis trois décennies !
L’un des constats ? « Jusqu’à la moitié des cancers détectés pourraient en principe être évités grâce à des changements de comportements individuels, rappelle Pietro Ferrari, chef du service Nutrition et métabolisme du CIRC. Le tabagisme, la sédentarité, la consommation d’alcool, le surpoids et la mauvaise alimentation sont tout particulièrement problématiques. »
Cette observation témoigne du chemin parcouru en matière de prévention du cancer depuis soixante ans. Au moment de la création du CIRC, prévenir les cancers constituait déjà la pierre angulaire de la lutte contre ce fléau, les traitements anticancéreux ayant alors, et encore aujourd’hui, une portée limitée. Or, force est de constater que les connaissances se sont grandement affinées. « Nous en sommes désormais à isoler des profils nutritionnels pour ensuite les associer avec des signatures moléculaires propres à certains cancers », affirme le chercheur. Le but : mettre au jour des mécanismes à l’œuvre dans l’apparition de certains types de cancer.
35 millions de nouveaux cas de cancer devraient être déclarés en 2050, soit une augmentation de 77% par rapport à 2022
Perspective internationale
Ces travaux sur la nutrition et le métabolisme pourraient en outre être utiles pour élucider l’un des grands mystères de l’heure : pourquoi le cancer atteint-il de plus en plus de jeunes ? La tendance est inquiétante ; entre 1990 et 2019, les cas de 29 types de cancer chez les 14 à 49 ans ont bondi de près de 80 %, rapporte une étude publiée l’année dernière dans BMJ Oncology. Le CIRC sonnait déjà l’alarme en 2019 dans les pages de The Lancet Gastroenterology & Hepatology en signalant une hausse de l’incidence du cancer colorectal chez les moins de 50 ans dans la dernière décennie. Si le cancer était autrefois une maladie de personnes âgées, ce n’est plus le cas.
« Les cas précoces de cancer s’observent surtout auprès de la génération née entre 1965 et 1980 dans des pays riches », analyse Pietro Ferrari, qui collabore à plusieurs projets sur ce sujet chaud. Car, à ce stade-ci, les causes exactes du phénomène sont mal comprises. « Plusieurs hypothèses sont avancées, allant de la plus grande exposition aux aliments transformés à des taux records d’inactivité physique, en passant par la piste d’une infection survenue tôt dans la vie, énumère le biostatisticien. En vérité, nous ignorons de quoi il retourne. »
Leslie Mery est responsable du programme mondial de surveillance du cancer du CIRC. Il collecte, réunit et analyse des données probantes dans le monde entier. C’est donc dire que lui et sa petite équipe étaient aux premières loges pour voir la vague des cancers précoces se dessiner. « Les statistiques sur le cancer sont un peu comme le canari dans la mine : elles permettent de prendre la pleine mesure d’une tendance et d’ainsi mieux y répondre en fait de recherche et d’intervention, souligne cet expatrié canadien nostalgique des Nordiques de Québec. Sans un portrait clair du fardeau, il est impossible de faire de la prévention. »
Tous les cinq ans, le CIRC publie Cancer Incidence in Five Continents, une compilation de statistiques de haute qualité sur l’incidence de la maladie aux quatre coins de la planète. Parue en 2023, la douzième et plus récente édition contient des informations provenant de plus de 450 registres du cancer de 70 pays pour les cancers diagnostiqués entre 2013 et 2017. Cette bible volumineuse (plus de 1000 pages !), réalisée en partenariat avec l’Association internationale des registres du cancer, constitue une mine d’informations pour les pays à revenu faible et intermédiaire, qui ne disposent pas toujours de données de qualité. Ces derniers feront face à une augmentation de 60 % des cas de cancer d’ici 2040, selon des projections du CIRC.
C’est notamment le cas du cancer du col de l’utérus, dont l’incidence et la mortalité qui lui est imputable sont dramatiques dans les pays dits du Sud. Depuis les années 1980, le CIRC multiplie donc les projets de recherche sur ces tumeurs malignes causées par certains virus du papillome humain (VPH). En 2021, une de ses études a par exemple démontré l’efficacité d’une dose unique de vaccin contre le VPH plutôt que deux ou trois chez les femmes en bonne santé, ce qui change la donne en matière de prévention. L’OMS a d’ailleurs modifié ses recommandations l’année suivante pour tenir compte de cette découverte.
Le CIRC cherche aussi à améliorer les capacités de dépistage et de prise en charge dans les populations à risque de ces pays aux ressources limitées. « Les tests de dépistage du col de l’utérus basés sur l’infection à papillomavirus humain [présence d’ADN du virus] surpassent ceux fondés sur la cytologie [qui portent sur la morphologie des cellules] mais sont assez coûteux et complexes à mettre en œuvre », fait valoir Farida Selmouni, scientifique spécialisée en santé publique et en épidémiologie au sein de l’équipe Détection précoce, prévention et infections. Les défis inhérents au passage de l’un à l’autre sont documentés dans un répertoire mondial sur les programmes de dépistage du cancer : CanScreen5, un autre projet phare du CIRC.
