Photomontage: Shutterstock et Danielle Sayer
Depuis 50 ans, on annonce tous les dix ans que d’autres méthodes contraceptives que le condom seront offertes aux hommes… dans 10 ans ! De nouvelles avancées pourraient toutefois mettre fin à cette boutade populaire chez les spécialistes.
Pilule, stérilet, anneau vaginal, injection hormonale… À l’exception du condom, tous les moyens de contraception réversibles offerts sur le marché s’adressent aux femmes, et ce, malgré des décennies de recherche visant à développer des méthodes pour les hommes. Pourtant, de plus en plus de représentants de la gent masculine désirent prendre le contrôle de leur fertilité et, par la même occasion, alléger le fardeau contraceptif que les femmes portent depuis la nuit des temps.
Cette situation pourrait changer dans les prochaines années. En juin dernier, les scientifiques du National Institutes of Health (NIH) aux États-Unis ont fait part des résultats encourageants de la phase 2b de l’essai clinique du gel contraceptif hormonal NES/T mené auprès de 220 participants. Combinaison d’un progestatif, la Nestorone, et d’un dérivé de testostérone, ce gel à étaler quotidiennement sur l’épaule permet de réduire la production de spermatozoïdes à un ratio d’un million par millilitre, bien en dessous du seuil de fertilité établi entre 15 et 200 millions, démontre l’étude. Au moment où ces lignes étaient écrites, ces résultats n’avaient pas encore été révisés par les pairs ni publiés dans une revue scientifique.
Christina Wang, chercheuse en biologie et en contraception masculine à l’Institut Lundquist, en Californie, a contribué de près à l’élaboration de ce gel. « Ça se passe bien. Le NIH est actuellement à la recherche de partenaires financiers afin d’accélérer le processus de mise en marché du produit. On espère que la FDA [Food and Drug Administration, l’équivalent de Santé Canada aux États-Unis] approuvera ensuite sa commercialisation », dit-elle, précisant ne pas être autorisée à en dire davantage puisque ces informations sont sous embargo.
Tout porte à croire que le NES/T sera le premier contraceptif masculin sur le marché, selon la communauté scientifique. « Si j’avais à cibler le plus prometteur en date d’aujourd’hui, ce serait celui-là. L’étude qui s’est conclue en juin a été un beau succès », soutient la chercheuse en santé sexuelle et doctorante en santé publique à l’Université de Montréal Emmanuelle Gareau.
« Une pilule, une p’tite granule… »
D’autres contraceptifs masculins réversibles ont le potentiel d’être commercialisés. C’est le cas de l’hydrogel Adam, développé par l’entreprise américaine Contraline. Ce gel est injecté sous anesthésie locale dans les canaux déférents, par lesquels les spermatozoïdes sortent des testicules, et leur bloque le passage. Les résultats préliminaires d’essais cliniques en cours ont permis d’observer une réduction de 99,8 à 100 % du nombre de spermatozoïdes mobiles dans l’éjaculat de 24 participants dans les 30 jours suivant l’administration du produit. Ceux-ci présentaient toujours une azoospermie, soit l’absence de spermatozoïdes dans le sperme, 12 mois après la procédure, a rapporté la compagnie en juillet dernier.
« Étant donné qu’il s’agit d’un dispositif médical et non d’un médicament [il obstrue, mais n’a pas d’ingrédients actifs], son processus réglementaire d’approbation pourrait être plus rapide », mentionne Logan Nickels, directeur de la recherche à la Male Contraceptive Initiative, une organisation à but non lucratif basée aux États-Unis, qui finance la recherche et le développement de nouvelles méthodes de contraception masculine non hormonales.
Une étude publiée dans la revue scientifique Nature Communications en 2023 démontre quant à elle l’efficacité d’une méthode de contraception sur demande testée sur des souris mâles à l’aide d’une substance administrée par voie orale. Celle-ci agit en neutralisant l’adénylate cyclase soluble, une enzyme qui active la mobilité des spermatozoïdes. Résultat, ces derniers sont immobilisés, mais le comportement d’accouplement des souris reste inchangé. Chez les humains, ce contraceptif prendrait la forme d’une pilule à ingérer de 30 minutes à une heure avant le rapport sexuel ; les effets se dissipant au bout d’une journée. « Il reste encore du travail avant de la tester sur les humains, mais il s’agit d’une autre méthode très intéressante », commente Logan Nickels.
