Illustration de Paule Thibault. Photo de référence : Ryan G
Et si la Terre était un véritable organisme vivant ? Un nouveau livre jette un regard scientifique sur cette hypothèse un peu mystique.
Il est temps de le reconnaître : notre planète est vivante ! C’est en tout cas l’idée inattendue que propose l’auteur et journaliste scientifique américain Ferris Jabr dans son nouveau livre, Cette Terre qui respire (titre original : Becoming Earth: How our Planet Came to Life). S’appuyant sur des décennies de recherches, il vient remettre en question l’idée selon laquelle les êtres vivants évoluent en fonction de leur environnement sans avoir d’influence en retour sur ce milieu. Il démontre que ce sont en grande partie les êtres vivants qui ont plutôt, depuis toujours, modelé la face de la Terre.
Fruit de 6 ans de travail, l’ouvrage s’articule en trois volets (roche, air et eau) et efface les frontières entre l’animé et l’inerte, entre biologie et géologie, et argue, science à l’appui, que tout cela évolue conjointement.
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Québec Science Dans l’introduction du livre, vous reprenez l’idée que la Terre est vivante, un concept proche de Gaïa ou de la Terre mère. Cette idée a déjà eu un écho chez un pan du public, mais pas forcément dans la communauté scientifique. Quel est le rapport historique de cette thèse avec la science ?
Ferris Jabr Les Grecs de l’Antiquité et même les penseurs de la Renaissance étaient très à l’aise avec l’idée que la planète est vivante. C’est avec Charles Darwin que ce type d’idée devient impopulaire. La science devient alors beaucoup plus empirique, fondée sur des preuves. Les scientifiques veulent classer les choses aussi précisément que possible. Ils tiennent à séparer le non-vivant du vivant, ce qui les mène à voir la vie comme un phénomène qui se passe uniquement sur la surface de la Terre et à considérer que le reste est inanimé.
Dans les années 1960, James Lovelock, un scientifique et inventeur britannique, a formulé ce qu’il a appelé « l’hypothèse Gaïa », en s’opposant au modèle évolutionniste dominant. Pour Lovelock, partout où la vie émerge, elle transforme inévitablement l’environnement. En collaboration avec la biologiste américaine Lynn Margulis, il a développé cette idée selon laquelle la vie et l’environnement planétaire constituent une seule entité vivante autorégulée. Son premier livre, en 1979, a été très populaire auprès du grand public, notamment car il coïncidait avec l’essor du mouvement Nouvel-Âge. Mais la plupart des biologistes n’étaient pas d’accord puisque la Terre n’est pas un produit de la sélection naturelle, qu’elle n’a pas de génome, qu’elle ne peut pas se reproduire. En somme, pour eux, elle n’était pas vivante.
QS Alors comment pouvez-vous affirmer le contraire aujourd’hui ?
FJ Attention ! La Terre n’est pas un être vivant comme un oiseau ou une bactérie ni un superorganisme comme une colonie de fourmis. Notre planète est le plus grand système vivant connu – la confluence de tous les autres écosystèmes.
Ainsi, la vie n’est pas un ajout à la planète, mais plutôt un prolongement physique de celle-ci : la Terre est une planète qui a pris vie.
Je vois désormais les êtres vivants comme les organes de la Terre et leur activité globale comme la physiologie de la planète. De plus, la vie et l’environnement planétaire au sens large forment un seul système hautement interconnecté, qui évolue au cours du temps. Et ce système possède de nombreuses caractéristiques propres à la vie, c’est-à-dire une anatomie, une physiologie, une évolution et, peut-être le plus important, une autorégulation et une résilience étonnante, en partie parce qu’il peut stabiliser son climat sur de longues périodes. Cette vision correspond aux plus récentes connaissances scientifiques.
QS Comment éviter de tomber dans le piège de l’anthropomorphisme comme c’est arrivé dans le passé ?
FJ Il faut en effet faire preuve de prudence, notamment dans le choix des mots. Par exemple, Lovelock a appelé son idée « Gaïa », comme la déesse grecque qui est une figure maternelle, à la suggestion du romancier William Golding, qui a écrit Lord of the Flies. Cette décision a mené à une grande réussite commerciale, mais a créé un énorme problème dans le monde scientifique, ce qui a vraiment ralenti la propagation de ses idées. Il n’est pas nécessaire de transformer la Terre en figure religieuse ou de la présenter comme une entité sensible.
Notre planète est le plus grand système vivant connu – la confluence de tous les écosystèmes.
QS Comment avez-vous été convaincu que la Terre est elle-même est fortement influencée par la vie ?