Les cancers du poumon, du sein et le cancer colorectal sont les plus fréquents à l’échelle planétaire
Cancérogènes ou pas ?
À titre d’organisation internationale consacrée à la recherche, le CIRC adopte une posture d’impartialité qui la préserve de la lumière des projecteurs. La seule exception notable concerne son programme de monographies, ces recensions critiques et méthodiques des données relatives à des agents possiblement cancérogènes. Depuis les premières monographies du début des années 1970, plus de 1000 substances ou expositions ont été passées en revue. Du lot, environ la moitié ont été reconnues cancérogènes (groupe 1), probablement cancérogènes (groupe 2A) ou peut-être cancérogènes (groupe 2B) pour les humains. Le reste est considéré comme inclassable (groupe 3).
Trois fois par année, des expertes et experts internationaux indépendants triés sur le volet convergent au siège du CIRC pour une réunion de plusieurs jours. Leur but : classer les agents alors à l’étude dans l’une des quatre catégories existantes. Pour atteindre ce consensus, trois types de données scientifiques sont prises en compte, soit celles relatives à la cancérogénicité pour l’être humain, celles pour l’animal, ainsi que celles sur les mécanismes de cancérogénicité. Toutes ces données sont préalablement soumises à un examen critique en sous-groupe, apprend-on dans le Préambule aux monographies du CIRC, un document qui balise l’ensemble de ce long processus, qui dure une année.
Un de ces huis clos venait justement d’avoir lieu lors du passage de Québec Science au quartier général du CIRC, en juin dernier. Pendant une semaine, le groupe de travail a évalué le potentiel cancérogène du talc et de l’acrylonitrile, une substance utilisée notamment dans la fabrication de certaines matières plastiques. Fait intéressant : autour de la table étaient aussi représentées les industries concernées. « Ces participants n’ont qu’un rôle d’observateurs passifs, précise Mary Schubauer-Berigan, cheffe du service Synthèse et classification des preuves du CIRC. Ils ne participent pas à l’évaluation ni à la rédaction du manuscrit. »
Le mandat du CIRC s’achève une fois les monographies publiées. La balle est alors dans le camp des agences sanitaires nationales et internationales, pour lesquelles il s’agit de précieux outils d’aide à la décision. Selon la nature des agents, il arrive néanmoins que les médias s’emparent de l’histoire. Ce fut par exemple le cas de l’aspartame, ce populaire édulcorant artificiel classé cancérogène possible (groupe 2B) par le CIRC à l’été 2023 sur la base d’une « indication limitée » de cancérogénicité pour l’humain, notamment pour le foie. La conclusion faisait suite à l’analyse de 1300 études scientifiques récentes, ce qui n’a pas empêché l’afflux de réactions d’indignation ; un expert bien en vue a même qualifié cette annonce de « farce » fondée sur « de l’alarmisme institutionnalisé » dans un quotidien montréalais.
Une part de l’incompréhension est liée à la confusion entre le danger et le risque, pense Mary Schubauer-Berigan. « Les classifications du CIRC ne se prononcent pas sur le risque de développer un cancer à un niveau d’exposition donnée, ce qui est plutôt le rôle des agences sanitaires », nuance-t-elle. L’OMS n’a d’ailleurs pas modifié sa limite recommandée de consommation d’aspartame à la suite de la décision du CIRC. Cette dernière est toujours de 40 mg d’aspartame par kilo de masse corporelle par jour, ce qui équivaut à plus ou moins une dizaine de canettes de boissons gazeuses sans sucre par jour pour un adulte.
Contrairement au risque, qui est une notion relative, le danger est immuable : il reste toujours identique à lui-même. Par exemple, le tyrannosaure mériterait fort certainement le titre de danger public (du moins, si l’on se fie à Jurassic Park), mais le risque de se faire croquer tout rond par lui est néanmoins de zéro, car, comme tous les dinosaures, il est éteint depuis longtemps. Dans le cas de l’aspartame, cela signifie que la substance a peut-être le potentiel de créer un dommage pour la santé en favorisant le cancer, mais que la probabilité que ce scénario se manifeste est plutôt limitée. Après tout, rares sont les individus qui en consomment des quantités considérées comme risquées, de l’ordre de dix Coke Diète par jour.
Les alertes du CIRC, comme celle sur l’aspartame, ont un objectif clair : augmenter la vigilance pour inciter la mise en place d’actions de prévention et ainsi réduire peu à peu le nombre déjà trop élevé de victimes de cancer. Selon des données du CIRC, quelque 10 millions de morts par cancer ont été enregistrées en 2020 dans le monde, soit un décès toutes les trois secondes en moyenne. Le « crabe » a donc coûté la vie à environ 180 personnes depuis le début de la lecture de cet article.