Il faudra toutefois s’armer de patience avant de voir un de ces produits arriver sur les tablettes des pharmacies. « Dans tous les cas, on parle encore d’années, souligne le scientifique. Bien que nous vivions actuellement la période la plus stimulante dans le domaine – nous avons plusieurs programmes et essais cliniques en cours, des produits hormonaux et non hormonaux –, nous avons fait face à tellement d’échecs et de défis par le passé que n’importe quel projet prometteur est accueilli avec une certaine prudence. » C’est simple : pour les hommes, les options contraceptives (préservatif en latex et vasectomie) datent du 19e siècle.
Un marché sous-estimé
Justement, comment se fait-il que, plus de 60 ans après la commercialisation de la pilule contraceptive, aucun produit équivalent masculin n’ait encore réussi le test ? Plusieurs raisons – scientifiques, économiques et sociales – expliquent cette iniquité. « Fondamentalement, c’est une question d’argent », explique Logan Nickels. Les grandes sociétés pharmaceutiques sont frileuses à l’idée d’investir d’importantes sommes dans le développement de ces produits qui, selon elles, ne seraient pas lucratifs.
« Elles jugent que l’intérêt n’est pas assez grand de la part des hommes, précise Emmanuelle Garneau, qui suit de près les avancées dans ce champ de recherche. C’est un marché sous-estimé, car les récentes études montrent à quel point les hommes sont beaucoup plus partants pour l’essayer. » En effet, dans un article de Current Obstetrics and Gynecology Reports, une équipe dirigée par Christina Wang estimait en 2016 à 10 millions aux États-Unis et à 50 millions dans le monde le nombre d’hommes souhaitant utiliser des contraceptifs masculins, ce qui représenterait un marché compris entre 40 et 200 milliards de dollars américains.
Cependant, les pharmaceutiques pourraient considérer ce bassin potentiel de clients comme une concurrence directe aux méthodes de contraception féminine qu’elles commercialisent déjà, ce qui diviserait leurs parts de marché. Or, les produits masculins sont développés pour être complémentaires à l’offre féminine, et non pour la remplacer. « Le but est de bonifier l’offre, d’offrir plus d’options et d’offrir un choix aux hommes », résume Emmanuelle Gareau.
Des effets secondaires ? Non merci !
En plus des obstacles liés au financement, un autre frein à la recherche en contraception masculine concerne ses possibles effets secondaires. En 2011, l’Organisation mondiale de la santé a testé l’injection d’une combinaison de testostérone et de progestérone sur 300 participants dans le cadre d’une étude internationale à grand déploiement. « Deux cas de dépression grave ont été rapportés dans un même centre d’étude, ce qui a été jugé suffisant pour interrompre toute la recherche. Ça a suscité une controverse à l’époque. Évidemment, c’était un gros recul », rappelle Christina Wang, qui mène des recherches en contraception masculine depuis plus de 20 ans.
Sautes d’humeur, nausées, prise ou perte de poids, acné, voire troubles dépressifs… Les contraceptifs féminins offerts sur le marché sont pourtant reconnus pour leurs effets secondaires non négligeables. Selon Emmanuelle Gareau, les hommes ne sont pas prêts à subir ces mêmes inconvénients. « Étant donné qu’ils ont le privilège du choix – au bout du compte, ils ne vivront pas une grossesse non désirée –, la barre est plus haute pour les contraceptifs masculins », dit-elle.
Par ailleurs, le développement de produits simples d’utilisation, efficaces, accessibles et sans effets secondaires pour hommes pourrait induire une pression sur les compagnies pharmaceutiques afin qu’elles offrent l’équivalent au sexe opposé. « Il existe beaucoup de contraceptifs pour les femmes, mais la plupart sont hormonaux, donc ils s’accompagnent d’effets secondaires. Chez les hommes, beaucoup des produits en cours d’essais ne sont pas hormonaux, justement pour éviter ces effets. »
La chercheuse affiliée au Club Sexu, une plateforme consacrée à l’éducation sexuelle, attribue par ailleurs la lenteur du développement des contraceptifs masculins au sexisme latent dans le milieu de la recherche. « La science a historiquement été menée par des hommes, pour des hommes », rappelle-t-elle. À ceux et celles qui arguent qu’il est logique que la contraception ait particulièrement visé les femmes jusqu’ici, puisqu’elles ovulent une fois par mois, tandis qu’un homme produit 1000 spermatozoïdes par seconde, elle rétorque que « le problème n’est pas d’ovuler et d’être fertile quelques jours par mois ; c’est d’être fertile en tout temps ».