FJ Il y a plus de 10 ans, j’ai découvert que la forêt amazonienne produit sa propre pluie. Et ce qui m’a étonné, c’est de voir à quel point cela ne se limite pas à des plantes qui extraient de l’eau du sol et la rejettent dans l’atmosphère. En fait, presque tous les êtres vivants de la forêt sont impliqués. En plus de l’eau qui s’évapore, la forêt rejette des panaches de minuscules particules biologiques, comme des grains de pollen, des spores fongiques et même des fragments de carapace d’insectes. La combinaison de l’évaporation et de ces particules accélère la formation de nuages au-dessus de l’Amazonie. Ce qui m’a encore plus surpris, c’est de voir que ces nuages se déplacent ailleurs dans le monde – ce phénomène a une influence sur les pluies jusqu’au Canada !
On m’a toujours appris que la vie réagit aux changements de l’environnement, mais qu’elle n’a pas vraiment d’effet sur celui-ci. L’histoire de l’Amazonie me semblait complètement contredire ce dogme et j’ai voulu savoir s’il existait d’autres exemples de ce type. En faisant des recherches, j’ai découvert que c’est quelque chose qui s’est produit tout au long de l’histoire de la planète.
QS Vous commencez votre livre en plongeant au plus profond de la Terre. Qu’y avez-vous trouvé ?
FJ Je suis allé visiter une ancienne mine d’or qui a été transformée en laboratoire dans le Dakota du Sud. Des biologistes et des géomicrobiologistes y étudient les écosystèmes microbiens du sous-sol. Dans de l’eau à près d’un kilomètre et demi sous la surface, on voyait des filaments constitués de microbes. C’est notamment grâce à ces recherches que les scientifiques ont compris que les fissures de la croûte terrestre contiennent de l’eau riche en microorganismes très étranges. Ces derniers sont différents de ceux de la surface, car ils n’ont accès ni à la lumière du soleil ni à l’oxygène. Donc, ils se nourrissent de métaux, de roches ou de minéraux et « excrètent » quelque chose qui ressemble plutôt à de la terre. Bref, la vie intervient dans la géologie de la planète. Et elle est partout : profondément dans la croûte terrestre, mais aussi sous la glace, au fond des océans.
QS Ce qui nous amène à parler d’ingénieur d’écosystèmes. Pourquoi est-ce si important ?
FJ Un ingénieur d’écosystèmes est un organisme, généralement un animal, qui a une profonde influence sur son environnement. Il le modifie et, dans certains cas, en définit même la structure. L’exemple classique est le castor : il coupe des arbres, ramasse le bois et l’utilise pour bloquer une rivière. Ce faisant, il crée des étangs, des lacs et des zones humides qui deviennent ensuite un habitat pour de nombreuses autres espèces.
Ce genre de phénomène se produit depuis que les animaux existent. L’un des exemples les plus anciens remonte à 530 millions d’années, quand les sédiments du fond marin étaient recouverts d’un épais tapis microbien qui scellait tout. Soudainement survient l’explosion cambrienne : toutes sortes d’animaux marins apparaissent, munis d’exosquelettes, d’épines dures… Ils viennent brasser ces sédiments [et trouer le tapis microbien], ce qui a permis à l’oxygène de pénétrer dans de nouveaux endroits, créant de nouvelles niches écologiques dans lesquelles de nouvelles espèces ont pu se développer. L’océan est devenu plus habitable.
On a longtemps pensé que le cycle des nutriments était uniquement contrôlé par la géologie et la météorologie, mais on comprend désormais que les animaux déplacent constamment du carbone, du phosphore, de l’azote – tous les éléments indispensables à la vie. Sans les animaux, ces éléments resteraient séquestrés au même endroit pendant très longtemps.
QS Une bonne partie du livre traite de l’influence des êtres humains sur la Terre, avec la crise climatique et celle de la biodiversité. Croyez-vous que nous soyons fondamentalement néfastes pour la planète ?
FJ Pas a priori ! Regardez l’histoire de la Terre dans son ensemble : la vie et l’évolution perturbent parfois la planète. On peut penser aux cyanobactéries qui ont développé la photosynthèse [qui produit l’oxygène de l’atmosphère] – les écosystèmes qui existaient à l’époque n’étaient pas adaptés à un environnement riche en oxygène. Mais à long terme, l’augmentation de l’oxygène dans l’atmosphère s’est révélée extrêmement bénéfique en matière de biodiversité. Quand on regarde l’histoire de la vie, on voit ce phénomène se répéter.
Mais il y a une différence avec les crises actuelles du climat et de la biodiversité. Les changements se sont produits en un clin d’œil d’un point de vue géologique, bien trop rapidement par rapport à la capacité d’adaptation des espèces. Il est vrai que plusieurs de ces changements sont néfastes. Mais ce qui est spécial, c’est que l’humanité peut prendre un pas de recul et comprendre comment les systèmes fonctionnent. Nous avons le pouvoir de changer nos comportements. La plupart des espèces n’ont pas cette possibilité.