« Comme un super-pouvoir »
Xavier Caumont, un Montréalais de 30 ans d’origine française, a choisi de prendre sa fertilité en main. Depuis quatre ans, il utilise un anneau péno-scrotal, un dispositif en silicone qui maintient les testicules dans la zone pubienne, faisant passer leur température d’environ 34 °C à 37 °C, ce qui est suffisant pour diminuer considérablement la production de spermatozoïdes.
Ce type de contraceptif non hormonal, couramment appelé méthode thermique, a été popularisé en France grâce aux recherches de l’andrologue Roger Mieusset. En 1994, celui-ci a avancé qu’il s’agissait d’une méthode sécuritaire, efficace et réversible en publiant les résultats d’une étude préliminaire menée auprès de neuf couples dans l’International Journal of Andrology. La commercialisation de ce dispositif a toutefois été suspendue en 2021 par l’Agence nationale de sécurité du médicament, l’équivalent français de Santé Canada, qui jugeait insuffisantes les preuves de son efficacité et de sa sécurité.
Xavier Caumont a commencé à utiliser ce contraceptif avant sa suspension. À l’époque, il était suivi par un urologue en France. Le jeune homme se dit « tout à fait satisfait » de son expérience. « En quatre ans, j’ai passé une douzaine de spermogrammes qui ont démontré que j’ai désormais une très faible concentration de spermatozoïdes. Mes chances de fécondation sont donc vraiment très faibles », dit-il. Pour seul effet secondaire, il a ressenti un inconfort physique qui a rapidement été résorbé quand il a changé de taille d’anneau.
« Au début de la vingtaine, je reproduisais un schéma très classique chez les hommes : j’utilisais le condom au début d’une relation. Puis, quand ça devenait sérieux, je me fiais à ma partenaire qui prenait un contraceptif. Je me disais : “je ne sais pas trop comment ça fonctionne, elle sait mieux que moi”. » Puis, lorsqu’il était en couple avec une femme qui souffrait des effets secondaires de son stérilet hormonal, il a assisté à une séance d’information sur la méthode thermique, qui lui a fait l’effet d’un « déclic ». « Ça m’a rappelé toutes les fois où, plus jeune, j’ai vécu des frayeurs de grossesses avec mes partenaires alors que je n’avais pas du tout envie d’être père. En utilisant moi-même un contraceptif, ça me donne une liberté sur mon corps, en plus d’alléger la charge mentale des femmes au sujet de la contraception. C’est comme un super-pouvoir ! »
Charge mentale
Un super-pouvoir qui, s’il se généralisait, permettrait de libérer en partie les femmes. Car il est bien démontré que ces dernières portent la responsabilité de la contraception (y compris financière) de manière totalement disproportionnée dans les relations hétérosexuelles. Avec la démocratisation du concept de charge mentale dans les dernières années, de plus en plus de voix s’élèvent pour inclure davantage les hommes dans la discussion sur la contraception. C’est pourquoi Xavier Caumont milite au sein du groupe Facebook Les Contracepté.e.s. (Collectif de contraception dite masculine à Montréal). « En tant qu’hommes, nous n’avons pas du tout été éduqués ni sensibilisés à cet enjeu », constate-t-il avec le recul.
Aux États-Unis, ce besoin se fait plus criant que jamais depuis l’invalidation du jugement Roe v. Wade par la Cour suprême en 2022, qui a considérablement restreint le droit des femmes à l’avortement. « Plus on a de nouvelles méthodes de contraceptions masculines, mieux c’est, parce que les hommes pourront aider à prévenir davantage les grossesses non désirées », soutient Christina Wang.
Il sera toutefois primordial d’offrir une variété d’options aux hommes afin qu’ils soient en mesure de choisir celle qui leur convient le mieux. « D’où l’intérêt de financer le développement de plusieurs méthodes, qu’elles soient physiques, thermiques ou hormonales », dit Logan Nickels, directeur de la recherche à la Male Contraceptive Initiative.
Mais cette potentielle révolution ne se fera pas sans éducation. À l’heure actuelle, la contraception masculine est encore largement méconnue du grand public. « Si des produits sont mis en marché demain ou dans cinq ans, mais qu’il n’y a pas eu d’éducation ni de sensibilisation en amont, ça ne donnera rien, tranche Emmanuelle Gareau. Cela inclut aussi l’éducation relationnelle : comment établir une relation de confiance [avec un homme responsable de la contraception], même si ce n’est pas une relation sérieuse ou à long terme ? Un changement de paradigme s’impose quant à notre façon de considérer les relations interpersonnelles et sexuelles. »
Dans l’article, nous utilisons les mots « hommes » et « femmes » en référence au sexe qui a été assigné à la naissance, mais nous reconnaissons que l’identité de genre de certaines personnes n’y correspond pas.